Tikographie a besoin de vous
Tikographie est un média engagé localement, gratuit et sans publicité. Il est porté par une association dont l’objet social est à vocation d’intérêt général.
Pour continuer à vous proposer de l’information indépendante et de qualité sur les conséquences du dérèglement climatique, nous avons besoin de votre soutien.
Si vous pouvez nous faire un don (défiscalisé), même pour 1 €, cela compterait beaucoup pour nous. Et si vous pouvez faire un don mensuel automatisé, merci d’avance.
Le pourquoi et le comment [cliquer pour dérouler]
On a vu dans l’article précédent ce que l’élevage fait à l’environnement. Voyons aujourd’hui ce que l’environnement fait à l’élevage.
Vu l’été qu’on vient de passer, j’ai choisi de concentrer l’article sur les effets du bouleversement climatique.
Il y en aurait d’autres. Par exemple la pullulation des campagnols terrestres qui détruisent les prairies, le retour du loup qui contraint les élevages à se réorganiser face à la prédation, les parasites, peut-être même l’afflux de touristes et visiteurs qui recherchent la fraîcheur dans les montagnes et peuvent perturber les troupeaux…
Comme je l’ai dit en introduction du dossier, je ne pourrai pas faire le tour de toutes les facettes de ce vaste sujet. Ce qui me laisse la possibilité d’y revenir ultérieurement.
Et de continuer à aller me balader dans les montagnes pour faire encore de belles photos de vaches. Chic !
Marie-Pierre
Trois infos express [cliquer pour dérouler]
- Les élevages ont souffert des canicules et de la sécheresse, même en altitude : épuisement des éleveurs, stress des animaux. Mais aussi des conséquences sur l’économie des fermes, avec une baisse de la production de lait, et surtout une insuffisance d’herbe, qui a contraint à entamer les stocks de foin prévu pour l’hiver. Les AOP ont même dû demander des dérogations sur leur cahier des charges, notamment sur le nombre de jours de pâturage et sur les sources d’alimentation.
- Sur le plus long terme, la profession réfléchit à son adaptation à des conditions climatiques qui vont encore évoluer. De nombreux leviers sont évoqués : adaptation des cahiers des charges, développement des haies, préservation des zones humides, réduction des troupeaux dans les estives ou des périodes de pâturage, et même sylvo-pastoralisme.
- La nécessité de s’adapter remet aussi en valeur les races locales rustiques comme la ferrandaise, qui sont moins productives que les races sélectionnées, mais apparaissent plus résilientes et moins difficiles sur la qualité de l’herbe. D’autres pistes sont apportées par la recherche, qui peut fournir des outils pour gérer le troupeau avec précision, aussi bien dans le système d’élevage que dans la personnalisation de l’alimentation de chaque animal.
Vous avez eu insupportablement chaud cet été ? Vécu partagé par toute la France et pas seulement par ses habitants humains. La faune, la flore et entre autres, les troupeaux, ont souffert des cinq canicules qui ont contribué à faire de 2026 l’été le plus chaud enregistré en France depuis 1900. Même à l’altitude des estives, les températures ont flirté avec les 30°C sous abri. Et des abris, sur les estives, il y en a peu. Pas forcément beaucoup non plus dans les prairies entourant les fermes, sur des territoires qui ont connu des pics proches des 40°C.
La première conséquence est prévisible, comme le traduit Solenn Brioude, qui accompagne des élevages pour Bio 63 : « Ce qui ressort beaucoup, c’est la fatigue, l’épuisement du fait des fortes chaleurs, les craintes face à l’incertitude climatique. Et l’inquiétude par rapport au stress des animaux. Donc beaucoup de questions sur où mettre les animaux, pour leur trouver de l’ombre, peut-être les rentrer dans les bâtiments l’après-midi quand il fait trop chaud dehors, etc. »
Moins productives
Si on peut se remettre du stress, d’autres répercussions ne seront pas réglées par le retour de l’automne. On peut déjà craindre des conséquences sur la production, notamment de lait. Tous types d’élevages confondus, Solenn Brioude évoque les chiffres, pas encore confirmés, qui se murmurent pour cet été 2026 : « Il y a eu des problématiques de chute de production laitière due aux fortes chaleurs. Certains ont vu la production chuter de 20 à 30 % par rapport aux litrages habituels. Cela impacte économiquement la ferme. »
« Globalement on a encore du bon fromage ! »
Sans contredire ce propos, Émilie Rousset se veut plus rassurante, au moins pour le Saint-Nectaire : « Pour juillet, la production est restée à peu près constante, d’autant plus qu’on était sur des niveaux élevés depuis le début de l’année. Jusqu’à juillet au moins, la production est restée comparable, voire légèrement supérieure à l’année dernière. Sur août, nous n’avons pas encore la visibilité. Il est possible qu’il y ait eu un tassement de la quantité produite. Mais au plus, on va revenir à des niveaux habituels. »
De même sur la qualité du fromage, elle constate : « Pour l’instant il n’y a pas de modification notable de la nourriture des troupeaux, si ce n’est un peu moins d’herbe fraîche. De plus le goût et la qualité d’un fromage sont liés à un grand nombre de facteurs, en particulier la maîtrise de l’affinage. Donc globalement on a encore du bon fromage ! »
En manque d’herbe
Sur le court terme, l’enjeu de l’été était principalement à un autre niveau, que le système pastoral a vécu de façon intense : le manque d’herbe.
