En quête de durable au Sommet de l’élevage

Par

Marie-Pierre Demarty

Le

DOSSIER. Élevage et environnement #8 - J'ai flâné dans les allées du Sommet de l'élevage, comme tout visiteur un peu curieux. Mais en essayant de repérer ce que promet le slogan de l'événement : « le mondial de l'élevage durable ». Entre petits veaux tout mignons et inquiétude sur la biodiversité des prairies, mon cœur balance...

Tikographie a besoin de vous

Tikographie est un média engagé localement, gratuit et sans publicité. Il est porté par une association dont l’objet social est à vocation d’intérêt général.

Pour continuer à vous proposer de l’information indépendante et de qualité sur les conséquences du dérèglement climatique, nous avons besoin de votre soutien.

Si vous pouvez nous faire un don (défiscalisé), même pour 1 €, cela compterait beaucoup pour nous. Et si vous pouvez faire un don mensuel automatisé, merci d’avance.

Le pourquoi et le comment   [cliquer pour dérouler]

Avant de refermer (demain) ce premier grand dossier, consacré à l’élevage, je suis allée me fondre dans la foule des visiteurs du Sommet de l’élevage, avec l’œil un peu facétieux du tikographe. Petit pas de côté, loin des caméras braquées sur les femmes et hommes politiques en campagne électorale, ou des apéros festifs au Saint-Nectaire proposés ici ou là sur les stands institutionnels.

Ce qui n’empêche pas de s’attendrir sur les ptits choux dormant dans leur box ou leurs impressionnantes mamans de concours. Car ça reste dans la nature humaine d’avoir de l’empathie pour les autres espèces. C’est déjà ça…

Marie-Pierre

Trois infos express   [cliquer pour dérouler]

  • À chacun son vécu du Sommet de l’élevage. Le grand public va s’émerveiller des vaches impressionnantes et des petits agneaux tout mignons ; les professionnels vont parler affaires, chercher des conseils et solutions à leurs problématiques, participer éventuellement aux concours de races. On peut aussi parcourir les halls d’exposition en s’interrogeant sur la place des thématiques de durabilité et de résilience dans cette vaste foire qui se veut le « mondial de l’élevage durable ».
  • Les stands qui développent ces thématiques sont peu nombreux. Mais on peut par exemple participer à une version rapide de la fresque de l’élevage durable sur celui des Shifters, s’informer sur la biodiversité des prairies naturelles auprès du Conservatoire botanique national du Massif central, ou consulter de nombreux acteurs de l’agriculture biologique dans le carré où ils sont regroupés. La recherche, qui s’intéresse beaucoup à ces questionnements, est également bien représentée, notamment par l’Inrae.
  • Mais c’est surtout dans le programme des conférences que le sujet est abordé. Que ce soit dans les présentations de projets de recherche ou dans le cycle dédié au pastoralisme. Car les systèmes d’élevage herbagers pratiqués dans de nombreuses régions du monde, y compris dans le Massif central, présentent des atouts de durabilité bien supérieurs aux pratiques industrialisées. Ils ont une valeur écologique et économique qui n’est pas assez mise en évidence, est venu souligner le grand témoin du Sommet Erik Orsenna.

C’est affiché un peu partout si vous prenez la peine de lever la tête, et même en anglais : « World’s #1 sustainable livestock show ». En français, « Mondial de l’élevage durable ». Mais gageons que cet adjectif de durable aura pu passer inaperçu pour bien des visiteurs.

La « sustainable » remise de prix de la plus belle montbéliarde.

Pour les profanes curieux de visiter cette vaste ferme éphémère, le grand hall aura vite été traversé, ou contourné, pour aller vers les halles où s’alignent les plus beaux spécimens de chaque race, répartis entre vaches à viande ou à lait, brebis et chèvres, chevaux et même de rares ânes. Plus apprêtés, toilettés, brossés, bouchonnés que jamais, présentables aux concours, placides face à la foule des visiteurs. Ou plutôt non : présentant aux visiteurs leur cul majestueux (on parle des bovins), leur toison de doudou vivant (connaissez-vous les brebis suffolk?), ou la frange – pardon, la crinière – derrière laquelle ils dissimulent leur regard (coucou les chevaux de race Auvergne).

