L’étonnant matériau que travaille l’artisane Emma Chambon

Par

Marie-Pierre Demarty

Le

Inventé par un relieur de Riom pendant les confinements, l’ArPaLin est un matériau à base de terre crue, de papier et d’huile de lin. Il possède des qualités étonnantes et se prête à des usages multiples. Emma Chambon s’en est emparée pour créer des objets, transmettre un savoir, et tellement plus...

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Le pourquoi et le comment   [cliquer pour dérouler]


À première vue, ça peut paraître un peu loufoque, cette histoire d’inventer un nouveau matériau. Ou au minimum anecdotique. L’ArPaLin, avec la grande lenteur de ses procédés de fabrication et la totale non-standardisation des productions, n’est pas prêt de remplacer les machins en plastique fabriqués à la chaîne et importés de Chine.

Certes, mais il peut contribuer à nous guérir de la sale manie que nous avons prise d’acheter tout et n’importe quoi et de jeter après le premier usage.

Il peut nous interpeller par ses paradoxes qui nous contraignent à regarder différemment les objets qui nous entourent. Un objet usuel qui a mis des mois à voir le jour mais fait à partir de déchets : ça existe, ça ? Un objet dur et résistant mais compostable, tu y crois ? Un matériau que tu peux transformer en papier ou en manche de couteau, en bouteille thermos ou en enduit pour les murs, c’est possible ?

Vous qui entrez dans le monde de l’ArPaLin, abandonnez tous vos repères…

Marie-Pierre

Trois infos express   [cliquer pour dérouler]

  • Mis au point vers 2020 par un artisan relieur de Riom, Cyrille André, l’ArPaLin est un matériau inédit obtenu à base de terre crue, de papier et d’huile de lin. Travaillé à un juste degré d’humidité, sans cuisson, ce matériau peut être utilisé pour de multiples usages. Il est esthétique, solide, peu onéreux si ce n’est en temps passé à le préparer et le façonner. Après usage, on peut même le composter.
  • Emma Chambon s’est emparée de cette technique pour créer et commercialiser, en pièces uniques et à petite vitesse, toute une gamme de bouteilles thermos et de mini marmites norvégiennes. Elle a testé toutes sortes d’usages et variations en remplaçant ou en additionnant d’autres matières de récupération : récipients, boîtes, instrument de musique, papier décoratif, enduit pour les murs…
  • Pour Emma, l’important dans cette matière est l’art de vivre qu’il véhicule : celui de la lenteur et de la circularité, de la réappropriation des savoir-faire, du low-tech, de la simplicité… C’est pourquoi elle souhaite transmettre ce savoir, dans un esprit open source.

« Ce n’est pas juste un matériau, c’est un mode de vie. Car il nous invite à la lenteur, à la réutilisation de nos déchets, à faire avec ce qu’on a autour de soi, à l’appropriation de savoir-faire, à une autre façon de consommer… », égrène Emma Chambon.

Dans son salon qui est aussi son atelier « parce qu’il n’y a pas besoin de grand chose », elle me montre tout ce qu’elle a testé. D’abord ses premières tentatives de luminaires, en terre crue pure, esthétiquement réussis mais très fragiles. Ensuite, avec cette matière plus insolite, elle est passée à des coupelles et des boîtes, des coupes à fruits, des bouteilles de type thermos, des essais de feuilles fines et souples façon papier, de porte-monnaie en quasi-cuir, d’enduits pour les murs… et même un instrument de musique, composé de textures diverses pour recréer une peau de tambour, son support, sa caisse de résonance.

Sur la table du salon d’Emma, un échantillon d’objets, plus ou moins aboutis, qu’elle testés avec divers dosages et divers mélanges : coupes à fruits secs, petites marmites norvégiennes, papier déco, boîtes, tambour…

Ce matériau étonnant qui n’a même pas besoin de cuisson pour aboutir à tous ces résultats a été nommé ArPaLin. Soit une contraction de ses trois composantes de base : argile, papier et huile de lin. Et encore, l’argile n’est pas obligatoire : « Ça marche avec n’importe quelle terre : celle de votre jardin ou celle d’un déblai, celle que vous avez ramenée d’un endroit inoubliable ou transportée en exil… Elle n’a pas besoin d’avoir une qualité spéciale. C’est la différence avec ce que font les céramistes, qui doivent acheter leurs argiles », s’enthousiasme Emma.

La recette de base

Pour l’ArPaLin, il suffit de bien préparer sa terre. C’est la seule partie de son artisanat qu’elle ne pratique pas dans son salon. Elle l’a déplacée sur le palier en pierre de Volvic du vieil immeuble où elle vit, dans le centre de Riom. La terre choisie y est d’abord débarrassée de ses plus grosses impuretés, mélangée à de l’eau et laissée à décanter. « Selon la terre, ça peut durer une heure ou des mois avant qu’elle commence à se déposer. C’est ce qui est passionnant : on travaille avec du vivant et de l’inattendu », explique-t-elle.

