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Le pourquoi et le comment [cliquer pour dérouler]
Dans ce deuxième volet, on aborde les sujets qui fâchent.
Au risque de couper l’appétit aux viandards, de faire pleurer les vegans et les partisans de la cause animale, de hérisser les éleveurs et d’agacer les plus radicaux défenseurs de la nature sauvage, je tente ici encore de nuancer le tableau. Et de montrer qu’il y a des solutions et des voies possibles pour ne pas voir (ou faire) disparaître complètement les troupeaux si présents dans nos paysages.
Particulièrement sur notre territoire, tout n’est pas tout noir ou tout blanc. A l’instar de la robe des prim’holstein ou de « notre » ferrandaise, c’est plutôt un mélange des deux.
Marie-Pierre
Trois infos express [cliquer pour dérouler]
À l’échelle mondiale, l’élevage contribue fortement au dérèglement climatique par ses émissions de GES. Mais en Auvergne, il apparaît un peu moins nocif sur ce plan, car il est organisé en troupeaux de taille réduite, de façon extensive et sur des prairies qui ont une forte capacité de stockage de carbone. La réduction de la consommation de viande reste un des leviers les plus puissants, à l’échelle individuelle, pour contribuer à atténuer le réchauffement global. Mais quitte à manger encore un peu de viande de temps en temps, préférez un bon steak de salers ou une côtelette de rava.- L’élevage peut aussi avoir des conséquences sur les milieux naturels : dégradation des cours d’eau, uniformisation de la végétation dans les prairies, perte de biodiversité dans les milieux à enjeu écologique, comme les zones humides et les coteaux secs. Mais les structures de gestion de l’eau et les associations de protection de la nature travaillent à réduire ces impacts en proposant des aménagements pour l’abreuvement, des bonnes pratiques, etc.
- Quant aux émissions de méthane, puissant gaz à effet de serre, elles restent intrinsèques au mode de digestion des ruminants. Mais des programmes de recherche, auxquels participent les chercheurs de l’Inrae Clermont, s’efforcent de quantifier les leviers possibles de réduction de ces émissions. Car plusieurs facteurs peuvent y participer, liés à la génétique, l’alimentation, la conduite du troupeau. En théorie, jouer sur tous ces facteurs pourrait réduire de moitié les émissions… à condition qu’ils se cumulent. Affaire (et recherches) à suivre…
Le méthane, la dégradation des cours d’eau, la concurrence avec les surfaces agricoles directement destinées à l’alimentation humaine d’une part et avec les milieux naturels d’autre part, la maltraitance envers les animaux… Les griefs que les défenseurs de l’environnement peuvent avoir envers l’élevage ne manquent pas et sont en grande partie justifiés.
Commençons par rappeler quelques ordres de grandeur : en moyenne à l’échelle planétaire, la production d’un kilo de bœuf émet 60 kilos équivalent CO2, alors que les émissions pour 1 kilo de légumes est de 0,4 kg CO2e. L’élevage, toujours à l’échelle mondiale, émet 16% des émissions de méthane ; c’est un gaz à effet de serre qui a un pouvoir de réchauffement global 28 fois plus élevé que le carbone, mais à durée de vie plus courte.
Manger moins de viande reste donc un des leviers les plus puissants sur lesquels nous pouvons peser individuellement (juste après arrêter de prendre l’avion). Mais ces chiffres sont des moyennes. Pas vraiment à cause du transport, qui pèse très peu dans cette empreinte carbone – mais pour plein d’autres raisons, consommer local reste intéressant.
« En France on reste sur des élevages tout petits. »
Ne serait-ce que parce qu’il y a élevages et élevages. Et dans notre région, on est très éloigné de ce qui se fait de pire en France et a fortiori à l’échelle mondiale. Victor Berthon, directeur général adjoint du Sommet de l’élevage, le souligne : « Tout est relatif. Quand on parle d’élevage « intensif » on croit voir le diable, mais en France cela signifie 250 vaches ; or je suis tombé en Californie sur un article plaidant qu’il faudrait, pour des raisons écologiques, revenir à des petites fermes… c’est-à-dire autour de 2 500 vaches. C’est dire si à l’échelle du monde, en France on reste sur des élevages tout petits. Autre exemple : le bœuf brésilien émet dix fois plus de carbone que le bœuf français. En Auvergne-Rhône-Alpes particulièrement, on respecte davantage les sols, on a des pratiques plutôt extensives : la moyenne est d’un hectare par vache. »
Et avec des fermes familiales de quelques dizaines de bovins, les éleveurs de chez nous restent généralement soucieux du bien-être de leurs animaux. Alain Gueringer, éleveur de ferrandaises et président de l’association de sauvegarde de cette race locale, parle de la « composante affective très forte » dans le métier.
Les vertus du pâturage
Dans la grande famille des systèmes d’élevage, ceux qui se pratiquent chez nous sont du côté des moins nocifs pour l’environnement – c’est déjà ça. Extensifs, ils ne font pour autant pas trop concurrence à des cultures plus directement nourricières, car ils occupent plutôt des espaces peu cultivables. Une pratique y aide particulièrement : le pastoralisme. Durant les mois d’été, des troupeaux sont montés en altitude, pour brouter au grand air dans les estives, les « montagnes », les hautes chaumes du Forez. Et les prairies de fauche fournissent aussi le foin et de l’herbe en ensilage pour l’hiver. Pas besoin de consacrer des champs à faire pousser du soja ou du maïs pour les nourrir, ou en tout cas pas trop. Et par conséquent, pas besoin de déforester l’Amazonie.
Avantage supplémentaire : les prairies permanentes stockent du carbone – 85 tonnes par hectare, plus que les forêts – et elles ont tendance à disparaître en Europe. L’élevage extensif pratiqué en Auvergne et dans le Massif central a donc aussi ses avantages sur le plan climatique.