Discussion au Sommet.
Dans l’espace des ovins, plus doudoux que nos rustiques rava, voici les suffolk.
Dans le hall des bovins viande, les limousines sont à l’honneur cette année.

Les plus jeunes visiteurs, mais peut-être aussi les plus grands, auront forcément craqué pour les petits veaux ou les petits agneaux dormant pelotonnés les uns contre les autres.

Ils auront aussi appris, puisque les animaux sont classés par race aussi bien dans les box que sur les rings de présentation et de concours, à reconnaître les races de France, de Navarre ou d’un peu plus loin. Du blond au noir, en passant par les pies (les deux-couleurs, pas les pis), les blondes, les rouges… Ou la frisure plus ou moins douce ou rêche, rase ou épaisse des moutons.

Les ravas du Puy-de-Dôme sont trognons aussi. Encore plus quand ils sont nouveaux-nés.
Cette belle aubrac endimanchée vient tout juste de remporter le premier prix de son concours.
Mais force est d’admettre que les reines (bovines) du Massif central sont les salers aux cornes en lyre majestueuses et à la langue bien pendue.
Parmi les races locales, on compte des vaches et des moutons, mais aussi le cheval Auvergne.

Au mieux ils auront recherché les races locales ou repéré les rustiques (c’est souvent pareil, mais considéré sous des angles différents). Pour les rustiques auvergnates : la salers bien sûr, la ferrandaise, faisons une place à l’aubrac aussi. Et les ravas puydômoises du côté des brebis.

Auront-ils (les visiteurs) fait le lien entre cette rusticité et la notion de durabilité ? Pas si sûr, mais pour les éclairer un peu, rappelons que ces animaux n’ont pas fait l’objet de sélections poussées pour en faire de grosses productrices ; elles sont – logiquement – moins performantes en termes de rendement de production, mais plus solides, résilientes, adaptées à leur territoire. En cas d’aléas climatiques par exemple, elles supportent plus facilement des conditions un peu rudes, une alimentation de fortune, un abreuvement un peu plus rationné, un terrain plus accidenté…

La montbéliarde, l’une des vaches les plus productives en lait, est plus fragile que les races rustiques. Elle peut être championne sur le ring des concours, mais moins quand l’herbe vient à manquer ou que la chaleur frappe…
Les aubrac, vaches rustiques typiques du Massif central.

Quelle transition ?

Les éleveurs qui viennent au Sommet de l’élevage, quant à eux, iront voir les animaux, participeront éventuellement aux concours. Mais ils viennent aussi faire des affaires, consulter des professionnels, prestataires, fournisseurs, conseils… Se renseigner sur les nouveautés, les matériels. Et même sur l’immatériel. Car ils sont aussi des chefs d’entreprise, soumis à des règlementations, des obligations comptables et assurantielles, des démarches administratives à n’en plus finir.

À faire le tour des exposants extérieurs, on se dit que ce n’est peut-être pas du côté des fabricants de matériel agricole qu’on va trouver le caractère durable de l’élevage. J’ai cherché un stand se revendiquant « matériel low-tech » ou « machines bas-carbone » sans trouver. Pas même sur les rares stands présentant des trottinettes ou vélos agricoles – ça existe.

Concours des génisses limousines, la race à l’honneur cette année.
Le Sommet de l’élevage est d’abord un rendez-vous professionnel, où on vient faire des affaires, ou présenter le travail des éleveurs qui font chacun leur part dans le maintien de lignées conformes à des standards et performances. La résilience face aux aléas climatiques entre aujourd’hui en jeu jusque dans la génétique.
Machinisme rime avec gigantisme.