Tout de même, elle travaille le plus souvent avec une argile de Tarbes, dont elle apprécie la couleur ocre-jaune, et dont elle maîtrise le processus. Une fois retirée l’eau, il faut être précis sur le degré d’humidité qu’on laisse à la terre, « pour obtenir la bonne consistance ».

L’élaboration de l’ArPaLin ne nécessite pas beaucoup d’espace. Emma stocke, travaille et fait décanter la terre sur le palier de son appartement. Au premier plan, l’argile jaune de Tarbes qu’elle utilise pour les gammes qu’elle commercialise.

Quant au papier, il apporte au matériau la plasticité de ses fibres, pour pallier le caractère cassant de la terre crue. Emma a choisi de travailler avec des fins de bobines des rotatives qui impriment le journal La Montagne, pas très loin à Cébazat. Un papier neutre et uniforme, et surtout sans encres qui pourraient produire de la pollution. C’est important pour Emma, car elle doit aussi faire tremper le papier déchiqueté, le malaxer, le mixer. Et l’eau récupérée après essorage de la matière, comme celle de la décantation de la terre, va resservir encore et encore jusqu’à saturation. Quand on travaille l’ArPaLin, on apprend à ne rien laisser perdre.

« L’idée est de trouver le juste degré d’humidité pour façonner l’objet voulu. »

Ensuite, les deux matériaux sont mélangés et il faut encore ajouter l’huile de lin. « Juste la dose utile, car c’est le seul produit acheté et il coûte cher. Mais il est important car il provoque la siccativation du matériau, c’est-à-dire un séchage accéléré, qui rend le matériau très résistant. »

Avant de passer à l’étape de fabrication d’objets, on peut stocker l’ArPaLin presque indéfiniment, quitte à y remettre de l’eau au moment de l’utiliser. « L’idée est de trouver le juste degré d’humidité pour façonner l’objet voulu. Ensuite, on laisse sécher. » Environ deux mois, précise-t-elle.

Emma Chambon travaille ses objets chez elle, car elle a besoin de peu de matériel et peu d’espace.

Multiformes

Le résultat est ce produit multiformes, qui est aussi esthétique, isolant, incassable. « Quand on n’en a plus l’usage, on peut le composter ! », s’émerveille-t-elle.

Voilà pour la base. Mais on peut aussi, comme Emma, utiliser d’autres déchets à y inclure pour leur trouver un nouvel usage, et éventuellement faire varier la texture, les propriétés, les couleurs… Ainsi, l’artisane s’emploie à mettre de côté chaque matin les brins de thé de sa boisson du petit déjeuner et à les faire sécher. Elle a aussi essayé de remplacer le papier par du kapok pour un matériau plus dur. Ou d’inclure de la glycérine pour un résultat souple proche du papier, du liège pour voir si ça apportait une résistance au feu.

Également musicienne, Emma a testé la fabrication d’une sorte de petit tambour, en jouant sur plusieurs versions du matériau. Pour la caisse de résonance, elle a remplacé le papier par du kapok, qui apporte une consistance plus rigide.

Elle fait aussi des recherches, pas encore au point, pour rendre l’ArPaLin apte à accueillir des produits alimentaires. « Sur des petites quantités, on arrive à le sécher suffisamment. On peut même faire des manches de couteau car ça durcit comme de la corne. Mais pour en faire des plats ou des assiettes, il faut trouver le bon produit pour le protéger. »

Emma Chambon se dit « artisane terre crue, et pas potière comme on me le dit souvent ». L’histoire de sa reconversion – après un parcours dans le domaine de l’informatique – passe par des rencontres qu’elle aime citer.

Rencontres décisives

D’abord avec le tiers-lieu « La Maison de Chez Nous » à Vichel et son fondateur Mathieu Coste : « On y développait des expérimentations autour de la coopération, l’autonomie, la résilience, l’entraide, le vivant… J’y ai ancré mes valeurs », dit-elle.

Il y a eu aussi l’étape où, ayant obtenu une parcelle de jardin ouvrier à Riom, elle a « beaucoup appris » à travers ses expériences de permaculture, tout en essayant de faire dialoguer les vieux jardiniers aux méthodes traditionnelles et les jeunes partageant d’autres valeurs. « C’est là que je suis devenue addict de la terre », explique-t-elle.

« Chaque ajout de matière ajoute des qualités… »

Évidemment décisive a été aussi la rencontre avec Cyrille André : le Riomois qui a mis au point le matériau quasi-magique qu’elle travaille aujourd’hui. Relieur de métier, mais bricoleur touche-à-tout comme elle le décrit, « il avait conservé dix ans de chutes de papier et pendant la période des confinements, il a cherché à en faire quelque chose ; ça a abouti à l’ArPaLin. »

Emma a passé six mois en compagnonnage avec lui pour apprendre et comprendre les facettes de cette ressource toute nouvelle : comment la préparer, la travailler, la doser, maîtriser le degré d’humidité, l’enrichir, l’utiliser. « Je suis partie en recherche appliquée. J’ai travaillé dans toutes les directions. C’est colossal ce qu’on peut faire ! Il y avait deux axes à ces recherches : l’un esthétique, l’autre technique. Chaque ajout de matière ajoute des qualités… »

Compagnons de jeûne

En 2021, au sortir de ces six mois, elle crée officiellement son activité professionnelle d’artisane, centrée sur la fabrication d’objets en ArPaLin. Elle la baptise « La Ronde des éco-usages » : un nom qui colle à l’idée de circularité, à l’intention première de pratiquer l’upcycling. Et pour les aspects administratifs, elle choisit d’intégrer la coopérative d’activités et d’emploi puydômoise Appuy Culture.