Par exemple, entre autres mesures, le cahier des charges de l’AOP Saint-Nectaire impose 160 jours minimum de pâturage par an et une ration de base exclusivement composée d’herbe provenant de la zone de production du lait ; les compléments ne peuvent pas dépasser 30 % de la ration totale et l’ensilage de maïs est interdit. Les autres AOP ne sont pas tout à fait aussi exigeantes, mais la période de pâturage, par exemple, est au moins de 150 jours pour la fourme d’Ambert et le bleu d’Auvergne.
Pour autant, l’élevage n’est pas exempt d’impact. Même si les conditions s’améliorent, certaines pratiques ont contribué ou contribuent encore à dégrader les milieux naturels.
Redonner vie aux rivières
Difficile de s’intéresser aux problématiques de l’eau sans constater que les années 1960 à 1980 – mais aussi un peu avant ou après – ont cru bon de domestiquer les écoulements d’eau, partout et à tous les niveaux. Même si elles ne sont pas les seules, les zones d’élevage ont participé à cette grande entreprise de rectification. Ce mouvement général revenait à faire passer les cours d’eau par des cheminements invariables, canalisés, laissant filer l’eau le plus directement possible vers la mer, empêchant son infiltration dans les sols.

La sécheresse a été en grande partie fabriquée par ces aménagements. En quoi l’élevage y a contribué ? Pour étendre les zones de pâturage, on a asséché de nombreuses zones humides et tourbières. On a aussi rectifié le tracé des rivières et ruisseaux, car les méandres, les bras morts, les divagations de l’eau sont autant de place « perdue » pour le fourrage. Et pour canaliser toutes ces eaux, on les a fait passer dans des fossés trop profonds pour faire profiter leurs rives de l’humidité prodiguée par une rivière naturelle.
« On essaie de faire du donnant-donnant et avec les sécheresses de ces derniers étés, les éleveurs y voient de plus en plus leur intérêt. »
Aujourd’hui, les organisations de protection de la nature, les collectivités et syndicats de collectivités en charge de la gestion des eaux tentent de faire marche arrière sur ces excès d’aménagement. C’est le cas, par exemple, au Syndicat mixte des Vallées de la Veyre et de l’Auzon, qui a en charge de veiller sur cinq affluents de l’Allier, au sud de Clermont.
Aurélien Mathevon, technicien rivières au SMVVA, a ainsi travaillé avec les éleveurs exploitant des prairies le long de la Veyre et de ses affluents. Cette collaboration a abouti à des reméandrages sur un tronçon total de 5,5 km, ce qui a permis, par l’ajout de petits « virages », de retrouver 1,250 km de lit de ruisseau disparu. Il explique : « On remet en eau les anciens tracés, gratuitement pour les agriculteurs, et on rebouche les fossés de drainage : ça leur permet de récupérer des morceaux de parcelles pour compenser les pertes du terrain occupé par les nouveaux méandres. On essaie de faire du donnant-donnant et avec les sécheresses de ces derniers étés, les éleveurs y voient de plus en plus leur intérêt. »

Protéger les berges
La gestion des milieux aquatiques doit aussi remédier à d’autres nuisances provenant des élevages. La première est liée aux troupeaux qui s’abreuvent directement à la rivière. Les conséquences sont à plusieurs niveaux, détaille Aurélien Mathevon : « Le piétinement des animaux déstructure le lit de la rivière, ce qui peut détruire des zones de reproduction des poissons. En plus ils peuvent faire descendre de la terre dans le cours d’eau : ça apporte des sédiments fins qui se calent entre les cailloux au fond de la rivière et créent comme une dalle, qui peut colmater aussi les zones de frayères. Dans le même temps, les déjections des animaux se retrouvent dans la rivière et dégradent la qualité de l’eau, surtout pour les usagers et les troupeaux qui se trouvent plus en aval. »
Ce problème peut se régler par des aménagements. Le SMVVA, comme bien d’autres organismes de protection de l’environnement, propose aux agriculteurs de les installer et le plus souvent, de les financer. « On a réalisé plus de 250 abreuvoirs sur notre territoire de compétence », indique le technicien rivières.

