David, éleveur bio en Combrailles : « On expérimente, on tâtonne… »

Par

Marie-Pierre Demarty

Le

DOSSIER. Élevage et environnement #6 - Après notre enquête sur l'élevage, il est temps de l'illustrer. Comment vit aujourd'hui un éleveur qui tente de faire pour le mieux, entre les yoyos du prix du lait, le dérèglement climatique et autres incertitudes du métier ? David Cohen m'a ouvert les portes de sa ferme à Cisternes-la-Forêt.

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Le pourquoi et le comment   [cliquer pour dérouler]

Après avoir mené mon enquête en grande partie à distance, il me fallait vérifier concrètement ce que vivent les éleveurs. J’ai bien conscience que chaque ferme a ses particularités et son propre vécu. Mais l’exemple de David Cohade est une sorte de synthèse de ce que vivent les éleveurs de la région. Avec des holstein laitières mais en produisant aussi un peu de viande ; en bio, mais sans opposition frontale avec ceux qui sont restés en conventionnel ; en lait mais sans entrer dans le cercle des AOP ; en Combrailles mais sans les typiques charolaises du bocage…

J’en retiens le décalage entre l’avalanche d’incertitudes et de tâtonnements qu’il a évoqué dans notre conversation, et le ton relativement tranquille avec lequel il les aborde. Ce qui dénote un vrai attachement au métier, à ses vaches et au vivant en général.

Avec les questionnements qui l’accompagnent… Car le vivant, décidément, n’est pas une science exacte.

Marie-Pierre

Trois infos express   [cliquer pour dérouler]

  • David Cohade est éleveur en bio à Cisternes-la-Forêt. Il a un troupeau de 40 vaches et 30 génisses, principalement des holstein, mais aussi quelques essais de croisement. Il produit principalement du lait, et un peu de viande. Avec 80 hectares surtout en herbe et un petit complément de céréales, il est en principe autonome dans la nourriture de son troupeau. Il tente une diversification en semant des lentilles depuis deux ans, et va accueillir sur la ferme une ancienne stagiaire qui veut se lancer dans la fabrication de fromage.
  • Passé en bio en 2010, après une année particulièrement difficile, il se sent à sa place, mais comprend les éleveurs restés en conventionnel, car la conversion n’est pas facile et augmente l’incertitude au début. Mais elle lui permet aujourd’hui de se passer d’engrais. Et il ne fait plus de traitements préventifs, ce qui a divisé par 20 son usage de médicaments.
  • Cette année a été particulièrement difficile en raison des canicules et de la sécheresse exceptionnelle. L’éleveur a dû se résoudre à acheter du foin, dont une grande part s’est avérée de mauvaise qualité. Il n’a pu faire qu’une coupe dans les prairies de fauche au lieu de trois. Les vaches ont été nourries au foin dès cet été et elles sont restées à l’abri dans l’étable, sortant seulement la nuit pour brouter.

Ceux qu’on entend le plus sont les nouveaux-nés. Chacun dans son box, les trois petits veaux noir et blanc, tout choupis, lancent par moments des beuglements à réveiller tout le hameau. « Je les laisse juste un jour avec les mères ; ceux-là sont nés il y a deux jours », précise David Cohade, comme pour s’excuser de ces braillements qui couvrent parfois notre conversation.

Les mères, pour la plupart, se trouvent juste à côté, dans la plus grande étable où l’agriculteur, tout en me parlant, s’empare d’une fourche pour pousser vers les râteliers un foin encore vert. Elles ont droit à ce produit de la ferme, qui « sent vraiment le foin », me fait-il constater. Car nous venons de rendre visite aux veaux à peine plus vieux que les premiers rencontrés, et aux génisses destinées à rejoindre le troupeau laitier. Ces dernières n’ont pas droit au peu de bonne herbe qui reste ; elles doivent se contenter d’un foin jaune que l’éleveur a dû se résoudre à acheter.

