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Le pourquoi et le comment [cliquer pour dérouler]
Un mois ou presque dans les prairies…
Je clôture provisoirement (et sans barbelés) ce dossier dense mais important au regard de la place que prend l’élevage dans notre département, au moins en termes de paysages, de surfaces dédiées et d’identité culturelle.
Il m’a paru également intéressant pour toucher du doigt le caractère systémique des défis qui nous attendent : car nous avons parlé dans ces 9 articles d’élevage bien sûr, mais aussi d’alimentation, de biodiversité, de climat, de gestion de l’eau, d’économie, de démographie et même de Sylvie Vartan.
Cette leçon valait bien un fromage, sans doute ?
Marie-Pierre
Trois infos express [cliquer pour dérouler]
- Le pastoralisme est très présent à l’échelle du monde et à celle du Massif central, mais ne concerne que 22% du cheptel français. Il peut prendre des formes très diverses, mais qui ont deux points communs : le pâturage d’une ressource (plus ou moins) naturelle dans les prés, et la mobilité des troupeaux, soit sur des longues distances comme la transhumance alpine, soit en pâturage tournant, de pré en pré, y compris en proximité de la ferme.
- Les défis de l’élevage, spécifiquement sous ces formes pastorales, sont nombreux. Il doit s’insérer dans les milieux naturels en s’efforçant de les perturber le moins possible, sous peine d’en pâtir aussi, en termes de santé des troupeaux, ou même de qualité des produits. Des facteurs humains entrent en jeu aussi : du côté des consommateurs qui doivent accepter de payer le prix juste pour rémunérer les producteurs, y compris pour les services environnementaux ; du côté des exploitants, avec la difficulté du renouvellement des générations qui a des conséquences y compris sur les aspects écologiques.
- L’un des défis majeurs est bien sûr le dérèglement climatique, tangible dans les prairies depuis des années, mais qui a franchi un cap cet été et pousse le monde de l’élevage à penser son adaptation. Celui-ci semble avoir compris que le climat ne va pas se stabiliser mais va continuer à accumuler les incertitudes, et que les solutions fondées sur la nature peuvent être précieuses. Mais est-il prêt à penser aussi son rôle dans les causes de ce dérèglement ? Et saura-t-il s’adapter suffisamment vite par rapport au rythme d’évolution du climat ?
Une enquête, des entretiens, des rencontres, des reportages, des conférences du Sommet de l’élevage… m’ont donné envie de conclure par la mise en lumière de quelques notions-clefs. Ça n’a rien d’exhaustif, rien de définitif. C’est juste ce qui remonte à la surface de mes notes, à chaud, comme la crème sur le dessus du lait qui bout.
1. Pastoralisme : faire avec ce qui pousse
Qu’est-ce que le pastoralisme ? J’avais posé la question dès mes premiers entretiens et la réponse m’avait parue un peu embarrassée. Au fil des conférences du Sommet, j’ai un peu mieux compris pourquoi. D’abord en entendant Sylvain Micola, conseiller pastoral à la Chambre d’agriculture de l’Hérault, confirmer la définition que tout le monde qualifie de « plus ou moins officielle » : il s’agit, dit-il, d’« un système d’élevage qui repose sur deux caractéristiques : la valorisation par des herbivores des ressources spontanées, et la notion de mobilités des troupeaux, sur des distances qui peuvent être longues ou courtes. » En termes moins techniques : les troupeaux broutent de l’herbe, en se déplaçant de pré en pré, pendant au moins une partie de l’année.

Mais dans une autre table ronde, Pascale Faure, conseillère fourrage à la Chambre d’agriculture du Puy-de-Dôme, souligne que « c’est une notion assez floue ». Notion qui recouvre, ajoute-t-elle, des pratiques très différentes, dans des milieux très différents, allant des alpages de Heidi – la vision stéréotypée – à ce qui se pratique dans le Massif central. « Beaucoup d’agriculteurs font du pastoralisme sans le savoir », ajoute-t-elle.
« Beaucoup d’agriculteurs font du pastoralisme sans le savoir. »
Habitant le Massif central, on pourrait croire qu’à part quelques fermes-usines dans des contrées lointaines, le pastoralisme est la façon « normale » et universelle d’élever des vaches ou des moutons. Ce n’est ni tout à fait vrai, ni complètement faux.
Ivana Mardesic, spécialiste du pastoralisme à la FAO, souligne « l’importance de maintenir ce mode d’élevage méconnu, insuffisamment valorisé et pas assez soutenu ». Je retiens de son intervention et de quelques autres que le pastoralisme est pratiqué dans 75 % des pays du monde, couvre la moitié de la surface des terres émergées et occupe 500 millions de personnes.