« Cette année c’était compliqué partout. Sur les estives, beaucoup ont amené du foin pour compléter l’alimentation et laisser un peu plus de temps aux éleveurs avant de redescendre, parce qu’en bas, les éleveurs n’ont pas forcément plus d’herbe, et en haut, c’est grillé. Cette année est vraiment exceptionnelle », témoigne Romain Eychenne, chargé de mission pastoralisme à Auvergne Estives.
« Cette année c’était compliqué partout. »
Apporter du foin dans les prés quand l’herbe manque, c’est ce qu’on appelle l’affouragement. Et il précise que l’Auvergne a connu une seule autre année où l’affouragement a été nécessaire. « Même en 2023 où la sécheresse était déjà intense, il n’y en a pas eu », relève-t-il.

Même son de cloche auprès du syndicat de l’AOP Saint-Nectaire. Sa directrice, Émilie Rousset, raconte : « Bien sûr qu’on a été impactés. On a cumulé plusieurs vagues de chaleur intense et un déficit de pluviométrie comme dans toutes les régions. Et donc un déficit d’herbe : la pousse de l’herbe s’est arrêtée très tôt, puis l’herbe qu’il restait a séché. Cela signifie que les producteurs ne peuvent plus nourrir les animaux à l’herbe autant qu’ils le font habituellement. Ils ont dû réduire le temps de pâturage et ont été obligés d’affourager dès les mois d’été. »
Un été bête à manger du foin
Affourrager en août, cela signifie entamer les stocks prévus pour les mois que les troupeaux passent à l’étable. L’intensité de l’été se ressentira jusqu’au cœur de l’hiver. Tous les élevages le vivent, mais tous n’en subiront pas les conséquences de la même façon, selon qu’ils ont des stocks d’avance ou non, des surplus de prairies ou pas, des parcelles un peu plus protégées, des cahiers des charges plus ou moins protecteurs.
Par exemple en agriculture biologique, Solenn Brioude explique : « Les fermes qui ont juste le suffisant en année ordinaire peuvent avoir des inquiétudes sur la possibilité de trouver du fourrage local bio pour cet hiver, car l’offre en bio en général est moins importante qu’en fourrage conventionnel. À Bio 63, on a beaucoup accompagné la mise en relation entre éleveurs pour faciliter l’approvisionnement le plus proche possible. Beaucoup aussi ont attendu pour acheter, en espérant une repousse si l’automne est suffisamment pluvieux. »
Pour les fromages AOP, le cahier des charges est aussi contraignant sur l’alimentation des animaux. Mais pour cette année aux conditions inédites, un assouplissement temporaire du cahier des charges a été obtenu de l’Institut national de l’origine et de la qualité (INAO). Le cantal et le bleu d’Auvergne ont été les premiers à solliciter ces dérogations : dès la fin août, ils ont été autorisés à acheter du fourrage hors de la zone de production et à introduire du maïs ensilage.
« Nous avons obtenu une diminution du nombre de jours de pâturage obligatoires. »
Le Saint-Nectaire s’y résout un peu plus tard, en septembre. Émilie Rousset, interrogée la semaine dernière, l’explique : « On a attendu la fin de l’été pour faire le bilan et notre demande vient d’être acceptée par l’Inao. Nous avons obtenu une diminution du nombre de jours de pâturage obligatoires et on a une possibilité un peu plus importante d’achat de fourrage et d’herbe hors de la zone de production. Mais seulement de l’herbe, par exemple de la luzerne ou de la prairie temporaire. »
S’adapter pour le long terme
Mais bien sûr, ce n’est pas tout. Car le monde de l’élevage subit déjà depuis plusieurs années l’évolution du climat, ses températures moyennes croissantes, ses épisodes extrêmes, son incertitude. Et il a pris conscience de la nécessité d’adapter ses pratiques pour le long terme.
Les trois organismes interrogés ont chacun leur approche, selon leur rôle et leur degré d’anticipation de la question. Ils témoignent de l’étendue des leviers qui permettront à l’élevage d’être de mieux en mieux armé pour faire face à des conditions de moins en moins favorables.

