Dans le Forez, une vallée glaciaire à reconquérir

Par

Marie-Pierre Demarty

Le

De la plantation d'épicéas au pâturage extensif sur prairies naturelles. Le Conservatoire d'espaces naturels d'Auvergne mène depuis 30 ans une vaste opération pour rouvrir le paysage de la vallée des Reblats près de Valcivières. Une dernière phase se prépare.

Tikographie a besoin de vous

Tikographie est un média engagé localement, gratuit et sans publicité. Il est porté par une association dont l’objet social est à vocation d’intérêt général.

Pour continuer à vous proposer de l’information indépendante et de qualité sur les conséquences du dérèglement climatique, nous avons besoin de votre soutien.

Si vous pouvez nous faire un don (défiscalisé), même pour 1 €, cela compterait beaucoup pour nous. Et si vous pouvez faire un don mensuel automatisé, merci d’avance.

Le pourquoi et le comment   [cliquer pour dérouler]

L’occasion fait le larron, dit le proverbe. Elle fait aussi parfois le reportage. Car celui-ci n’était pas spécialement prévu dans mon programme.

J’avais sollicité Katia pour un tout autre sujet, que vous découvrirez un peu plus tard au retour de vos vacances (et des miennes). Mais quitte à se déplacer dans des endroits reculés du département, autant en profiter pour fixer d’autres rendez-vous. Katia m’a ainsi proposé de la suivre sur la journée et c’est ainsi que j’ai découvert par hasard cette magnifique vallée, ce projet de déboisement et la façon dont il se vit sur le terrain.

Je n’ai donc pas résisté à l’envie de vous le raconter. D’autant plus qu’il cadre complètement avec ma thématique « paysage » de ce mois de juillet, et qu’il fait écho à mon article-entretien de la semaine dernière sur le pastoralisme dans la chaîne des Puys.

Allez hop, on rechausse les chaussures de marche et on se hisse encore une fois à l’étage des vaches et des brebis.

Marie-Pierre

Trois infos express   [cliquer pour dérouler]

  • La vallée glaciaire des Reblats, au-dessus de Valcivières dans le Forez, a été historiquement dédiée au pastoralisme, mais désertée depuis l’après-guerre et en partie plantée d’épicéas. Elle a cependant conservé une riche diversité de milieux naturels, notamment grâce à la présence de nombreuses zones humides, tourbières et petits ruisseaux.
  • Depuis une trentaine d’années, le Conservatoire d’espaces naturels s’efforce de restaurer ces anciennes zones de pâturage pour y réinstaller des petits troupeaux. Deux zones accueillent déjà des vaches en aval et des brebis dans la partie haute. Mais il reste entre les deux un verrou planté d’épicéas, qui bouche le paysage et rompt la continuité écologique de la vallée.
  • Une dernière opération se prépare sur des parcelles rachetées par le CEN, pour éliminer en grande partie cette plantation. Mais la préparation de ce chantier d’envergure, difficile d’accès, s’avère délicate sur de nombreux points. Car le CEN se veut exigeant sur les conditions de l’opération, qui doit perturber le moins possible les milieux naturels, préserver les zones humides et autres milieux fragiles, remettre en état les éventuels impacts.

La vallée glaciaire des Reblats, sur une carte du Forez, semble prolonger vers le sud celle du Fossat, plus connue car cette dernière est parcourue par des itinéraires de randonnée. Mais elles sont chacune sur un versant opposé, de part et d’autre du col de la Croix du Fossat. La première est orientée vers le sud-est et descend vers Valcivières. Elle a longtemps été utilisée pour l’élevage, qui s’en est détourné vers l’après-guerre : les paysans ont abandonné les activités agricoles trop rudes et il a paru rentable de couvrir les montagnes de résineux.

