Autopsie d’une tourbière morte

Par

Marie-Pierre Demarty

Le

Tourbières 2/3 - Dans ce deuxième article, nous franchissons en un simple pas la limite entre une tourbière bien vivante et une tourbière morte. Et on se questionne, avec le Conservatoire d'espaces naturels, sur ce qui pourrait être réalisé, avec qui, dans quelles limites...

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Le pourquoi et le comment   [cliquer pour dérouler]

Le 20 août, la partie puydômoise de l’Ance et les cours d’eau qui irriguent son bassin versant, en même temps que l’Allier, ont été placés en statut de « crise » en raison de la sécheresse. Cette vallée du Forez, tout au sud-est de notre département, est pourtant située en altitude, dans un paysage en grande partie boisé, où les zones humides et tourbières stockent l’eau en abondance. Du moins quand il y a de l’eau à stocker.

On frémit à ce que pourrait devenir ce secteur si en plus, ses tourbières et autres zones humides étaient toutes drainées, pâturées, plantées…

On va comprendre dans ce deuxième article qu’une tourbière, sans même parler de l’extraction de la tourbe, peut se mettre en panne facilement. Il suffit de creuser un drain, comme on siphonne le réservoir d’une voiture.

Et du siphonnage, dans nos bois et prairies, c’est peu dire qu’il y en a eu…

Marie-Pierre

Trois infos express   [cliquer pour dérouler]

  • Sur la tourbière boisée de L’Olme, une grande parcelle a été défrichée et asséchée depuis plus de deux siècles, pour être transformée en pâturage. Le cours d’eau qui traversait autrefois la parcelle en son milieu a été drainé pour la contourner. Privée d’eau, la tourbe s’est minéralisée et la végétation s’est appauvrie.
  • Le Conservatoire d’espaces naturels s’intéresse à ce site dans son ensemble, car les tourbières boisées, mal connues, constituent un enjeu important pour la biodiversité et pour l’atténuation des sécheresses. Dans le cadre d’une collaboration avec le parc Livradois-Forez sur la préservation de la trame verte et bleue, le CEN a travaillé à une notice sur le site de L’Olme mais n’a pas de mandat pour intervenir.
  • L’intention est d’entrer en contact avec les parties prenantes pour les convaincre d’adopter des mesures de conservation : en l’occurrence, la municipalité, qui gère ces terrains sectionaux, et l’agriculteur qui exploite la partie en pâturage. Il semble difficile d’espérer une remise du cours d’eau dans son lit d’origine, mais les préconisations du CEN seraient de protéger le cours d’eau des piétinements du troupeau, de laisser la partie boisée en libre évolution, et d’éliminer une petite plantation d’épicéa présente en bordure du site.

Après avoir visité et observé une tourbière bien vivante (voir article précédent), avançons de quelques enjambées parmi les bosses des sphaignes, pour aller à la rencontre d’une tourbière morte. Katia Ducroix, chargée de projet au Conservatoire d’espaces naturels d’Auvergne, me sert toujours de guide dans la tourbière de L’Olme, commune de La Chaulme, Forez. De l’autre côté du bois qui couvre la tourbière fonctionnelle, nous débouchons sur une vaste prairie. De l’herbe un peu jaunie, pas trop tout de même. Par endroits, des zones envahies par les joncs révèlent la présence d’une certaine humidité dans les creux. Le fil de fer qui clôture cette grande parcelle révèle qu’elle est utilisée en pâturage, même si les vaches, pour l’heure, sont dans un autre pré que nous découvrirons au sortir de la tourbière.

Car nous sommes bien encore dans la même tourbière dont nous avons laissé derrière nous l’exubérance végétale. Mais ici, les sphaignes ont disparu. Les bosses se sont aplaties. Le sol n’est plus aussi souple sous nos pieds et la tige métallique ne s’y enfonce plus aussi facilement. La végétation s’est uniformisée. Que s’est-il passé ?

Dans cette partie, nous sommes toujours, théoriquement, sur le site de la tourbière. Mais la sonde ne s’enfonce pas aussi facilement que dans la partie boisée.

Retour du minéral

Le déboisement et la mise en pâturage sont anciens. Contrairement à beaucoup d’autres sites transformés depuis quelques décennies, celui-ci a été déboisé il y a au moins deux siècles, voire bien plus : cette vaste clairière est déjà repérable sur les cartes d’état-major du XIXe siècle. Est-ce suffisant pour stopper le processus d’alimentation d’une tourbière ? Pas tout à fait. Il a bien fallu une action supplémentaire.

L’explication est simple : l’eau a été drainée dans un sillon creusé pour que le ruisseau, qui autrefois traversait la parcelle en son milieu, la contourne soigneusement. Asséchée, la tourbière s’est minéralisée : le retrait de l’eau a permis le retour de l’oxygène dans la couche d’herbes mortes ; le retour de l’oxygène a permis aux micro-organismes de s’installer et de remplir leur rôle de décomposition des éléments organiques. Katia le démontre en un carottage prélevé dans la prairie. Sa récolte est plus claire et plus granuleuse que la tourbe prélevée précédemment. On n’y retrouve pas les petits filaments de végétaux.

