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Trois infos express [cliquer pour dérouler]
- Les canicules inédites de l’été dernier ont permis à beaucoup de gens de s’interroger sur les questions d’architecture et de conception des bâtiments, mais les réponses ne peuvent être réduites à agir quand « à chaud » et à se contenter de s’équiper d’un climatiseur. L’architecte travaille bien en amont, pour anticiper des questions qui se complexifient et modifient sa façon de travailler. D’autant plus que les problématiques thermiques ne sont pas les seuls défis environnementaux à prendre de l’ampleur. Il faut travailler aussi les questions d’inondation et de retrait-gonflement des argiles, d’infiltration des eaux de pluie, de vent, etc.
- Mais il est important de s’interroger sur la pertinence d’un projet de construction. Car 80% du bâti dont on aura besoin en 2050 est déjà existant, et beaucoup peut être fait en réhabilitation, pour minimiser les impacts et éviter l’étalement urbain. Il faut penser en fonction du territoire, quitte à démolir un peu pour rendre plus attractifs des logements anciens de centre-bourg, en permettant plus de lumière, d’espace, de végétalisation…
- A l’échelle des collectivités, l’aménagement doit se concevoir dans une vision globale et cohérente, plutôt que juxtaposer des projets en fonction de chaque besoin. Les élus peuvent s’appuyer sur les architectes locaux, qui peuvent réaliser un diagnostic et penser des programmes les moins impactants possible. C’est le plaidoyer de l’Ordre des Architectes. Il souligne le caractère particulier du métier, qui a pour objectif de concilier les intérêts particuliers des commanditaires avec l’intérêt général. Car les bâtiments sont construits pour une longue durée, font partie du paysage et du patrimoine.
Bruno Reyne est architecte à Clermont-Ferrand, après y avoir mené ses études. Depuis une trentaine d’années, il travaille au sein de l’agence Mines Architectes fondée avec deux associés. L’agence n’a pas de spécialité et travaille tous types de projets : logements collectifs ou individuels, bâtiments publics ou industriels, scénographie (par exemple pour certains espaces de Vulcania), rénovation autant que construction (et même de plus en plus). Il a été élu au Conseil de l’Ordre régional des architectes en 2007, et en a été président de 2010 à 2021, ce qui l’a conduit à mener le grand chantier de la fusion de l’Ordre Auvergne avec Rhône-Alpes. Depuis 2022, il est membre du Conseil national, où il a en charge les questions de formation initiale et continue, et de l’intelligence artificielle. Il encadre à l’Ecole d’architecture de Clermont les travaux d’étudiants préparant leur Habilitation à l’exercice de la maîtrise d’œuvre. Et il y a donné un cours sur le thème de « l’Ordre des Architectes à l’ère de l’Anthropocène ».

Il était mardi dernier l’invité de la nouvelle formule des Rencontres Tikographie à la librairie des Volcans : « Conversation en public ». Soit 1 invité, 1 heure, en face à face avec votre rédactrice de Tikographie préférée, pour tenter de prendre de la hauteur sur une question majeure à l’échelle du territoire et bien au-delà.
Nous avons discuté des questions de construction, de logement, d’aménagement du territoire et de la façon dont elles sont bousculées par les défis climatiques et environnementaux. Tout cela sous un intitulé qui donne le ton : « Construire encore, est-ce bien raisonnable ? » En voici la restitution synthétisée.
- Canicules de l’été 2026 : quand toute la population souffre de la chaleur comme jamais et se pose des questions d’architecte sur son propre logement, comment réagit l’architecte ?
Bruno Reyne confirme que « quand on commence à ne plus pouvoir dormir chez soi, ou qu’on ne peut plus enseigner ou apprendre dans un collège ou un lycée parce qu’il fait trop chaud, on commence effectivement à se poser la question de l’architecture. » Et il souligne que ces questions – soleil et orientation des façades, habitations sous les toits, grandes fenêtres avec ou sans volets, ventilation, présence d’ombre… « sont des questions que les architectes se posent au quotidien. »
Il va se les poser de plus en plus, dit-il, parce que « le défi climatique va être de plus en plus violent. » Mais cela ne signifie pas que le public ait réellement pris conscience de ces enjeux, ou en tout cas de la façon d’y répondre, car on a plutôt eu tendance à résumer la réponse « à deux ou trois systèmes qui permettraient de mieux vivre et qui ne sont pas la solution ». En cause, la ruée vers les climatiseurs, qui peuvent avoir leur utilité dans certains cas, mais peuvent souvent être moins pertinents, par exemple, qu’un ventilateur de plafond, cet appareil ancien dont on avait oublié l’existence.