Plus basse, plus boisée, plus étroite, plus humide que les Hautes-Chaumes occupant les crêtes, la petite vallée glaciaire ne convient qu’à des petits troupeaux, mais présente aujourd’hui des atouts non négligeables face au dérèglement climatique. Elle est aussi peu fréquentée : inhabitée, parcourue seulement par des chemins non carrossables, certains anciennement pavés, d’autres à peine visibles. Elle alterne par ailleurs des milieux variés : prairies, forêts, zones humides… Au total 15 types d’habitats différents y ont été recensés. Un « chevelu » dense de ruisseaux et petits écoulements ruisselle sur les pentes pour former le Batifol, petite rivière qui se faufile entre les montagnes pour rejoindre la Dore en aval d’Ambert. La haute vallée apparaît comme un havre de biodiversité.

A l’écart des installations humaines, la vallée des Reblats, en partie rouverte au pâturage sur des prairies naturelles, présente une riche biodiversité.

Cette configuration a attiré l’attention du Conservatoire d’espaces naturels d’Auvergne (CEN) depuis longtemps. Autant pour tous ces atouts que pour ce qui chiffonne : les plantations forestières anciennes ou même récentes. Depuis les années 1990, il a acquis des parcelles afin de les préserver, a passé des conventions avec des propriétaires sur d’autres zones. Des éleveurs ont réinstallé des petits troupeaux, avec des clauses environnementales dans leur bail : brebis en amont, vaches en aval. Déjà, 4 hectares d’épicéas ont été coupés en fond de vallée et un réensemencement a permis de recréer une prairie naturelle en quelques années.

Défrichée il y a moins de dix ans, cette zone un peu plus bas dans la vallée a été remise en pâturage à partir de 2019. – Photo Christophe Gathier.

Aujourd’hui, le CEN poursuit son action en tentant de faire sauter le bouchon entre ces deux zones de pâture. Le « bouchon » en question : une plantation d’épicéas incongrue dans ce paysage. Une partie des parcelles a été acquise. Une autre est en cours d’achat. Il restera malgré tout une zone que les propriétaires ne souhaitent ni vendre, ni transformer.

Dans ce site classé et inclus dans le périmètre Natura 2000 des Monts du Forez, l’objectif du projet en cours est de finaliser l’élimination de ces plantations. Car elles font tache dans un paysage façonné par le pastoralisme depuis des siècles. Elles coupent aussi la continuité écologique, dans ces sous-bois où ne poussent que des tas d’aiguilles sèches et de branchettes, et un peu de mousse sur le bas des troncs.

Entre les deux zones de prairie de la vallée, une plantation d’épicéas dont le conservatoire est en train d’acquérir une grande partie, afin d’ouvrir le paysage et de compléter les pâturages.

À partir de là : restaurer des milieux plus riches et divers, laisser de la place pour l’élevage, préserver des arbres à certains endroits, laisser des secteurs en libre évolution, protéger les zones humides et parfois tourbeuses qui parsèment la zone.

L’opération concerne 1,5 hectare. Elle s’avère pourtant bien complexe et se heurte à diverses problématiques, d’ordre juridique, écologique, technique, pratique… Pour le comprendre, j’ai emboîté le pas d’une petite délégation partie inspecter les lieux afin de préparer ce chantier d’envergure. Dans le groupe : Katia Ducroix, chargée de projet au CEN affectée aux projets du secteur Livradois-Forez en général et donc, à celui des Reblats, Christophe Gathier, vice-président du CEN, et Guillaume Moiron, en charge du suivi des zones Natura 2000 au parc Livradois-Forez. Nous serons rejoints en cours de matinée par Didier Chevaleyre, exploitant forestier de Valcivières, qui aura en charge la coordination du chantier.

1. Compenser

Monter un tel projet, cela commence par les rencontres, les démarches administratives, les formulaires et dossiers pour obtenir des financements, des autorisations, des feux verts officiels et conventions diverses. C’est le rôle de Katia, qui reconnaît y passer beaucoup de temps… et même trop à son goût. Arrivée au CEN Auvergne pour piloter cette dernière phase de la reconquête des prairies, elle est proche d’en voir le bout. Car les financements et acquisitions sont en bonne voie et la visite du jour a pour objet de récolter de quoi finaliser les dossiers.