Nées l’an dernier, pas encore productrices de lait, les génisses doivent se contenter d’un mauvais foin, que l’éleveur a dû se résoudre à acheter à un vendeur de Lempdes, faute de trouver mieux.

Mais il n’en est pas du tout satisfait. « Il ne vaut rien ; il sent mauvais et il n’est pas nourrissant. Les mères n’en voudraient pour rien au monde », râle-t-il. Comme les génisses ne produisent pas encore de lait, il n’y aura pas trop de conséquences, « mais ça va jouer sur leur croissance », ajoute l’éleveur.

Les holstein et les autres

Ce mauvais foin est une des traces de l’été hors normes qu’on vient de vivre, autant ici dans les Combrailles qu’ailleurs. La ferme de David Cohade se situe au Claveix, un hameau de Cisternes-la-Forêt. Loin des vastes pelouses d’estive qu’on a rencontrées précédemment, ici le bocage segmente le paysage. Haies basses, abondance d’arbres. Mais l’éleveur s’inquiète pour les bouleaux, qui accusent le coup après leur énième été trop sec. L’herbe dans les prés laisse affleurer la terre, entre les touffes jaunies où s’efforce d’émerger un peu de vert.

Le paysage des Combrailles en cette fin septembre : des haies et des arbres segmentent les prairies, mais la sécheresse a décimé l’herbe.

Car après les étables, nous sommes passés dans l’un des prés où quelques vaches ont été envoyées paître ; elles sont à moins d’un kilomètre, tout près d’un autre lieu-dit où David a sa maison. Il veut me montrer ses essais de croisements. Au troupeau des holstein, il tente d’intégrer des variantes : deux sont croisées ferrandaise, ce qui peut être attendu dans le berceau de cette race rustique. Il me présente les deux autres comme des kiwis.

« Je fais des essais, qui marchent plus ou moins bien. »

Qu’es aquo ? Un croisement de holstein et de jersiaise, dont l’origine, vous apprendra internet, se situe en Nouvelle-Zélande – d’où son nom. L’une est toute noire, l’autre a une drôle de marque blanche sur le front. « Je fais des essais, qui marchent plus ou moins bien. Ça fait des vaches plus petites, moins bien adaptées à la trayeuse réglée pour le gabarit des holstein. Mais les holstein sont fragiles », souligne-t-il.

Comme je lui demande quelles relations il a avec ses vaches, il me répond spontanément : « Diplomatiques ! Elles ont leur caractère… et moi aussi. » Chacune a le sien, précise-t-il : les timides, les curieuses… « Je m’attache à elles bien sûr, mais pas trop quand même, parce qu’à un moment, on doit les voir partir », ajoute-t-il.

« Je m’attache à elles, mais pas trop quand même », dit David Cohade. À gauche, l’une de ses deux vaches de race kiwi, reconnaissable à sa robe noire, sa marque blanche sur le front et son petit gabarit.

Tradition et conversion

Les holstein, c’est un héritage de la tradition familiale. En descendant vers les étables, David m’a montré sur la ferme la maison de ses parents, avec sa grange attenante, belle charpente en bois. Puis en contrebas la toute petite maison de son grand-père, abandonnée, et sa minuscule étable « pour trois ou quatre vaches ».

L’agrandissement s’est fait de génération en génération. David a aujourd’hui 40 vaches laitières, 30 génisses et 80 hectares pour les nourrir. « Principalement à l’herbe, en majorité des prairies naturelles. Un peu de cultures de prairie et 5 ou 6 ha de céréales. J’essaie d’être autonome pour leur alimentation. Sauf cette année évidemment, où ça n’a pas été possible », décrit-il. Ici, pas de transhumance ; les prés les plus éloignés de l’étable sont à 3 kilomètres.

Un des trois petits veaux âgés de deux jours.