« C’est un peu comme prendre un médicament pour enlever un mal de tête. »
Dans tous les cas, réagir au moment où le logement devient invivable n’est pas le bon timing. « C’est un peu comme prendre un médicament pour enlever un mal de tête. Si on n’essaie pas de résoudre le pourquoi du mal de tête, on ne répond pas complètement à la question », explique-t-il. Quand les fortes chaleurs surviennent, « c’est trop tard » pour intervenir en architecte. Poser une climatisation ou un ventilateur, « c’est une réponse technique, dans l’immédiateté, pour Monsieur ou Madame Tout-le-Monde. L’action en architecture est plus complexe et elle se pose sur des bâtiments sur lesquels on va être amenés à travailler. »
Autrement dit, il faut anticiper et concevoir des logements et bâtiments vivables.
- L’évolution de l’architecture à l’heure du dérèglement climatique : construit-on aujourd’hui comme il y a 30 ans ?
« Non, et heureusement », répond l’architecte, même s’il concède qu’ « on peut construire avec les mêmes techniques », y compris avec du béton et du parpaing qui sont encore utilisés, mais aussi avec des matériaux différents : bois, terre crue, paille… Mais surtout, souligne-t-il, « ce qui a beaucoup changé, c’est la manière de réfléchir le bâtiment. »
Il y a 30 ans, la question climatique existait déjà, mais pas dans les mêmes termes : « On se posait la question des économies d’énergie par rapport au chauffage d’hiver. Depuis 2020, on se pose la question de la fraîcheur d’été. On se la pose petitement, mais on commence à se la poser, selon moi trop tardivement. »

Exemple : « L’orientation du bâtiment devient primordiale », d’autant plus que l’énergie devient chère. Et les grandes baies vitrées, symboles d’une architecture moderne « d’un autre temps », n’apparaissent plus comme un passage obligé de l’habitation idéale : « Ça dépend de l’orientation de la façade ; on peut se permettre d’avoir de grandes vitres au nord. » Dans les autres cas, c’est envisageable, mais à condition de protéger les baies : avancée de toiture ou casquette, végétation, brise-soleil, ou de prévoir des baies qui s’ouvrent complètement.
« L’orientation du bâtiment devient primordiale. »
On comprend combien il est important, dans un projet de construction, de réfléchir en même temps au bâtiment et à la façon dont on va l’habiter : « C’est complètement le travail de l’architecte, dit Bruno. La question de l’habiter est importante. Dans le plaidoyer de l’Ordre des Architectes, il y a l’idée de passer d’une politique du logement à une politique de l’habitat. »
- Complexité de l’acte de construire : la multiplication des problématiques
Et c’est d’autant plus important que les défis environnementaux ne concernent pas que les problèmes thermiques. Bruno Reyne cite les questions de retrait et gonflement des argiles, de sismicité, de vent (très peu pris en compte), de zones inondables ou, dans d’autres régions que la nôtre, de retrait du trait de côte. « Ici on n’est pas si impacté par certaines problématiques comme les inondations, mais elles sont quand même prises en compte », ne serait-ce que pour répondre à des règlementations. « On ne l’imagine pas, mais une partie du stade Philippe-Marcombes à Clermont, récemment rénové, est une zone inondable qui n’est pas constructible », cite-t-il.
Conséquence : tout cela « complexifie énormément le métier d’architecte, mais on ne travaille pas tout seul » : l’architecte s’entoure de nombreux corps de métiers, bureaux d’études et spécialistes.
« On a des réseaux qui n’arrivent plus à tout absorber, des zones trop urbanisées et des volumes d’eau à traiter trop importants. »
Rien que la façon de s’emparer des problématiques de l’eau illustre cette complexité, alors que le climat évolue vers des grandes périodes de sécheresse, et des épisodes pluvieux plus rares mais extrêmement intenses. L’architecte explique : « Certaines villes imposent le traitement des eaux de pluie à la parcelle, c’est-à-dire qu’il n’y a plus de réseau pour recueillir ces eaux, on doit les traiter sur la parcelle où elles tombent, les récupérer, les stocker, les faire s’infiltrer. Cela fait partie des enjeux et c’est de plus en plus demandé, parce qu’on a des réseaux qui n’arrivent plus à tout absorber, des zones trop urbanisées et des volumes d’eau à traiter trop importants. »
Mais une autre question « est en train d’arriver doucement » et de modifier le regard de l’architecte sur les projets de bâti : « Pourquoi rejeter toutes ces eaux de pluie et pas la conserver pour arroser le jardin, pour les toilettes, voire l’eau à boire ? » L’eau potable dans les toilettes, souligne-t-il, « c’est comme jeter l’argent par les fenêtres. »
- Les enjeux de formation : la corporation des architectes est-elle parée pour relever ces défis ?