« Ce n’est pas logique de devoir compenser une plantation nocive au milieu naturel. »

Une des problématiques pour obtenir le sésame de ce déboisement est de devoir respecter une règlementation qui a sa logique dans la majorité des cas, mais semble ici un peu absurde : l’obligation de compenser. Autrement dit, pour chaque hectare de « forêt » rasée, il est obligatoire d’en replanter autant. « Ce n’est pas logique de devoir compenser une plantation nocive au milieu naturel alors que notre objectif est de restaurer ce milieu, explique Katia. Heureusement nous avons des projets de boisement dans d’autres secteurs proches, et nous souhaitons aussi expérimenter du sylvopastoralisme sur certaines parties. Il s’agit de développer de l’élevage sous un couvert d’arbres moins dense que la forêt, en laissant pousser naturellement des arbres d’essences locales, donc plus adaptés que l’épicéa. »

En chemin vers les parcelles à défricher, nous tombons sur cette coupe rase réalisée il y a 20 ans. Elle donne une idée de ce qui pourrait repousser et préfigurer un sylvopastoralisme : les bouleaux et sureaux sont les premiers à pousser, au-dessus d’une lande de myrtilles et callunes.

2. Accéder

Un des objectifs du rendez-vous du jour est de repérer le chemin d’accès et de s’assurer que les engins de coupe et de débardage pourront y circuler.

Ce petit pont de pierre, à peine visible, traverse le Batifol sur le chemin du fond de la vallée.

L’équation n’est pas simple. Car l’itinéraire le plus naturel d’accès à la vallée suit, croise et recroise le Batifol, passe par des ponts de pierre qui n’ont pas été calibrés pour des engins de chantier, rencontre des zones humides à préserver. Il est donc envisagé d’emprunter un chemin qui passe plus en hauteur. Il n’est quasiment plus fréquenté dans sa partie amont, car il traverse une forêt sectionale dont l’amont n’est plus exploité.

L’option la plus réaliste est d’emprunter ce chemin des hauteurs, qui n’a plus d’usage régulier.

Le chemin est à peine marqué par endroits et ne figure même pas au cadastre, mais il reste repérable. Il ne s’agit pas de rouvrir une voie qui pourrait pérenniser du passage dans ces zones préservées. Mais les engins de coupe et de transport du bois pourront-ils passer ?

« Ça va passer. »

À l’aller, on s’inquiète. Les débusqueurs, conçus pour sortir des grumes entières de la forêt en les tirant à l’aide d’un câble, passeraient aisément. Mais la plantation encore jeune ne promet de fournir que peu de grumes. L’essentiel est constitué d’arbres plus maigres, destinés à être débités en « billons » plus courts et transportés par remorque. Autrement dit des engins plus gros, plus larges et plus lourds.

Boueux en raison d’une résurgence et en fort dévers : un des endroits les plus problématiques du chemin.

Quelques passages posent problème : en fort dévers sur des terrains pentus, boueux en raison des sources et résurgences… ou les deux. Il conviendra de renforcer le chemin sur ces points, par un remblai qu’il faudra prévoir le moins impactant possible. « Mais finalement ces passages compliqués ne sont pas très nombreux », conclut Guillaume Moiron lorsqu’on arrive à destination.

Mesurer le chemin pour s’assurer que les engins pourront passer.

Il faut aussi s’assurer que le chemin est assez large. Car il ne s’agirait pas d’avoir à couper des arbres, dans cette partie de la forêt plus naturelle, qui a survécu aux plantations. Dans le parcours du retour, Didier Chevaleyre rassure : « Ça va passer. »

3. Accéder sans abîmer

Ça va passer : bonne nouvelle. Mais dans quel état les remorques chargées de billons de bois vont-elles laisser le chemin et ses bas-côtés ? Pour cette opération peu ordinaire, il ne s’agit pas seulement de passer, mais selon les principes du CEN, de passer… sans abîmer. Ou au minimum, de remettre en place ce qui aura été dérangé.

