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Le pourquoi et le comment [cliquer pour dérouler]
Je n’ai pas eu à chercher bien loin pour trouver des endroits où l’élevage et la protection de l’environnement s’associent pour travailler ensemble. J’en croise plein sur mes reportages. Vous allez le découvrir au fil de l’article.
C’est donc le sujet du dernier volet de la partie « enquête » de ce dossier. Ses quatre parties sont à lire en complément les unes des autres. Si vous n’avez pas le temps dans le rush de vos semaines surchargées, gardez-vous un moment plus tard pour enchaîner leur lecture, un week-end d’hiver où il fera un « temps à décorner les bœufs ». Elle vous donnera un aperçu des liens à faire entre différents pans de la réalité de nos territoires, dans une vision plus globale qu’il y paraît.
Une dernière chose : la partie « enquête » est terminée, mais le dossier n’est pas encore à refermer. Il vous reste à découvrir un entretien et quelques reportages sur le terrain. Car j’ai encore peu fait parler les éleveurs. Encore moins les vaches, les veaux, les moutons et le chien du berger.
Marie-Pierre
Trois infos express [cliquer pour dérouler]
- L’élevage peut rendre de nombreux services dans la protection de l’environnement, tout en y trouvant son compte. Par exemple dans le programme ELEV, où la LPO, les vétérinaires et les éleveurs travaillent ensemble à réduire les traitements antiparasitaires des vaches, pour éviter de détruire les insectes des prairies. Par ailleurs, les troupeaux peuvent aider à maintenir ouverts les milieux naturels à enjeu écologique, à débroussailler, à entretenir les paysages, à lutter contre les risques incendie.
- Les éleveurs peuvent eux-mêmes être volontaristes pour rendre leurs fermes compatibles avec la préservation des milieux naturels, même si en soi le système pastoral sur prairies naturelles est déjà relativement vertueux. Différents réseaux et associations fédèrent ces producteurs : Bio 63 pour les élevages en bio, Paysans de Nature, Nature&Progrès, Éleveurs Autrement…
- Il existe aussi des aides de la PAC pour ces services écosystémiques rendus par les élevages : les mesures agro-environnementales et climatiques. Et la science, notamment à l’Inrae, s’attache avec différents programmes de recherche à démontrer qu’on peut élaborer des systèmes d’élevage viables qui contribuent à atténuer les risques liés aux problématiques environnementales.
Le croiriez-vous ? Les éleveurs peuvent être d’authentiques alliés de la protection de l’environnement, avec des objectifs convergents, parfois même communs.
On en a déjà eu quelques aperçus dans les précédents volets de cette enquête. Par exemple quand les éleveurs acceptent la mise en défens ou le reméandrage des cours d’eau. Ou quand les groupements pastoraux, pour faire face aux fortes chaleurs de l’été, se tournent vers la protection des zones humides ou le pâturage dans des zones forestières. Sur ces expérimentations de sylvopâturage, Romain Eychenne, chargé de mission à Auvergne Estives, précise d’ailleurs : « Le pâturage en sous-bois peut contribuer à prévenir le risque de feux de forêt. C’est un argument qui est beaucoup ressorti cette année, même si on est encore relativement préservé en Auvergne. »

Il y a bien d’autres endroits où les intérêts des uns et des autres se rencontrent. Et ça paraît logique, puisque naturalistes et éleveurs travaillent finalement dans un même univers : celui d’un territoire qui doit rester habitable pour le vivant. Dans cette perspective, les solutions fondées sur la nature sont souvent les plus simples et les moins coûteuses : il s’agit de laisser la nature « faire le boulot ».
« Le pâturage en sous-bois peut contribuer à prévenir le risque de feux de forêt. »
Par exemple, favoriser la présence des rapaces est une façon efficace de lutter contre les pullulations de campagnols terrestres, qui font des ravages dans les prairies. Et les prairies permanentes, qui se renouvellent naturellement et accueillent une grande diversité de plantes, apportent une qualité du lait qui explique qu’on les exige, par exemple, dans le cahier des charges de l’AOP Saint-Nectaire.
Planter des haies ou des arbres dans les prés peut fournir aux élevages de l’ombre, un coupe-vent, une valorisation du bois de taille en énergie et même un complément de fourrage quand l’été met les pâtures en surchauffe ; dans le même temps, elles favorisent la biodiversité en offrant refuge, nourriture et couloirs de circulation à une multiplicité d’espèces sauvages.
S’allier contre les parasites
C’est pourquoi les associations naturalistes comme le Conservatoire d’espaces naturels (CEN) ou la Ligue de protection des oiseaux (LPO) développent de nombreux liens avec le monde de l’élevage.
Voici un de ces projets étonnants, développé par la LPO Auvergne : le programme ELEVE (pour « Eleveurs environnement vétérinaires »). Déployé initialement dans la zone où l’association s’efforce de protéger les habitats de la pie-grièche grise, il est animé par Julien Curassier, coordinateur des projets agricoles. « C’est un accompagnement des élevages sur les traitements antiparasitaires, en lien avec les vétérinaires. L’idée est de réduire ces traitements car on les retrouve ensuite dans les bouses de vache, ce qui impacte tout l’écosystème », explique-t-il.
« Cela permet de traiter les vaches au cas par cas plutôt que de réaliser des traitements préventifs systématiques. »
Né à Aydat dans le cadre du site Natura 2000 des Couzes, porté par la LPO et le Groupement technique des vétérinaires, ce programme fonctionne si bien qu’il a été élargi peu à peu à l’Auvergne, puis en Auvergne-Rhône-Alpes, et il commence à intéresser d’autres territoires hors de la région.