En tant qu’intervenant à l’École d’Architecture de Clermont et élu au Conseil national de l’Ordre, Bruno constate que la formation initiale « a pas mal évolué, dans le bon sens ». Elle pose les questions d’aménagement du territoire, des matériaux biosourcés, etc., de sorte que « les jeunes sortant des écoles sont armés pour se poser les bonnes questions. »
Et pour tous ceux qui ont embrassé la profession avant l’accumulation de ces défis, il peut être rassurant de savoir que la formation continue est une obligation, comme pour toutes les professions réglementées, à raison de 20 heures par an, rappelle-t-il. « Chacun choisit les formations qu’il veut suivre, mais statistiquement, ces dernières années, les plus prisées ont été les formations sur les questions de réglementation thermique, de matériaux, d’utilisation de paille et terre crue… »
Reste à convaincre les commanditaires et décisionnaires de l’importance de ces questions.
- Faut-il construire, démolir pour reconstruire, réhabiliter ? Le regard de l’architecte…
« Construire peut être encore nécessaire, mais 80 % de ce dont on aura besoin en 2050 existe déjà, en termes de surface », annonce Bruno Reyne, marquant sa réticence aux tentations de l’étalement urbain. Il faudra éventuellement construire encore un peu, mais « il y a plein de choses qu’on peut faire dans des bâtiments existants. Il faut commencer par diagnostiquer : est-ce qu’on peut réhabiliter ce bâtiment ? Pour en faire quoi ? Est-ce qu’il va être adapté à ce qu’on veut y mettre ? Est-ce qu’il est situé au bon endroit ? Car derrière, il y a toutes les questions d’aménagement du territoire. »
« Il y a plein de choses qu’on peut faire dans des bâtiments existants. »
Si dans beaucoup de petites villes et villages, les maisons anciennes de cœur de bourg, sombres, resserrées, sans espaces extérieurs, ne paraissent plus adaptées à la demande des potentiels habitants, Bruno ne voit pas de fatalité à les délaisser pour créer des logements en artificialisant de nouvelles zones. « Il y a toujours des solutions », affirme-t-il, avant de détailler : « Peut-être que sur un îlot complet, ça vaut parfois la peine de détruire un bâtiment, pour permettre de faire entrer la lumière, de végétaliser, de redonner des espaces extérieurs, mais sans tout démolir. Ça demande un diagnostic précis. »
L’idée est donc d’opérer en adaptant chaque projet d’aménagement à un territoire et à un contexte donnés, au cas pas cas. Il donne l’exemple d’une ancienne école à Saint-Georges-de-Mons sur laquelle son agence travaille, réhabilitée en logements sociaux : « Sur les trois grands bâtiments, on va en démolir un, on va en réhabiliter deux et on va ajouter deux petits bâtiments neufs à l’arrière. On va donc faire de la démolition, du neuf, mais on va conserver le maximum de ce qu’on peut conserver. Ça nous permet de ne pas gaspiller de ressources et d’être plus vertueux sur la totalité du projet. »

Se ré-emparer des territoires urbanisés plutôt que d’amplifier l’étalement urbain apparaît donc comme un impératif : « C’est une question culturelle. Il faut qu’on change le rêve des gens. Tout le monde rêve d’avoir sa petite maison avec son petit jardin, mais ce n’est pas la solution à terme. La question qu’on devrait se poser, c’est : pourquoi ce rêve-là existe ? Est-ce un besoin d’extérieur, d’individualité, de confidentialité ? Si c’est l’envie de tous, il faut réfléchir à faire du logement collectif qui réponde à ces questions. »
« C’est une question culturelle. Il faut qu’on change le rêve des gens. »
Cela implique aussi de s’emparer d’un autre sujet : le prix du terrain. « Beaucoup de gens sont sortis de la ville vers des lotissements de périphérie, car ils n’avaient pas les moyens de se payer quelque chose en ville. » Et cela s’accompagne encore plus largement des modèles d’aménagement urbain, pour repenser les déplacements, la question de où on travaille, où on va faire ses courses, où on pratique ses loisirs… Le sujet n’étant pas propre aux villes : « Le fait que le monde rural se dépeuple vient de là », ajoute-t-il.
- La place de l’architecte : quel rôle peut jouer le Conseil de l’Ordre sur ces questions d’aménagement du territoire ?