Par endroits, le chemin a été bordé de pierres à une époque ancestrale. Katia note d’intégrer au cahier des charges pour les entreprises un impératif de préserver ces vieux murets ou de les remettre en place.
Didier Chevaleyre (au premier plan) sera chargé de coordonner le chantier. Se joignant au groupe, il apporte un avis rassurant sur les points de passage compliqués, y compris la traversée des ruisseaux.

Le passage des petits cours d’eau est un autre point d’inquiétude. Car les engins pourraient facilement les polluer ou les perturber. Didier Chevaleyre préconise de les préserver en disposant des billons issus de la coupe, qui n’empêcheront pas l’eau de s’écouler, mais permettront aux engins de passer au-dessus.

Katia repère et note chaque point de croisement de ces écoulements. Avec une incertitude : lesquels seront en eau au moment du chantier, et lesquels seront à sec comme en cette mi-juillet où presque tous le sont ?

3. La bonne période

Justement, un des sujets de discussion concerne la bonne période pour engager la coupe, prévue pour l’an prochain. Katia et Christophe, soucieux de préserver la période de reproduction de la faune, n’imaginent pas un chantier avant mi-juillet. « C’est même un peu tôt ; la période recommandée débute plutôt fin juillet », souligne Christophe Gathier.

Août leur paraît la période idéale, pour espérer aussi avoir le minimum de ruissellements. Mais Didier les met en garde : « Tout le monde est en congé à cette période. » Septembre-octobre, alors ? « Ça peut déjà être humide ici… », prévient-il. Il faudrait de toute façon trouver des entreprises assez réactives pour s’adapter à la météo, car elle peut difficilement être prévue un an à l’avance.

Un des rares écoulements de la parcelle restés en eau. Mais qu’en sera-t-il l’an prochain ?

La contrainte temporelle est conditionnée aussi par les financements. Car Didier Chevaleyre préconise d’attendre quelques mois, voire une année pour terminer le chantier en broyant les rémanents, ces branchages laissés au sol qui n’intéressent pas les acheteurs de bois. Mais le CEN a un calendrier serré : « Les financements pour le réensemencement en prairie ne permettront pas d’attendre une année de plus », rappelle la chargée du projet.

Le calendrier reste donc à préciser…

Le projet est complexe sur de nombreux points, en raison de ses exigences écologiques. Entre autres, pour fixer le calendrier des travaux, qui doivent intervenir l’année prochaine. D’où l’intérêt d’en débattre à plusieurs, sur le terrain.

4. Déboiser, mais quoi ?

Arrivée à hauteur de la parcelle à déboiser : terrain en pente, arbres jeunes…

Une fois le chemin d’accès repéré, il reste à inspecter la zone à déboiser. Nous l’atteignons par le haut. L’ambiance y est tout autre que dans la hêtraie que nous venons de traverser. Des futs bien droits mais maigres dans l’ensemble. Beaucoup se terminent en candélabres, avec un tronc qui se dédouble et réduit encore la qualité du bois.

Chaque épicéa est hérissé de branches nues et cassantes sur toute la partie basse du tronc. Une drôle d’atmosphère hostile se dégage du tableau. Mieux vaut lever les yeux vers la canopée, pour contempler ces lignes de fuite presque impeccables, lancées vers le ciel à la recherche de la lumière. Mais nous ne sommes pas là pour contempler…

Drôle d’ambiance…
Ces arbres jeunes atteignent déjà des hauteurs impressionnantes.

Une des questions qui se pose est le volume et la qualité du bois qui pourra être vendu. Car pour le Conservatoire d’espaces naturels, cette vente est censée rapporter au moins de quoi boucler le financement de l’opération. « Il serait même bien qu’il y ait un excédent », espère Christophe Gathier.