Comment ça fonctionne ? Chaque élevage intégrant le programme commence par accueillir un premier audit sanitaire de son troupeau, puis un suivi vétérinaire pendant deux ans. Durant cette période, il tient un calendrier du déplacement des vaches d’un pré à un autre. « Au début de l’hiver, une fois les bêtes rentrées, on fait des analyses pour mesurer la charge parasitaire dans le sang et dans les bouses des animaux. D’autres analyses sont réalisées en plus pendant la période de pâturage si un problème est constaté. Cela permet de traiter les vaches au cas par cas plutôt que de réaliser des traitements préventifs systématiques. L’intérêt pour l’éleveur est de réduire ses dépenses et de limiter l’antibiorésistance. Il y a aussi un bilan de mi-parcours où on enquête pour relier les épisodes de parasites au parcours des vaches ou à d’autres facteurs, et on va apporter des conseils sur les pratiques à adopter », explique Julien.
« C’est un cercle vertueux. »
Parallèlement, trois fois par été, la pose de pièges à coléoptères dans des pâturages participants et non participants au programme permet de recueillir des données sur l’abondance et la diversité des insectes coprophages. « Nous sommes en ce moment en cours d’analyse des statistiques. Mais les premiers résultats confortent qu’il y a un impact réel, poursuit-il. Le but final est de favoriser tout l’écosystème : les insectes, donc aussi les oiseaux, les chauve-souris… Cela influe aussi sur la qualité des prairies. Car l’abondance de coprophages permet une dégradation plus rapide des bouses, donc plus de surfaces en herbe et moins de charge parasitaire, vu que les larves se développent dans les bouses. C’est un cercle vertueux. »
Avantage supplémentaire : le programme est pour la LPO une porte d’entrée dans les fermes, car les contacts sont pris par les vétérinaires, qui sont proches des agriculteurs. Une fois le dialogue engagé, il devient plus facile de suggérer d’autres mesures favorisant la présence d’insectes et des oiseaux… et la santé des troupeaux.
Débroussaillage écolo
Encore mieux : le pâturage lui-même peut être bénéfique aux milieux naturels. On a vu précédemment qu’il pouvait endommager les zones humides ou les coteaux secs fragiles. Mais dans certains cas, et à condition de se concerter sur la conduite du troupeau, celui-ci peut au contraire devenir un atout intéressant.
« Si on veut garder des zones ouvertes pour conserver une diversité de milieux, alternant fourrés, forêts et pelouses, le pâturage est la meilleure solution pour éviter l’embroussaillement, et surtout la plus écologique. En particulier sur les coteaux secs où il y a besoin de lumière pour l’espèce phare végétale : les orchidées. Le tout est de trouver le bon équilibre », explique Katia Ducroix, chargée de projets au CEN Auvergne.
« Il y a un vrai travail du Conservatoire pour collaborer avec les agriculteurs. »
Elle détaille : « Nous travaillons beaucoup avec les éleveurs sur la plupart des sites. Ce sont les meilleurs gestionnaires car ça ne nous coûte rien et pour eux, ce sont des superficies à disposition. On passe des conventions de baux ruraux qui actent les modalités qu’on veut mettre en place, sur la limitation des pressions de pâturage, les périodes où ils peuvent y aller ou pas, etc. À différents endroits, on a travaillé pour rendre certains espaces attractifs pour remettre des élevages. Cela implique de discuter avec les propriétaires, de mettre des clôtures, de trouver un agriculteur intéressé. Il y a un vrai travail du Conservatoire pour collaborer avec les agriculteurs. »