En poussant plus loin, j’ai quand même trouvé la zone des exposants consacrée à la « transition énergétique ». Là encore, l’argument durabilité n’est pas vraiment mis en avant. Les conférences de ce carré insistent plutôt sur les aspects techniques ou économiques de la méthanisation ou des panneaux solaires. Autonomie de la ferme, diversification des revenus, opportunités financières… Le 6 octobre à 11 heures par exemple, le thème du rendez-vous était :« Photovoltaïque, est-ce toujours intéressant ? »

Je relève aussi que les goodies les plus prisés du Sommet sont les sauts en plastique : gabarit standard, couleurs variées, siglés de logos divers, portés en sac à main ou collectés de stand en stand. L’agriculture n’en est pas encore à se questionner sur l’usage des plastiques. Le Sommet, dans ses efforts pour lui-même adapter ses pratiques, n’a pas franchi le pas de faire adopter aux exposants des stands éco-conçus. Pas même à éliminer les bouteilles d’eau en plastique des tables des conférenciers. On a tous nos marges de progrès…

Le plastique c’est toujours fantastique… En seaux-goodies…
… ou sur les tables des conférenciers.
Le grand hall 1 d’exposition. Quels signes de durabilité dans tout ça ?

L’avenir est dans le pré

N’exagérons-rien. Pour l’éleveuse ou l’éleveur, ou tout autre visiteur, intéressé par les thématiques de durabilité, résilience, respect de l’environnement, on peut trouver des stands où échanger, se questionner, s’informer… La bonne nouvelle si vous êtes dans ce cas, c’est qu’ils ne sont pas pris d’assaut.

Réfléchir à ce qui fait un élevage durable, sur le stand des Shifters.

Les Shifters, en tout cas le premier jour du Sommet, peinaient à trouver des volontaires pour s’essayer à la fresque de l’élevage durable. Pourtant en version courte, et pourtant mise au point en partenariat avec le Sommet de l’élevage. Mais comme ils sont nombreux, bénévoles et motivés, ils ont pu vous accrocher au passage pour échanger sur les thèmes qui leur tiennent à cœur : décarboner, freiner les causes du dérèglement climatique, opérer la mutation des activités humaines. Dans une filière qui subit les conséquences de ce réchauffement global, et qui porte sa part de responsabilité dans les émissions de gaz à effet de serre, ils avaient matière à interpeller les visiteurs. Dans un esprit de dialogue ouvert. « La fresque de l’élevage durable est née de ce qui nous dérangeait dans la fresque du climat où on passe très vite et sans nuances de l’agriculture à ses impacts négatifs », m’ont confirmé sur le stand des Shifteuses qui ont participé à sa conception.

Deux stands plus loin, le Conservatoire botanique national du Massif central a plein de choses à vous apprendre sur les prairies. Pour les profanes comme moi et (peut-être) vous, il y a toujours un émerveillement à découvrir, par exemple, que plus une prairie est riche en biodiversité, plus vous aurez de fleurs dans les teintes bleutées.

Sur le stand du Conservatoire botanique national du Massif central : tout savoir sur les prairies et comment favoriser leur biodiversité.

Si vous avec la responsabilité d’un troupeau et des prés qui les nourrissent, on vous donnera de solides arguments pour favoriser cette biodiversité, et les conseils pour y parvenir. Mais le responsable de la communication m’a assuré qu’il rencontrait ici surtout ceux qui sont convaincus. Il semble que pour la plupart des visiteurs, les moissonneuses géantes (y compris en miniatures) ou les premiers prix des concours de vaches salers ou limousines ont plus d’attrait que la gentianelle des champs ou le narcisse des poètes, pourtant en train de disparaître de nos montagnes.

Plus loin, dans le hall principal et assez bien placé dans la travée du milieu, un carré regroupe sous une même bannière de nombreuses structures d’accompagnement des fermes en agriculture biologique. J’y repère les étiquettes FRAB, Terre de Liens, Pôle bio Massif central… L’attachée de presse d’une marque de lait bio veut absolument me convaincre d’assister à un point presse sur « les enjeux de l’eau et la contribution des systèmes herbagers à sa préservation ». Elle m’explique que la marque, qui achète le lait aux exploitants et le commercialise, accompagne aussi ses fournisseurs sur ces questions. On est loin de l’image des « grands méchants de l’agro-business ».

Au milieu du hall 1, les acteurs de l’agriculture biologique sont regroupés en un seul carré où vous pouvez discuter avec toutes sortes de services d’accompagnement, de conseil, de commercialisation, de soutien sur l’administratif ou le foncier, etc.