Ces équipements peuvent prendre plusieurs formes. Pour le SMVVA, ce sont principalement des descentes empierrées, qui permettent aux vaches d’aller boire à la rivière sans défoncer ses berges. Mais on peut aussi opter pour des bacs alimentés par la rivière, si besoin au moyen d’une pompe reliée à une petite éolienne ou fonctionnant à l’énergie solaire. Ces systèmes d’abreuvement doivent être complétés par d’autres aménagements de mise en défens – clôtures et passerelles – pour éviter tout contact des troupeaux avec les cours d’eau.
« Les ruissellements vont amener dans la rivière une part de ces effluents et provoquer une surcharge de nitrates et phosphates. »
Autre problème pointé par Aurélien : les épandages de fumier ou de lisier en provenance des étables, qui servent à amender les prairies. « Il y a des règles de distances à respecter par rapport aux rivières, mais ça ne suffit pas toujours. Notamment lors des hivers et printemps pluvieux, les ruissellements vont amener dans la rivière une part de ces effluents et provoquer une surcharge de nitrates et phosphates, parallèlement à l’assainissement des eaux usées humaines qui en est aussi responsable », dit-il. Conséquence : des algues et des bactéries vont s’épanouir, réduire le taux d’oxygène nécessaire à la faune aquatique, provoquer l’eutrophisation des plans d’eau, comme on l’avait encore il y a une quinzaine d’années sur le lac d’Aydat, avant la recréation d’une zone humide protectrice. Aydat est donc protégé, mais chaque été dorénavant, d’autres plans d’eau sont temporairement interdits à la baignade. Car la chaleur active encore plus, notamment, les très nocives cyanobactéries.

Préserver les prairies
Chargée de projets au Conservatoire d’espaces naturels, Katia Ducroix constate les mêmes problématiques sur les zones humides. Elle pointe aussi un autre risque : celui d’une uniformisation de la végétation dans les prairies, avec deux cas de figure : « Dans une prairie classique, l’éleveur a pour but d’obtenir un maximum d’herbe, la plus nourrissante possible pour ses animaux. Il aura donc tendance à griffer, à réensemencer la prairie et à la rendre très homogène. Cela ne bénéficie pas à la biodiversité. Nous essayons de faire valoir qu’une plus grande diversité végétale peut aussi avoir un intérêt pour les troupeaux, avec des pâturages utilisables sur plusieurs saisons, une diversification des apports. »
« Nous essayons de faire valoir qu’une plus grande diversité végétale peut aussi avoir un intérêt pour les troupeaux. »
Pour accompagner les éleveurs dans ce maintien d’une diversité dans les prairies, le Conservatoire anime un projet autour des semences locales : « L’idée est d’aller récolter des graines localement pour en réimplanter sur des prairies et les diversifier au maximum. Cette diversité étant favorable aussi pour les insectes pollinisateurs, les oiseaux, etc. », explique Katia.