La dernière rencontre importante a été celle d’Hélène Carentz. Ancienne designeuse reconvertie dans l’animation de stages de jeûne à Montpeyroux, Hélène a flashé sur les premiers objets qu’Emma tentait de faire connaître dans des événements dédiés à l’écologie ou l’artisanat. Il s’agissait de contenants faits à partir de différents modèles de bouteilles en verre récupérées, recouvertes d’ArPaLin pour leur donner une qualité isolante.

Emma me montre le stock de bouteilles et flasques restant. Dites plutôt : écothermos et doudouillettes.

« Ce n’est pas aussi efficace qu’un thermos ; mais ça peut conserver un liquide chaud pendant environ une heure. Hélène a trouvé ça parfait pour apporter une chaleur douce aux boissons qu’on prend pendant le jeûne. Elle m’en a acheté pour son gîte, elle m’a accompagnée pour m’organiser, pour communiquer, pour structurer mon activité. Nous nous sommes associées pendant un temps et elle vendait ces ‘écothermos’ à ses clients », raconte l’artisane.

« Hélène a trouvé ça parfait pour apporter une chaleur douce aux boissons qu’on prend pendant le jeûne. »

Depuis cette année, elles ont séparé leurs activités pour se consacrer chacune à sa spécialité, mais les passerelles entre leurs activités continuent de fonctionner. Emma me montre sur une étagère la trentaine de pièces de son stock : « J’en ai réalisé environ 200 au total. C’est ce qu’il me reste. Et la plus grande part a été écoulée grâce à elle. »

Les bonnes recettes

Outre les écothermos et le format plus petit, genre flasque, nommé « doudouillette », Emma a choisi de commercialiser des versions ArPaLin de petites marmites norvégiennes. Dans ses « mijotos », la marmite est remplacée par un bocal à conserve récupéré. Mode d’emploi : faites cuire sur le feu, normalement, votre plat à mijoter ; à un tiers du temps de cuisson, transvasez-le dans le bocal avant de le glisser dans une jolie boîte couleur d’argile. Puis« oubliez-le » jusqu’au moment de la dégustation.

Le mijoto, une version compacte de la marmite norvégienne. Où la marmite est remplacée par un bocal de conserve réemployé.

Fabrication et commercialisation au compte-goutte bien sûr. Et chaque fois en pièces uniques : on est bien loin d’une industrialisation.

Et même à l’opposé, car Emma a aussi organisé son activité pour pouvoir transmettre la méthode dans l’esprit de l’open source qu’elle a connu en informatique. Pas de secret de fabrication. Tout est documenté sur les étapes de travail, les dosages, et jusque dans les recettes de cuisine ou de préparation de yaourt maison spéciales mijoto. Une documentation qui sera un jour mise en ligne sur son site internet.

Transmission

Chez elle ou ailleurs grâce à son « atelier mobile et léger », elle organise aussi des stages pour transmettre ce savoir-faire complexe. Il ne s’agit pas de stages de loisirs, insiste Emma. « Ce sont des sessions de six jours, pour des personnes qui veulent se lancer dans cette activité, entrer dans cet esprit de temps long. »

Après la phase de préparation de la terre et du papier, la fabrication des objets nécessite peu de place et peu de matériel. « Tout mon atelier est là », dit l’artisane en désignant cette table basse.

L’idée de protéger ses recettes de fabrication ne l’effleure pas : dans l’artisanat, il y a de la place pour tout le monde. « Je ne crains pas l’idée d’ouvrir une concurrence, car je souhaite idéalement vendre mes créations en proximité. Et même si quelqu’un voulait un jour l’utiliser pour des productions industrielles, pas de problème : elles n’auraient rien à voir avec ce qui est fabriqué artisanalement. Et ça n’empêcherait pas de continuer à les travailler dans un esprit écoresponsable, low-tech, circulaire, accompagnant des modes de vie plus lents », dessine-t-elle.

« Avec ce matériau, tout change dans les rapports. »

Ce que sera l’avenir de cet étonnant matériau né de bricolages et de tâtonnements n’est peut-être pas le plus important. Ce qu’il a de potentiel pour inventer la réappropriation des modes de production et la « vie qui va avec » reste le plus significatif. « Avec ce matériau, tout change dans les rapports, conclut Emma. Car tout le projet se mesure à l’énergie que peut y mettre l’humain. »

Reportage (texte et photos) Marie-Pierre Demarty, réalisé jeudi 22 octobre 2026. À la une : Ecothermos et doudouillettes en ArPaLin ont été exposés tout ce mois d’octobre dans la vitrine de la librairie des Volcans à Clermont.

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