Certains troupeaux sont même spécialisés pour ces missions ! J’avais ainsi croisé les brebis de deux éleveurs locaux, Sara Benmansour et Pierre Lesens, au cours d’un reportage au puy de Pileyre sur la protection des coteaux secs. Ce couple a choisi de ne pas avoir ses propres pâtures, et de mettre son troupeau de croisés mérinos au service des espaces naturels protégés : ils les déplacent à la demande et évitent aux gestionnaires de ces espaces le coût carbone et financier d’une débroussailleuse.
Écossaises dans le paysage
Pour les zones humides que l’on souhaite maintenir ouvertes sans les détériorer, une race de vaches est même devenue experte : la highland cattle, cette vache originaire d’Écosse si caractéristique, avec ses cornes interminables et sa frange qui contribue à lui faire une « bonne bouille ». Katia confirme son utilité dans des cas spécifiques : « Cela fait longtemps que les gestionnaires de milieux naturels travaillent avec elles, car elles sont ultra-adaptées aux milieux de marais et certaines tourbières. Mais il faut éviter les zones vraiment fragiles, et toujours respecter des pratiques de pâturage léger. Le résultat est plutôt bon pour conserver un milieu ouvert, ce qu’on fait aujourd’hui avec plus de prudence, alors qu’il y a eu une époque où la règle était d’ouvrir systématiquement les tourbières. »

Et voilà pourquoi vous pourrez croiser dans nos montagnes, pattes dans l’eau ou broutant d’épaisses broussailles, ces étrangères au long poil roux. Dans le Sancy, elles ont même une association qui fédère leurs éleveurs : l’Association des Highlands bessardes.
Signalons un dernier usage du pouvoir débroussaillant des ovins et bovins : celui qui permet, selon l’expression consacrée, d’« entretenir le paysage ». Ce qui apparaît d’autant plus important si les troupeaux ont contribué à le façonner depuis des millénaires, comme me l’avait raconté le chercheur Yves Michelin dans l’entretien paru en juillet sur la longue histoire de la chaîne des Puys. Le parc des Volcans invite encore chaque année un « troupeau mobile » de brebis à aller brouter le cratère de quelques volcans : le meilleur moyen pour qu’ils conservent l’aspect que nous connaissons et aimons, avec leur couronne de pelouse surmontant les forêts.
Et dans le Forez, nous avons vu aussi comment le CEN Auvergne a œuvré à rouvrir la vallée des Reblats, en éliminant des plantations de résineux et en réinstallant des éleveurs avec des petits troupeaux. L’objectif est de redonner à ce site l’allure qu’il avait conservé durant des siècles de tradition pastorale.

Des pratiques vertueuses
Par eux-mêmes, les éleveurs de notre territoire, comparativement à ce qui se pratique dans d’autres régions, apparaissent comme des alliés de l’environnement, volontairement ou non, par tradition ou par volonté d’améliorer leurs productions. Anne Ferlay, directrice de l’UMR Herbivores à l’Inrae, l’explique : « Ce sont des systèmes herbagers, qui maximisent l’herbe. Certains ont conscience que ce système à l’herbe permet d’utiliser moins d’intrants : ils font rentrer moins de concentrés. Cela permet un modèle économique viable, surtout ceux en zone AOP. »
Elle relève que l’évolution est même de plus en plus favorable : « Dans la longue durée, on observe que la part de l’herbe augmente de façon flagrante. Aujourd’hui il est acquis qu’une herbe pâturée est meilleure que de l’ensilage de maïs, aussi bien en viande qu’en lait. » Sans oublier, comme je l’ai déjà signalé, que les prairies permanentes sont particulièrement efficaces pour stocker du carbone.