Bruno souligne que bien d’autres métiers peuvent apporter des réponses, mais l’Ordre des Architectes s’en empare à travers son plaidoyer. « Nous avons produit un document intitulé ‘L’architecture comme solution’, pour répondre à ces problématiques, dit-il. Il est distribué aux élus de collectivités et on l’a accompagné de fiches présentant des cas concrets de réponses à des questions qu’ils doivent se poser. Il s’agit de dire qu’il y a des architectes sur les territoires et qu’ils peuvent les aider à y réfléchir, à faire un diagnostic de leur territoire répondant à ces questions : qu’est-ce que je veux faire ? Quelles sont les savoir-faire ? Les entreprises ? les ressources ? »
Au passage, il souligne que les collectivités, comme les particuliers, peuvent s’appuyer sur les Conseils d’architecture, urbanisme et environnement (CAUE), présents dans chaque département pour accompagner gratuitement la préparation des projets. Et il alerte sur les difficultés actuelles de ces structures : « Il faut se battre pour les sauver, car sinon, il n’y a personne auprès des élus. »

La question est donc, à l’échelle des communes ou des territoires, d’apporter de la cohérence, de réfléchir globalement et ensuite élaborer un plan. Il cite l’exemple d’un maire avec qui il a échangé : ses projets « revenaient à juxtaposer les choses » en fonction de ce dont il avait besoin, jusqu’à envisager de construire une salle des mariages. La bonne méthode consistant plutôt à « essayer d’avoir une vision globale ».
- Pour conclure, quelle notion relie toutes les questions abordées ?
« Le lien, c’est l’intérêt général, l’intérêt public », répond Bruno, qui rappelle que cette notion est intrinsèque à l’activité de l’architecte, inscrite dans la loi de 1977 qui régit la profession. Répondant, précise-t-il, en tant qu’architecte et en tant qu’élu au Conseil de l’Ordre, il précise : « Quand on construit, ça part souvent d’une envie personnelle (…). Mais ce qu’on va construire est visible pour tout le monde. On participe au paysage, au patrimoine, à l’utilisation des ressources… »
« Quand on construit un bâtiment, c’est pour au moins 50 ans. »
Le code de l’urbanisme renchérit : « Le territoire français est le patrimoine de la nation. » De là découle une responsabilité non seulement pour le présent, mais aussi pour l’avenir : « Ce qu’on construit ou réhabilite aujourd’hui, c’est le patrimoine de demain. Ce sont nos enfants et petits-enfants qui vont avoir à le rénover, à le supporter, à le vivre. Ne pas se poser ces questions, ce n’est pas bien, c’est suicidaire. Quand on construit un bâtiment, c’est pour au moins 50 ans. »
Et le souhait est de construire de moins en moins : « Aujourd’hui, sur la question de l’intérêt public et de l’intérêt général, l’enjeu majeur est la réhabilitation : c’est l’idée de réhabiliter plutôt que construire, à chaque fois qu’on peut. De faire avec ce qui existe. »
L’exemple de l’ancien hôpital Sabourin, cité pour refermer cette conversation, apparaît doublement emblématique : ce bâtiment situé sur les hauteurs du quartier Croix-de-Neyrat a été sauvé in extremis de la démolition grâce à un classement obtenu par l’Ordre des Architectes. Longtemps après, ce très beau bâtiment des années 1930 a été réhabilité et reconverti pour y installer l’École d’Architecture de Clermont. Comme quoi « faire avec ce qui existe », ce n’est pas forcément un pis-aller. Bien au contraire.
| RESSOURCES Un ouvrage recommandé par Bruno Reyne (en vente aux Volcans) : « Faire avec les territoires », par le Conseil national de l’Ordre des Architectes, éd. de l’Aube (2026) Des articles de Tikographie : > Une autre Rencontre aux Volcans, sur le thème : « Comment Clermont peut relever le défi des logements-fournaises » > Sur les matériaux de construction : « BTMC : un bois de construction de qualité locale » et encore une Rencontre : « Quand les matériaux biosourcés déconstruisent l’art de construire » > Sur le cas d’un bâtiment public éco-conçu : « A la pointe de l’efficacité environnementale, le lycée Gergovie interroge l’impact des grands projets dans le bâtiment » > Et celui d’une habitation privée pionnière : « Escale en géonef, l’habitat résilient et autonome » > Pour finir, le portrait d’une artisane du bâtiment : « Lucile Wenger, ingénieuse bâtisseuse » > Et celui, plus insolite, d’une comédienne qui théâtralise les problématiques d’urbanisme et d’étalement urbain : « Amandine incarne en douceur la ville moyenne et ses dérives » |
Restitution synthétisée par Marie-Pierre Demarty, entretien en public mardi 27 octobre 2026. Photos Solène Moraux.
Nos remerciements infinis pour leur accueil à notre partenaire la librairie des Volcans et notamment à Olivier Cuelhe et Lenaïc Leroy.
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