Il se lance à la recherche des troncs les plus costauds, armé de son mètre ruban. Celui-ci confirme qu’on trouvera un nombre appréciable de bois de 30 centimètres de diamètre. Un peu juste pour du bois de charpente, pense-t-il. Mais Didier Chevaleyre indiquera un peu plus tard que le développement du lamellé-collé rend ce calibre intéressant.

Guillaume explore, Christophe mesure, Katia prend des notes, repère et géolocalise grâce aux outils de sa tablette chaque point qui soulève une question.

5. Déboiser, mais comment ?

Il y aura encore des discussions autour des meilleures techniques à utiliser et des précautions à prendre. Dans ce domaine, le professionnel de l’exploitation forestière a les réponses.

Couper manuellement pour ne pas endommager les lieux ? Trop long, mais il existe aujourd’hui des engins petits et légers qui feront le travail. Aller chercher les trois épicéas qui se sont installés derrière une tourbière ? On peut les sortir avec un petit débusqueur à câble qui va tirer les troncs sans laisser trop de traces. Et pour remonter le bois sans endommager les sols ou transporter les billons sur le chemin ? Certaines entreprises du secteur sont équipées de tracks à marais, sortes de chenilles souples qu’on enfile autour des roues pour passer partout en limitant les ornières.

Par endroits, la forêt s’ouvre pour faire place à des petites tourbières comme celle-ci. Les techniques pour abattre et faire sortir les épicéas installés derrière devront prendre en compte la fragilité de ces milieux précieux.

Katia respire. Mais elle précise encore que les arbres devront être coupés le plus ras possible. Et s’interroge sur la meilleure façon de stocker le bois coupé, puis les branchages une fois broyés. Des petites clairières sont repérées et même une sorte de grande saignée qui va faciliter le transport du bois.

Cette grande trouée pourra être utilisée pour stocker le bois coupé.

Quant au broyat, le laisser éparpillé partout pourrait freiner l’apparition de la prairie, « parce que les rémanents d’épicéa sont très acides. » Pas la peine d’espérer les valoriser en plaquettes pour le chauffage, car l’éloignement des axes routiers annule tout potentiel de rentabiliser le déplacement. Il est finalement envisagé de les répartir dans la zone pour les laisser se dégrader. Mais ce sera encore un point à ajuster au moment de l’opération.

Grâce au GPS, aux cartes et notamment à la technologie Lidar, Katia vérifie la présence des ruisseaux et des zones humides, repère et enregistre les clairières, notes les points délicats…

6. S’approprier les lieux

Ce faisant, nous arpentons la zone et repérons aussi ce qu’elle a d’insolite ou d’intéressant. Le plus important pour la diversification des habitats, ce sont les nombreuses zones humides formées dans les creux et replats de la vallée glaciaire ou à hauteur des résurgences. Même en cet été très sec, on sent l’eau très présente, dans un sol boueux ici, là une rigole à peine asséchée, plus loin la végétation restée verte d’une clairière.

Christophe est attiré par cet espace étonnamment vert : une zone humide a formé cette petite clairière baignée de soleil.

La plantation offre aussi des bois morts dont la décomposition peut enrichir les sols. Dont un énorme tronc dont les insectes et autres micro-organismes ont déjà bien entamé l’intégrité. Cette découverte réjouit Guillaume, qui va l’observer de plus près, et Katia, qui s’amuse de leur enthousiasme : « Des gens « normaux » trouveraient ça horrible mais pour nous, elle est superbe ! »

Guillaume inspecte cet énorme tronc en cours de décomposition, aux allures de monstre.

Pas très loin, on repère un insolite alignement de mélèzes. « Souvent les gens plantaient une essence différente pour matérialiser les limites de parcelles », explique Didier.

En contrebas, nous parvenons à la première prairie où un tout petit troupeau semble intrigué de nous voir déboucher dans son pâturage.

En contrebas de la plantation à effacer, une belle prairie s’est déjà réinstallée.