Je dois aussi mentionner la recherche, représentée notamment par le stand de l’Inrae – mais je vous renvoie sur le sujet à mes articles précédents. Les avancées sont partout, le plus souvent en coopération, y compris avec l’Institut de l’élevage, voisin de stand de l’Inrae. Mais aussi avec les marques, avec les éleveurs eux-mêmes, et entre les filières.

Un peu au hasard, je passe la tête, par exemple, dans une petite salle de conférence où est présenté le projet Ambitions Élevages. Celui-ci se propose, toutes filières confondues, de « réaliser à terme des scénarios prospectifs à 2050 », en vue de donner un cap vers « des élevages performants, résilients, durables », avec 40 partenaires et 35 cas d’études répartis sur toute la France. La présentation de l’un d’eux en Saône-et-Loire me rappelle ce que j’ai relaté (hier) de l’expérimentation Inrae à Marcenat.

Au stand de l’Inrae : découvrir les avancées de la recherche, ses applications pratiques, et même vous renseigner sur les carrières et opportunités de recrutement.
Une des diapos présentées en conférence, pour présenter le programme de recherche « Ambitions Elevages ».

Dix mille ans de symbiose

Car finalement, c’est surtout dans le cycle des conférences que le Sommet imprime sa marque « durable ». Et d’autant plus en cette année où le pastoralisme est à l’honneur. Durabilité et pastoralisme, a-t-on défendu et martelé dans toutes les tables rondes, sont deux mots qui semblent aller très bien ensemble. Ne serait-ce que parce que le pastoralisme existe depuis 10 000 ans, comme l’a rappelé Yannick Phialip, président du Sidam (le réseau des Chambres d’Agriculture du Massif central), à chacune de ses interventions. Je reviendrai dans mon dernier article sur ce que j’ai retenu concernant le fonds des propos.

L’une des grandes conférences sur le pastoralisme, où ont été mises en avant les qualités de résilience des systèmes d’élevage herbagers.
Et la conclusion d’Erik Orsenna, entre la valeur du bien commun, le besoin de vision et… la Maritza de Sylvie Vartan.

Pour l’heure, je relèverai seulement les cinq mots clefs que l’économiste et académicien Erik Orsenna, venu en grand témoin participer à une de ces tables rondes, a proposé à la réflexion des « Rencontres Pasto » (dédiées au pastoralisme) : diversité, adaptation, recherche, continuité, incarnation. Les quatre premiers sont quasi un programme de résilience. Où il a été question de « mettre un s à agricultures », d’inclure dans la recherche la dimension économique pour « donner de la valeur au bien commun », de bonne échelle de gouvernance, de rythme d’adaptation, du « besoin de vision »… parce que, dit-il, « franchement, y’en a marre ».

Quant à l’incarnation, c’est l’idée d’apporter du récit, d’embarquer en personnalisant, en parlant (par exemple), des agricultrices, de fleuves et de rivières qui nous sont familières comme la Maritza de Sylvie Vartan : voilà au moins une référence de l’académicien qui a le mérite d’être durable.

Pendant ce temps-là, place de Jaude…
Dossier en cours !
Nous partons en exploration du sujet « élevage et environnement » en 8 articles

+ une conclusion à découvrir dès demain.
Lire les quatre volets de l’enquête : « Élevage et environnement #1 : la carte postale et les réalités », « Les vaches piétinent-elles l’environnement ? », « L’élevage local au défi des étés torrides » et « Élevage et environnement : l’alliance inattendue ».
Ainsi que l’entretien : « Le sommet de l’élevage veut rayonner plus pour sensibiliser plus », le portrait : « David, éleveur bio en Combrailles » et le reportage « Finalement ce serait quoi, l’élevage idéal ? ».

Reportage (texte et photos) Marie-Pierre Demarty, réalisé les 6 et 7 septembre 2026. À la une : dans les travées dédiées aux vaches salers…

La Tikolettre : les infos de Tikographie dans votre mail

Envie de recevoir l’essentiel de Tikographie par mail ?

Vous pouvez vous inscrire gratuitement à notre newsletter en cliquant sur le bouton ci-dessous. Résumé des derniers articles publiés, événements à ne pas manquer, brèves exclusives (même pas publiées sur le site !) et aperçu des contenus à venir… la newsletter est une autre manière de lire Tikographie.