« Il y a des réflexions de fond et on est en train de réfléchir à une évolution du cahier des charges dans les prochaines années », confirme Émilie Rousset, qui pointe les contraintes de la plus exigeante des appellations en Auvergne. Mais aussi rigoureux soit-il, le cahier des charges permet déjà des marges de manœuvre dont les éleveurs ne s’emparent pas toujours, par exemple sur la possibilité d’utiliser en petite proportion du foin provenant de l’extérieur de la zone de production ou de l’herbe ensilée. « Nous devons travailler avec les éleveurs pour qu’ils le maîtrisent dans toutes ses possibilités. Et ensuite, voir ce que nous devons faire évoluer. Car le climat, lui, va continuer à évoluer aussi », précise-t-elle. Elle cite d’autres leviers, comme l’augmentation des capacités de stockage des fermes, car « une année on va avoir beaucoup de fourrage et une autre beaucoup moins. »
« Le changement climatique est vraiment un pilier de nos réflexions. »
Du côté des élevages en bio, Solenn Brioude souligne que le sujet n’est pas nouveau : « Cet été ne change pas radicalement les projections car nous avons mis en place des GIEE – groupes d’intérêt économiques et environnementaux – qui permettent d’accompagner les fermes dans leurs performances environnementales, sociales et économiques, et le changement climatique est vraiment un pilier de nos réflexions. Les éleveurs sont bien préparés au changement climatique, ils y pensent souvent. Ils ont conscience que l’année 2026, qui apparaît aujourd’hui exceptionnelle, sera la norme en 2100. Mais cet été leur a permis de réaliser concrètement ce que ça signifie et de se rendre compte qu’il y a encore des ajustements à faire. »
Sous-bois et zones humides
À Auvergne Estives aussi, on a pris la mesure des défis à relever, qui sont pris en charge notamment à travers les plans pastoraux territoriaux déployés pour gérer et aménager les zones d’estive dans une vision de long terme. Romain Eychenne égrène les expérimentations et les réflexions entamées.
Les premières concernent la sécurisation de l’accès à l’eau pour l’abreuvement, la préservation des zones humides et la plantation de haies. À propos de ces dernières, il relève : « Elles peuvent apporter de l’ombre et servir de coupe-vent pour atténuer l’assèchement. Mais avant qu’elles soient effectives, ça va mettre du temps. »

Par ailleurs, poursuit-il, il sera nécessaire d’adapter les pratiques pastorales : « On peut jouer sur le temps d’estive et sur la taille des troupeaux. Déjà l’idée est de ne pas monter trop d’animaux : dans des années comme 2026 à l’avenir, les troupeaux ne pourront jamais être aussi nombreux qu’avant ; et il faudra éventuellement réduire la période d’estive. Le problème est qu’en Auvergne quand l’herbe pousse, tout pousse en même temps et c’est très compliqué à gérer en début de saison. Certaines plantes peuvent être consommées sur une période plus longue, mais ce ne sont pas les espèces les plus appétentes pour les animaux. »
« On peut jouer sur le temps d’estive et sur la taille des troupeaux. »
Enfin, le sylvopastoralisme constitue une piste novatrice en Auvergne, consistant à faire pâturer les bêtes en sous-bois. « On a commencé des expérimentations. Cela permet en plus d’associer deux productions, avec la valorisation du bois. L’idée est d’aller sur des forêts existantes, un peu éclaircies, où l’herbe est présente. Un des avantages, grâce à l’ombre, est que l’herbe peut être pâturée sur des périodes plus longues que sur une estive classique. »
Race locale, race résiliente
Une des réponses possibles se trouve dans le choix des races, car les plus rustiques s’avèrent intéressantes face aux problèmes climatiques. Alain Gueringer, président de l’Association de sauvegarde de la ferrandaise, explique que les vaches rustiques sont adaptées au territoire où elles ont évolué depuis des générations. Mais ce n’est pas tout. « La rusticité peut se définir par l’inverse de la fragilité, explique-t-il. Pour la plupart des races, il y a eu un gros travail de sélection dans une seule direction : celle de l’amélioration de leur rendement pour la production de viande ou de lait. Ça les a rendues fragiles. La ferrandaise, au contraire, n’a jamais été sélectionnée. Sans être ridicule dans sa production, elle n’est pas une super-productrice. Par exemple en lait, elle produit 4 000 litres par an, alors que les races les plus performantes sont à 12 000 litres pour la prim’holstein et 9 000 pour la montbéliarde. Mais elle est plus résiliente : elle va mieux encaisser les difficultés, comme la baisse de qualité ou de quantité du fourrage. Les ferrandaises ont souffert cet été comme tout le bétail, mais elles vont dépasser plus facilement ces épisodes. »
« Elle va mieux encaisser les difficultés, comme la baisse de qualité ou de quantité du fourrage. »