Les plus volontaristes sont les éleveurs qui sont sensibles aux sujets environnementaux. Ils choisissent, par exemple, de s’installer ou de se convertir en agriculture biologique. Les systèmes herbagers et les cahiers des charges des AOP réduisent en partie, ici, les écarts de pratique entre élevages bio et conventionnels.
« Ce qui peut faire la différence, c’est que le cahier des charges de la bio exige un contrôle une fois par an. »
Mais Solenn Brioude, de Bio 63, note tout de même « plusieurs aspects qui font la différence : l’accès à l’extérieur, avec du plein air obligatoire ; la partie bâtiments avec des surfaces minimum pour prendre en compte le bien-être animal ; l’autonomie alimentaire, inscrite au cahier des charges ; l’aspect sanitaire, avec des exigences d’aller sur la prévention et l’utilisation de médecine naturelle avant de recourir à de l’allopathie, et bien sûr la non utilisation de produits sanitaires chimiques et d’engrais chimiques. » Elle reconnaît que dans le Puy-de-Dôme, il y a beaucoup d’élevages en zone de montagne, ce qui favorise les bonnes pratiques. Mais elle souligne : « Ce qui peut faire la différence, c’est que le cahier des charges de la bio exige un contrôle une fois par an. En achetant bio, on est sûr que la ferme respecte cette exigence. »
Elle cite aussi les pratiques hors cahier des charges inhérentes à l’esprit des petits producteurs bio, même si elles peuvent être partagées par d’autres : le pâturage tournant, le respect des prairies en évitant la surpâture, la taille humaine des fermes, la plantation de haies et d’arbres pour protéger les animaux, ce qui favorise aussi la biodiversité.
Volontaristes
Plus volontaristes encore, des agriculteurs – y compris des éleveurs – se mettent à l’écoute des naturalistes et des structures de protection de l’environnement, dans le réseau Paysans de Nature, qui compte deux groupes dans le Puy-de-Dôme : l’un dans le Livradois-Forez, l’autre dans les Combrailles.
« Cela nous permet de rencontrer des agriculteurs locaux qui ont déjà cette fibre-là. »
Le principe est d’engager le dialogue et d’accueillir des visiteurs dans les fermes pour améliorer les pratiques et les rendre le plus possible compatibles avec les milieux naturels. « Nous nous sommes positionnés pour intégrer ce groupe pour cette raison : cela nous permet de rencontrer des agriculteurs locaux qui ont déjà cette fibre-là », reconnaît Katia pour le CEN. Sans surprise, on y retrouve aussi la LPO, Bio 63, le parc naturel régional du Livradois-Forez.

D’autres agriculteurs se mettent même en dialogue avec les citoyens-consommateurs dans un modèle similaire (et antérieur) : celui de Nature&Progrès.
Toujours dans le Puy-de-Dôme et créée en 2015, l’association Éleveurs Autrement s’est donné pour objectif de « permettre aux éleveur.ses de se réapproprier leur métier », pour « progresser collectivement, s’entraider, tester et acquérir des techniques innovantes ». Elle prône, nous apprend le site internet, que « l’éleveur.se doit absolument redevenir le pivot central de sa ferme, dans le respect de lui-même, de ses animaux, de ses prairies et de son environnement. »
Preuve de concept
Et quand ils ne sont pas volontaires par « fibre » écologique, il faut rappeler qu’il existe des mesures incitatives, qu’on peut trouver insuffisantes mais qui permettent de financer les efforts réalisés par les éleveurs (et autres agriculteurs). Ce sont les MAEC, ou mesures agro-environnementales et climatiques. Ces aides de la politique agricole commune (PAC) peuvent être accordées dans trois cas : l’adoption d’un système agricole vertueux (tel que les systèmes pastoraux, les estives collectives, la polyculture-élevage) ; l’installation d’infrastructures intéressantes, comme des haies ou des mares, dans des sites à enjeu tels que les zones Natura 2000 ; et les mesures de sauvegarde d’une race menacée.
« C’est très ambitieux et l’objectif est de produire des connaissances opérationnelles. »
Et la science ? Sur ce volet-là, elle est présente aussi à plein d’endroits. L’Inrae et ses partenaires développent de nombreux projets à ce sujet. Citons-en un seul : Agroecology Transect, acronyme de « Transdisciplinary approaches for systemic economic ecological climate change transition ». Anne Ferlay explique les objectifs de ce projet démarré en 2022, que l’unité Herbivores coordonne : « Il s’agit de faire la preuve de concept que la transition agroécologique permet d’atténuer les effets du changement climatique et bénéficie à la fois à la biodiversité et à la résilience socio-économique des exploitations. C’est très ambitieux et l’objectif est de produire des connaissances opérationnelles, pour être à la fois en appui aux politiques publiques et aux éleveurs. Ce travail interdisciplinaire engage des scientifiques de différentes compétences. Il s’appuie sur onze living labs européens, dont cinq sont consacrés à l’élevage herbager. »
Les innovations, les bonnes pratiques, les collaborations ne manquent donc pas et continuent de se développer. On pourra certainement en trouver d’autres exemples au Sommet de l’élevage qui s’ouvre le 6 octobre et se proclame désormais « Mondial de l’élevage durable ». On va s’y intéresser dans le prochain article.
| Enquête en cours ! Nous partons en exploration du sujet « élevage et environnement » en 8 articles. Lire les trois premiers volets du dossier : « Élevage et environnement #1 : la carte postale et les réalités », « Les vaches piétinent-elles l’environnement ? » et « L’élevage local au défi des étés torrides ». Et pour ne pas manquer la suite, surveillez les parutions. |
Enquête Marie-Pierre Demarty, réalisée en septembre 2026. Photos Marie-Pierre Demarty, sauf indication contraire. À la une : l’une des vaches du troupeau installé à la demande du Conservatoire d’espaces naturels dans la vallée des Reblats, dans le Forez.
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