La vigilance porte aussi sur les pratiques de surpâturage : quand on laisse trop de vaches, trop longtemps dans un même pré, elles ne laissent pas aux plantes le temps de se développer et de parvenir à maturité pour s’installer dans la prairie. En système extensif, ces dégradations sont cependant modérées, et Romain Eychenne, chargé de mission à Auvergne Estives, « préfère parler de risques de sur-piétinement que de surpâturage. »
Une des techniques recommandées est de pratiquer un pâturage tournant : plutôt que de laisser le troupeau longtemps dans une même prairie, on la divise en plusieurs prés et on rassemble les animaux sur un pré, ce qui laisse aux autres surfaces le temps de reconstituer leur végétation. Puis on déplace les animaux sur un autre pré, et ainsi de suite.
Attention, milieux fragiles !
Le risque est plus sensible dans l’autre cas de figure : celui des « zones à enjeux » que le Conservatoire s’efforce particulièrement de préserver. Sur notre territoire, il s’agit des coteaux secs et des zones humides. « Un pâturage pas adapté sur une zone humide, un surpâturage vont entraîner un tassement de la végétation, qui produit beaucoup de joncs, moins intéressants ; par ailleurs les bêtes peuvent dégrader la qualité de l’eau, qui va se retrouver dans la qualité des rivières. Il y a donc un vrai enjeu à aménager des abreuvements. »
« Un pâturage pas adapté sur une zone humide, un surpâturage vont entraîner un tassement de la végétation. »
Dans le milieu très différent des coteaux secs, le surpâturage peut aussi avoir des conséquences fâcheuses, et la fragilité de ces milieux nécessite de gérer précisément les périodes de pâturage. « Les espèces phares des coteaux sont surtout les orchidées, poursuit Katia. Si la rotation ne respecte pas un certain calendrier, la végétation, là aussi, s’uniformise. » Pour autant, comme on le verra dans les prochains articles, les éleveurs peuvent jouer un rôle précieux dans la préservation de ces milieux fragiles et précieux.
Méthane : peut mieux faire
Enfin, l’un des reproches les plus répandus envers l’élevage des bovins, ovins et caprins concerne les émissions de méthane. Le phénomène est intrinsèque au mode de digestion des ruminants et on pourrait croire qu’on n’y peut rien, à part diminuer l’importance des cheptels. Ce n’est pas tout-à-fait vrai, et la recherche travaille à le montrer, y compris en Auvergne. Cette question du méthane est un projet sur lequel l’UMR Herbivores de l’Inrae et VetAgro Sup travaille depuis longtemps.
« L’un des objectifs est de voir si la combinaison des différents facteurs se cumule, ou pas, et permet réellement de réduire les émissions de 50 %. »
Elle participe ainsi, actuellement, au projet de recherche Méthane 2030, qui vise justement à étudier les leviers activables pour réduire ces émissions chez les bovins. « On s’est rendu compte que par la génétique, on arrive à sélectionner des animaux moins émetteurs, mais l’effet n’est que de 10 %. Pour ce qui concerne l’alimentation, par exemple par l’apport de lipides ou de concentré dans la ration, cela permet une réduction de 20 %. L’apport de compléments alimentaires et d’additifs chimiques, ou encore la conduite du troupeau peuvent influer aussi. Si on additionne tout cela, on arrive à un potentiel de réduction d’au moins 50 %. L’un des objectifs est de voir si la combinaison des différents facteurs se cumule, ou pas, et permet réellement de réduire les émissions de 50 % », explique Anne Ferlay, directrice de l’UMR. On sait déjà, précise-t-elle, que « plus la ration va être riche en fibres, par exemple riche en foin, plus l’animal va émettre de méthane. Mais on veut à partir de là, au niveau de chaque exploitation, recenser l’effet des pratiques d’élevage sur la diminution de ces émissions. »

Le projet réunit différents organismes, dont l’Inrae, les chambres d’agriculture et l’Institut de l’élevage, le fonds Apis Gène, les filières et des industriels de l’alimentation animale. Dans cet ensemble d’intervenants, l’UMR de Theix tient un rôle précis, qu’Anne Ferlay précise : « Notre unité est impliquée dans la partie de ce projet qui a pour but d’« obtenir des données, mesurer et prédire ». On intervient dans les fermes expérimentales de l’Inrae et d’autres organismes, sur vaches laitières comme bovins viande, en réalisant des prélèvements de lait, de fèces et d’urine, en mesurant parallèlement les émissions de méthane. Et à partir de ces mesures on essaie de mettre en évidence des marqueurs qui vont prédire les émissions de méthane. On le réalise au niveau national, pour balayer tous les régimes alimentaires des animaux. Une fois qu’on aura tous ces indicateurs, on pourra dire quelles sont les pratiques qui permettent de réduire le plus significativement. L’objectif final est de mettre en place des outils pour les éleveurs, via les réseaux de conseil en élevage. »
Comme on peut le comprendre, le monde de l’élevage n’est pas laissé seul avec ses impacts négatifs, mais entouré de partenaires qui les incitent et les aident à réduire ces impacts. Et il s’ouvre d’autant plus à ces adaptations que les bouleversements de l’environnement, en particulier du climat, ont à l’inverse de forts impacts sur les conditions d’élevage. C’est ce que nous verrons dans le prochain article.
| Enquête en cours ! Nous partons en exploration du sujet « élevage et environnement » en 8 articles. Lire le premier volet du dossier : « Élevage et environnement #1 : la carte postale et les réalités ». Surveillez les parutions, ou abonnez-vous à la Tikolettre (ci-dessous) pour en être informé.e. |
Enquête Marie-Pierre Demarty, réalisée en septembre 2026. Photos Marie-Pierre Demarty, sauf indication contraire. À la une, photo Aurélien Mathevon (SMVVA) : vaches s’abreuvant à une rivière mise en défens grâce à une descente empierrée.
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