Solenn Brioude va dans le même sens : « Dans le GIEE caprin que j’accompagne, les éleveurs ont choisi de s’intéresser à la rusticité de certaines races et à leur intérêt par rapport au changement climatique. Certaines vont être plus résilientes lors de pics de chaleur ou pour s’alimenter dans des zones de montagne avec une flore particulière ; mais économiquement elles vont produire moins. Il faut donc trouver le juste équilibre pour atteindre la rentabilité et cela permet d’alimenter la réflexion sur l’idée que le volume de production n’est pas le seul critère à considérer : si on produit moins mais qu’on a moins de charges, le système peut être tout aussi résilient. Ces réflexions se retrouvent en bovins et en ovins. »

Anne Ferlay, directrice de l’UMR Herbivores à l’Inrae à Theix, confirme en évoquant des recherches en cours. « Une question nous a été posée : est-ce que les animaux de type holstein ou montbéliarde sont adaptées aux zones de demi-montagne ? Car il y a des soucis de boiterie, des chutes de production et de reproduction quand on diminue la part de l’alimentation sous forme de concentré, relate-t-elle. Un programme de notre unité travaille notamment sur les performances des doubles troupeaux, qu’on trouve souvent ici, par exemple associant des holstein et des ferrandaises. On manque encore de données économiques pour caractériser l’avantage d’un troupeau de race locale. Mais il a été démontré que si on utilise la diversité dans un troupeau, celui-ci va être beaucoup plus résilient aux aléas qu’un élevage avec une seule race. Car leur potentiel différent permet une synergie : selon les années, une race compensera les défauts de l’autre et réciproquement. »
Les ressources de la recherche
La recherche apporte encore d’autres pistes de résilience, fondées sur le pilotage de précision que peut apporter la science. Par exemple en s’intéressant au phénotype, c’est-à-dire aux caractères propres à chaque vache d’une même race : « Au sein d’un troupeau, il y a toujours une grande diversité : des animaux sont plus efficients, ils ont besoin de moins de nourriture que d’autres pour produire la même quantité de lait ou de viande. Pour un animal plus fragile, qui aura par exemple du mal à s’adapter à la sécheresse, il faudra d’abord l’identifier, puis appliquer une pratique d’élevage différente. Par rapport à ça, on veut répondre aux changements globaux et en premier lieu au changement climatique. On étudie à la fois les besoins et les réponses des animaux », explique Anne Ferlay.
« On étudie à la fois les besoins et les réponses des animaux. »
La recherche s’intéresse aussi aux nouvelles ressources alimentaires qui pourraient permettre aux animaux de rester performants, en termes de qualité, tout en s’adaptant aux conditions climatiques.

L’UMR travaille par ailleurs à l’échelle du système d’élevage, tout en s’efforçant de plus en plus de faire dialoguer les deux échelles. À propos d’un programme de recherche nommé Intaqt, Anne Ferlay explique : « On parle de ‘One Quality’ car il faut tenir compte à la fois de l’empreinte environnementale, des aspects sanitaires et de la qualité nutritionnelle des productions. Entre ces trois aspects, il y a soit des synergies, soit des verrous, soit des compromis à trouver. »
Exemple de compromis : trouver des solutions pour que la vache puisse pâturer, pour la qualité du lait, mais sans souffrir de la canicule. « Peut-être en lui donnant accès à un bâtiment où elle puisse entrer et sortir quand elle veut, des brumisateurs, etc. »
Ou encore, comme l’ont suggéré presque tous mes interlocuteurs, en utilisant les ressources que procure la nature : haies, arbres, zones humides, etc. De là à penser que l’élevage pourrait être un allié dans la protection de l’environnement… préparez-vous à franchir ce pas dès notre prochain article.
| Enquête en cours ! Nous partons en exploration du sujet « élevage et environnement » en 8 articles. Lire les deux premiers volets du dossier : « Élevage et environnement #1 : la carte postale et les réalités » et « Les vaches piétinent-elles l’environnement ? ». Et pour ne pas manquer la suite, surveillez les parutions, suivez-vous nous les réseaux sociaux ou abonnez-vous à la Tikolettre pour en être informé.e. |
Enquête (texte et photos) Marie-Pierre Demarty, réalisée en septembre 2026. À la une : affouragement et recherche d’ombre pour ce troupeau au pâturage vers Cournols.
La Tikolettre : les infos de Tikographie dans votre mail
Envie de recevoir l’essentiel de Tikographie par mail ?
Vous pouvez vous inscrire gratuitement à notre newsletter en cliquant sur le bouton ci-dessous. Résumé des derniers articles publiés, événements à ne pas manquer, brèves exclusives (même pas publiées sur le site !) et aperçu des contenus à venir… la newsletter est une autre manière de lire Tikographie.