Surtout, ce qui a changé depuis les générations précédentes, c’est que David a décidé de passer la ferme en agriculture biologique. Pas par conviction écolo : « Mon père n’était pas tellement ouvert à ça et j’ai appris dans cette tradition conventionnelle. » Mais en 2007, le territoire a subi une année humide à l’extrême, « l’inverse de cette année », qui lui a complètement coupé l’envie d’épandre des engrais. « On m’avait offert un livre sur la prairie à base de trèfle qui avait commencé à me faire réfléchir. Avant j’envoyais mon lait à la laiterie de Theix mais ils n’ont pas de gamme bio. Sodiaal offrait une opportunité et j’ai converti la ferme en 2010. Aujourd’hui je ne ferais pas marche arrière. Je me trouve à ma place », dit-il.

« Payer pour produire mieux, ce n’est pas logique ! »

Il me confie pourtant qu’il ne se sent pas à l’aise dans une époque où le dialogue est devenu difficile entre les tenants de l’écologie et les partisans de l’agriculture conventionnelle. S’ils sont très peu à Cisternes à être passés en bio, il respecte ceux qui n’ont pas franchi le pas : « J’étais en conventionnel avant. La conversion, c’est très dur les premières années et le conventionnel amène une sécurité. En plus avec le label, il faut payer pour les contrôles, les dérogations. Payer pour produire mieux, ce n’est pas logique ! »

Le bio au jour le jour

Même avec ces contraintes en plus, il dit pourtant que le travail n’a pas vraiment changé – les deux traites par jour, le nourrissage, le nettoyage de la machine à traire, l’inspection du troupeau « surtout en ce moment, en période de vêlage », le déplacement des vaches qui nécessite d’installer des clôtures, etc. Mais l’esprit est différent. « On apprend beaucoup plus en bio : à gérer les sols, à prendre soin des animaux… On expérimente, on tâtonne…  On ne fait pas de miracle quand même, car les résultats dépendent beaucoup de la météo et des sols. »

La bascule s’est faite surtout au niveau des produits chimiques. Non seulement David n’utilise plus d’engrais, mais il a réduit considérablement l’usage des médicaments : divisé par 20, calcule-t-il. « Avant je traitais tout le troupeau en préventif, pour les parasites et pour les mammites. J’ai complètement arrêté et je me rends compte qu’elles s’adaptent. Elles se soignent toutes seules, au moins en partie. »

Dans l’étable, avec les vaches laitières. David a supprimé les médicaments préventifs, mais « elles s’adaptent ».

Passer en bio lui a aussi permis de s’insérer dans le réseau de producteurs Bio 63. Dans ce cadre, il participe à un groupement d’intérêt économique et écologique (GIEE) : ils sont une dizaine d’éleveurs bio du secteur de Pontaumur à se retrouver régulièrement. Le but est de partager leurs réflexions et leurs expérimentations, pour dessiner le futur des fermes. Ils échangent notamment sur les types de prairies et de fourrages les mieux adaptés. « Un collègue a mis de la chicorée ; ça marche bien. On essaie chacun des variétés et on voit ce qui fonctionne », dit David.

« Les gens achètent l’inverse de ce qu’ils demandent. »

Mais il s’interroge sur le prix du lait, sur le décalage énorme entre le prix auquel il est acheté aux éleveurs et celui qui est affiché dans les supermarchés. Et sur les attentes contradictoires des consommateurs, qui réclament des pratiques respectueuses dans les fermes, mais achètent les produits au plus bas prix. « Les gens achètent l’inverse de ce qu’ils demandent, résume-t-il. L’état de l’agriculture est le reflet de leur comportement. Il y a eu des périodes où on nous payait le lait bio au même prix que le lait en conventionnel, parce qu’il ne se vendait pas. »

Diversification

Avec ce marché du lait complexe, il s’essaie aussi à la diversification. Déjà, une petite part de production de viande vient compléter le rôle du troupeau. Et sur le sol granitique de ce coin des Combrailles, « plutôt adapté à la prairie », l’éleveur expérimente depuis deux ans un peu de culture de lentilles. Il commente : « Ça a bien marché l’an dernier ; cette année pas du tout. Il faut le temps de se faire la main. »

« Je crois qu’on a un bon coup à jouer. »