Et en France ? 22 % du cheptel (ce qui est finalement peu). Mais Yannick Fialip, président du Sidam participant à diverses conférences, souligne que « l’élevage reste dans beaucoup de communes la seule activité économique ».
Sans compter que les parcours stockent environ 30 % du carbone terrestre. Il a aussi été fait mention du rôle des pâturages pour prévenir les avalanches dans les Alpes, les feux de forêts. Et le pastoralisme « se caractérise par sa capacité à travailler avec ce qui existe : pas de travail des sols, le système racinaire et le cycle de l’eau préservés, tout comme les plantes indigènes. »
2. Prairies : quelle biodiversité ?
Écoutons encore Ivana Mardesic : « Les animaux nourris à l’herbe fournissent une viande plus riche en oméga-3 et moins en oméga-6. Et probablement un lait plus faible en graisses, même si les études mériteraient d’être renforcées à ce sujet. »
Encore faut-il que l’herbe soit de bonne qualité. Le Conservatoire botanique national du Massif central fait une sérieuse nuance entre les prairies naturelles et ce que la terminologie agricole officielle nomme les « prairies permanentes », c’est-à-dire non retournées depuis au moins cinq ans. Cinq ans, c’est court pour constituer une flore riche, ai-je compris.

Autrement dit, les cahiers des charges des appellations, même les plus exigeants comme celui du Saint-Nectaire, ne sont pas si protecteurs de la biodiversité s’ils sont appliqués a minima. Au stand du Conservatoire, le responsable de la communication, Stéphane Perera, m’explique la notion d’« équilibre agro-écologique ». À mi-chemin entre les prairies semées artificiellement, uniformisées, labourées, fertilisées, nocives pour l’eau des rivières, et les prairies laissées en totale libre évolution, où aucun ruminant ne broute et où exploserait la plus grande biodiversité.
De toute façon, la prairie naturelle n’existe pas dans le Massif central. Dans une des conférences, son collègue Pierre-Marie Le Hénaff explique que « contrairement aux Alpes, il n’y a quasiment pas de pâturages ouverts naturellement » dans notre moyenne montagne. Enlevez les vaches et les moutons, il poussera des genêts et des ronces, puis de la forêt, partout. Et ce n’est pas ce qu’on peut souhaiter de mieux. Les acteurs de la protection de la nature s’attachent de plus en plus à l’idée d’une diversité de milieux naturels juxtaposés. La prairie pâturée depuis des milliers d’années semble avoir sa place aux yeux de tous : naturalistes, fleurs, insectes pollinisateurs, oiseaux, randonneurs. Et bien sûr éleveurs.

3. Une seule santé ou les liens du vivant
Tout est lié : la santé humaine, la santé animale et la santé des écosystèmes. C’est le concept de « One Health », de plus en plus répandu dans la recherche. Il fonctionne aussi dans et autour de l’élevage. On a vu que le système prairial pouvait favoriser simultanément la biodiversité et la santé des troupeaux, à condition de respecter des équilibres. Le pâturage, le souci du bien-être animal, la qualité gustative et nutritionnelle des produits de l’élevage sont liés.
Thierry Caquet, vice-président de l’Inrae en charge de l’international, souligne que plusieurs types de liens existent aussi entre le pastoralisme et la faune sauvage. « On pense à la prédation, mais il faut ajouter la transmission de maladies de l’un à l’autre », énumère-t-il.
« On n’est pas dans un contrôle absolu du vivant. »
Dans un système où les animaux domestiques vivent et se nourrissent « dans la nature », parasites, virus et autres pathogènes peuvent circuler, dans les deux sens. Prendre soin des troupeaux, de la façon la plus naturelle possible, contribue à prendre soin du vivant en général. Et inversement.
On a vu avec la LPO que l’usage de médicaments, notamment antiparasitaires, a des conséquences sur les populations d’insectes. Et par ricochet, sur celles des oiseaux. Mais aussi comment la réduction des médicaments, peut-être associée à des races plus rustiques et à une attention au bien-être des animaux, n’aggrave pas forcément le développement des problèmes sanitaires. Les éleveurs en bio, ceux qui font usage de médecine traditionnelle ou participent à des programmes de suivi ou de recherche, apprennent à faire confiance à l’idée que « la nature se répare toute seule », du moins plus qu’on ne croit et dans la mesure où on la respecte. « On n’est pas dans un contrôle absolu du vivant », fait observer Thierry Caquet, toujours à propos du pastoralisme.

Sur ce chapitre de la santé, j’ai relevé une donnée de l’équation qui semble émerger, y compris dans le domaine de la recherche : l’intérêt porté au bien-être de l’éleveur. C’est important de ne pas oublier l’humain.
4. Facteur humain#1 : consentir à payer
Dans la table ronde à laquelle participait l’économiste Erik Orsenna (voir mon article précédent), on a beaucoup parlé d’économie au sujet du « futur de l’élevage ». Une économiste de l’Inrae, Sophie Thoyer, est venue rappeler que la recherche en agriculture ne se joue pas que dans les fermes et dans les éprouvettes, mais aussi dans des disciplines aussi diverses que la sienne ou les sciences sociales.
Y compris lorsqu’il s’agit de s’intéresser à la protection de l’environnement. « Il y a un décalage entre les services environnementaux reconnus de l’élevage, et les revenus des éleveurs. Car ces services-là ne sont pas captés par un marché », explique-elle.
Elle indique que des leviers existent : les subventions, les contrats de compensation carbone ou encore la notion émergente de contrats territoriaux. Mais elle met aussi sur la table cette autre notion qui concerne les consommateurs et qui fait figure d’éléphant dans la pièce : le consentement à payer. Comme le formule David Cohade, l’éleveur que je suis allée rencontrer, « les gens achètent l’inverse de ce qu’ils demandent. »