7. Se projeter

En parcourant la vallée depuis la prairie en aval de la plantation jusqu’à celle en amont, depuis le domaine des vaches jusqu’à celui des moutons, il est déjà possible d’imaginer le paysage entièrement rouvert, offrant la perspective de son paysage glaciaire.

« Si on laisse quelques arbres debout, sans protection face au vent, ils tomberont. »

Mais aussi de se projeter dans le potentiel de cette grande zone de pâturages. Katia rêve tout haut de pouvoir conserver quelques résineux, mais Didier Chevaleyre la fait déchanter : « Si on laisse quelques arbres debout, sans protection face au vent, ils tomberont. Surtout les épicéas dont les racines s’étalent horizontalement mais restent en surface », explique-t-il. Un arbre récemment tombé illustre cette particularité, exposant ses « dessous » qui forment une grande et plate auréole.

Les « dessous » d’un grand épicéa tombé assez récemment, à en juger par son état. On peut mesurer à quel point les racines du géant s’étalent sans chercher à s’ancrer en profondeur.

Mais les quelques arbres non plantés seront épargnés par la coupe et ceux qui viendront germer sur la friche pourront compléter la climatisation naturelle.

Sur la prairie supérieure que Christophe m’emmène visiter, le panorama dégagé invite le regard à monter en pente douce depuis l’herbe humide jusqu’aux sapins et hêtres des étages supérieurs. Dans la lande aux végétaux bigarrés, les insectes papillonnent, profitant du calme ambiant. Christophe me cite quelques espèces intéressantes, protégées ou rares, repérées lors des diagnostics ou grâce aux pièges photographiques. Je retiens le lézard vivipare et le chat forestier, la libellule arctique, l’azuré des mouillères et autres papillons…

Une autre prairie encore plus retirée s’ouvre dans le haut de la vallée, attirant une riche biodiversité.
En quelques secondes, nous pouvons admirer ces beaux papillons, voir s’enfuir un lézard, assister au balai grouillant des moucherons…

Les brebis et leur bergère sont absentes lors de notre passage, mais le paysage suggère des images idylliques un peu cliché, loin des réalités d’un mode de vie qui doit au contraire être assez rude.

Sur le chemin du retour, Katia m’explique encore que les candidats pour s’installer comme éleveurs ou bergers dans ce secteur du Livradois-Forez ne manquent pas et elle se dit optimiste sur le devenir de cette belle vallée. Elle me confie apprécier particulièrement l’approche du Conservatoire dans son action : « Ce n’est pas une vision tranchée opposant frontalement la préservation de la nature et l’activité humaine. Nous privilégions le dialogue et les solutions qui les rendent compatibles. »

Chargée de projet au Conservatoire d’espaces naturels, Katia apprécie le dialogue avec toutes les parties prenantes de la préservation du vivant. Cette sympathique habitante de la prairie semble approuver la méthode…

Dans des projets comme celui de la vallée des Reblats, cette démarche a d’autant plus de sens que l’activité pastorale a contribué à dessiner les paysages et à diversifier les habitats accueillants pour la biodiversité la plus riche. Les vaches et les papillons semblent avoir approuvé.

Consulter le site du Conservatoire d’espaces naturels d’Auvergne pour un aperçu de l’ensemble des projets menés.

Reportage Marie-Pierre Demarty, réalisé le mercredi 22 juillet 2026. Photo Marie-Pierre Demarty, sauf indication contraire. A la une : (de gauche à droite) Guillaume Moiron, Christophe Gathier et Katia Ducroix, délibérant dans la parcelle à déboiser.

La Tikolettre : les infos de Tikographie dans votre mail

Envie de recevoir l’essentiel de Tikographie par mail ?

Vous pouvez vous inscrire gratuitement à notre newsletter en cliquant sur le bouton ci-dessous. Résumé des derniers articles publiés, événements à ne pas manquer, brèves exclusives (même pas publiées sur le site !) et aperçu des contenus à venir… la newsletter est une autre manière de lire Tikographie.