Et puis il y a ce projet de transformation, qui arrive avec Eméline. David raconte : « Elle est d’abord arrivée sur la ferme comme stagiaire, alors qu’elle était en apprentissage à Bio 63. En ce moment, elle se forme à Aurillac. Elle a le projet de s’installer pour faire du fromage avec une partie du lait. Ici on est dans la zone des AOP bleu d’Auvergne et fourme d’Ambert, mais on ne sait pas encore si c’est ce qu’on fera ; ou peut-être de la tome… Elle est au bon endroit pour se former et ça va l’aider à en décider. »

Le projet va nécessiter l’aménagement d’un laboratoire de transformation et d’un lieu de stockage adapté. Et pour la vente ? Sans doute en partie en direct à la ferme, en partie chez un grossiste, et peut-être en écouler une partie vers Bordeaux, d’où Emeline est originaire. « On verra. Les marchés, c’est bien aussi, mais ça prend du temps… Je crois qu’on a un bon coup à jouer. »

Incertitudes

On pourrait croire que c’est le manque de fourrage qui le préoccupe en ce moment. Mais même en cette fin du « pire des étés », il prend la suite avec quelques points d’interrogation et pas mal de philosophie. « Il faut se faire une raison. On passera le cap, mais sans doute avec la trésorerie à plat. Il faudra acheter du foin parce que c’est trop tard, l’herbe ne poussera plus. Mais le prix du foin augmente. On vendra encore des vaches, mais leur prix va baisser parce qu’on n’est pas tout seul. Il reste à espérer que l’hiver ne soit pas trop long… »

David n’a pu faire qu’une seule coupe de foin dans ses prairies de fauche, alors qu’il en fait trois habituellement.

Et pour cause : David aura vendu deux fois plus de vaches que dans une année normale. Dans les prairies de fauche, il n’a pu faire qu’une seule coupe au lieu des trois habituelles. Et les vaches n’ont plus trouvé d’herbe dans les prés dès le mois d’août, il a fallu les nourrir au foin – du moins celui qu’il a pu trouver.

« Elles sortaient brouter la nuit. »

Le plus étonnant dans ces chamboulements, c’est que ses vaches sont devenues noctambules. « Elles avaient la possibilité d’entrer et sortir du bâtiment, explique-t-il. La journée elles restaient à l’intérieur, à l’abri du soleil, et elles sortaient brouter la nuit. »

Une incertitude plus immédiate : la croisée ferrandaise rouge à laquelle se frottent ses congénères serait-elle en chaleur ?

Mais pour David, le plus déroutant est l’incertitude, qui empêche de définir un cap clair. « Pour les semences de prairies, je croyais avoir mis des espèces résistantes à la sécheresse mais pas à celle de cette année. Même les joncs dans les prairies humides ont jauni. Bizarrement, c’est le maïs fourrage qui a résisté. Je m’interroge sur quoi mettre en place. Du sorgho ? Je ne suis pas sûr… On a des sols assez durs… Il faudra sans doute aller vers plus de bâtiments de stockage, en espérant avoir des années où il y a des excédents de foin », raisonne-t-il.

Finalement, alors que nous nous sommes approchés des quelques vaches dans le pré à côté de chez lui, David se montre inquiet pour un problème plus immédiat. Le comportement de la croisée ferrandaise rouge l’inquiète. « J’ai l’impression qu’elle est en chaleur ; ça voudrait dire qu’elle n’est pas pleine… »

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Lire les quatre volets de l’enquête : « Élevage et environnement #1 : la carte postale et les réalités », « Les vaches piétinent-elles l’environnement ? », « L’élevage local au défi des étés torrides » et « Élevage et environnement : l’alliance inattendue ».
Ainsi que l’entretien : « Le sommet de l’élevage veut rayonner plus pour sensibiliser plus ».
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Reportage (texte et photos) Marie-Pierre Demarty, réalisé mardi 29 septembre 2026. À la une : David Cohade avec les veaux de l’année, dans sa ferme du Claveix.

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