Encore faut-il qu’ils soient confiants dans la juste répartition des bénéfices résultant de ce prix, et qu’ils aient la possibilité – matérielle, financière, culturelle, médiatique – de faire de vrais choix. Tant que la grande distribution continuera à faire sa marge sur les produits les plus sains, ça risque d’être compliqué…
5. Facteur humain#2 : transmettre ou intensifier
Pour Ivana Mardesic, le pastoralisme joue un rôle pour maintenir « l’attrait d’un métier en relation avec la nature ». Le renouvellement des générations en agriculture et en élevage est pourtant insuffisant, c’est même un des plus grands défis qu’elle doit relever dans les années qui viennent.

Ce qu’on imagine moins, c’est que cette problématique a aussi un rôle en termes de préservation de l’environnement. Car la baisse démographique favorise deux trajectoires, que rappelle Pierre-Marie Le Hénaff dans une conférence sur le « partenariat gagnant-gagnant » entre pastoralisme et milieux naturels : « D’un côté l’abandon des zones les plus difficiles, et de l’autre, l’intensification des zones mécanisables, favorisée par le changement climatique : les hivers de moins en moins rigoureux permettant de cultiver des zones plus en altitude. »
Le climat : décidément, on y revient toujours…
6. Défis climatiques, encore
J’en ai déjà abondamment parlé, mais c’est important. Parce qu’évidemment ce n’est pas nouveau pour les éleveurs, comme pour le monde agricole en général, qui voit depuis une ou deux décennies les conditions météo changer peu à peu ses repères, avec une accentuation ces dernières années. L’été 2026 a semble-t-il été un cap supplémentaire : les températures records, la précocité et le nombre des canicules, l’amplitude de la sécheresse ont fait sauter les remparts que les éleveurs avaient tenté de poser. « Je pensais avoir mis des espèces fourragères résistantes à la sécheresse, mais pas à celle-ci », constate David Cohade, dont les vaches se sont mises à sortir la nuit, non pour aller danser, mais pour pouvoir brouter sans risquer une insolation.
Sylvain Micola témoignait mardi en conférence des multiples facettes de ce bouleversement : « tendance générale au réchauffement, plus de variabilité, perturbation du cycle de l’eau, aléas plus fréquents ». Mais aussi des multiples conséquences : manque d’eau et « baisse de la biomasse valorisable » (traduisez : manque de fourrage), augmentation du travail pour l’éleveur, perte économique directe et sur un plus long terme, quand on se résout à vendre des vaches par exemple.
Il insistait aussi sur la multiplicité des leviers pour y faire face, dont j’ai donné des pistes dans mon enquête.
« L’adaptation est moins conjoncturelle et plus sur le long terme. »
Sur ce chapitre climatique, trois éléments me viennent pour conclure. Le premier est l’absence de lien établi (en tout cas dans les conférences et témoignages recueillis) entre les responsabilités du secteur agricole et les conséquences qu’il subit. C’est frappant au Sommet de l’élevage : entre les débats et exposés de l’espace des conférences, et juste à côté, la profusion de matériels impressionnants déployés dans la zone du « machinisme agricole », c’est deux salles, deux ambiances, séparées par une cloison bien étanche.

Un deuxième contraste est davantage temporel. Depuis que je fais des reportages sur les milieux naturels dans le Puy-de-Dôme, on me montre les dégâts commis par le monde agricole dans les années 1960, 70, 80… pour drainer l’eau, artificialiser les prairies, couper des haies, etc. Aujourd’hui, le monde de l’élevage parle de préserver les zones humides, planter des haies et des arbres. Les temps changent…
Enfin, entendu dans les conférences : « L’adaptation est moins conjoncturelle et plus sur le long terme » et « le climat ne va pas basculer de si tôt dans un nouvel état stable, il va continuer à évoluer ». Autrement dit, l’élevage est entré dans l’ère des incertitudes. La question, posée dans ce même cycle de conférences par le président de l’Inrae Clermont, Jean-Yves Bechler, est donc maintenant : « Est-ce qu’on va évoluer assez vite pour s’y adapter ? »
C’est sur cette question que je referme ce dossier… provisoirement.
Dossier (et texte de conclusion) établi par Marie-Pierre Demarty, réalisé d’août à octobre 2026. Photos Marie-Pierre Demarty, sauf mention contraire. À la une : un petit veau de ferrandaise, rencontré dans une prairie du Livradois.
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