La tourbe prélevée ici n’a plus son caractère filandreux. En s’asséchant, elle s’est minéralisée car les micro-organismes ont pu jouer leur rôle de décomposition des matières organiques.

Ici ils sont décomposés et intégrés à quelque chose qui ressemble à un sol classique. Dans cette métamorphose, une tourbière qui s’assèche cesse de jouer son rôle de stockage du CO2. Pire : elle libère le carbone qu’elle renfermait.

« Cette partie a été asséchée depuis trop longtemps pour espérer recréer une tourbière fonctionnelle. »

Katia me montre le drain, bourbeux par endroits mais quasi asséché aussi en cette période estivale. Une partie de la prairie a été retournée par l’agriculteur, sans doute dans l’idée d’améliorer la qualité du pâturage, mais Katia tord le nez : « Ça ne fait que favoriser le développement des joncs, qui appauvrissent le milieu. »

Sur cet extrait de carte IGN sont portés les deux tracés du cours d’eau : en pointillé bleu, le tracé « naturel » qui traverse la parcelle défrichée ; en trait plein, le tracé réel créé artificiellement en bordure de la parcelle pour assécher celle-ci.

Un peu plus loin, au milieu du pré, la trace légère de l’ancien talweg est repérable par le profil en creux, mais pas par une végétation particulière ou tout autre signe d’humidité. « Cette partie a été asséchée depuis trop longtemps pour espérer recréer une tourbière fonctionnelle. Mais remettre le ruisseau dans son tracé initial permettrait au moins d’irriguer davantage le bas de la prairie et d’y recréer une zone humide, m’explique Katia. Cependant il faudrait pour cela convaincre la mairie et l’agriculteur, pour qui ce n’est pas intéressant car ça le priverait d’une partie de la prairie. »

Sur le bord de la prairie, une trace boueuse, piétinée par le troupeau, sans doute retournée pour tenter de limiter le développement du jonc, révèle l’emplacement du ruisseau, qui passait initialement au milieu de la parcelle.

Elle m’indique aussi, dans un renfoncement à l’opposé de la zone de prairie, une plantation d’épicéas qui est l’autre « verrue » de cette zone censée être humide. Puis nous terminons la traversée de la zone en question : le reste du boisement qui entoure la prairie consiste en une zone humide plus classique, sans sphaignes, donc sans tourbe. Et toujours hérissée de pins et de bouleaux.

Au sortir du bois : la petite route qui conduit au hameau de L’Olme, installé au sec en haut d’une côte. La prairie étant ici en pente, il n’est plus question d’y chercher un sol-éponge. Les vaches paissent dans ce qu’il reste d’un pré après la fauche.

Sortant de la zone tourbeuse, nous débouchons sur la route du hameau de L’Olme, dont on aperçoit les premières maisons. Ici, la prairie en pente n’a plus du tout le même aspect.

Un fort enjeu

L’histoire de cette tourbière à deux visages illustre les problématiques de ces milieux, utiles mais menacés. Pour l’instant, celle de L’Olme, comme beaucoup d’autres, ne bénéficie d’aucune protection. Mais le Conservatoire d’espaces naturels s’y intéresse depuis cinq ans environ.

« À l’origine, nous avons commencé à travailler avec le parc Livradois-Forez dans le cadre du contrat territorial de la Dore pour agir sur la trame verte et bleue, retrace Katia. L’objectif est de restaurer la continuité écologique des eaux de surface et le CEN a été sollicité pour rédiger des notices de gestion sur deux autres tourbières potentiellement intéressantes. Ces notices comprennent un diagnostic, mettent en évidence les enjeux et les menaces et proposent des actions. Il nous est apparu que ce secteur comprenait plusieurs tourbières boisées qui pourraient être connectées entre elles, dont celle de L’Olme. »

« Ces zones pourraient représenter des superficies énormes, mais cachées. »

Dans le cas présent, ces tourbières et zones humides sont reliées au réseau hydrographique de la vallée de l’Ance, dont la rivière principale prend sa source sur les Hautes-Chaumes, tourne le dos au bassin versant de l’Allier et s’en va rejoindre la Loire près de Monistrol en Haute-Loire. Ce qui intéresse le Conservatoire, c’est leur caractère boisé. « Il y a un fort enjeu à les repérer, car les forêts tourbeuses sont très mal connues, du fait qu’il n’y en a pas d’usage ; ça s’explique aussi parce qu’elles sont difficiles à repérer, contrairement aux autres tourbières bien plus visibles dans le paysage. Ces zones pourraient représenter des superficies énormes, mais cachées. Elles mériteraient d’être davantage identifiées et étudiées, pour éviter qu’elles soient un jour détruites par l’exploitation des bois », précise Katia.

Les tourbières boisées, comme celle de L’Olme, représentent un enjeu important dans le contexte d’un assèchement grandissant des cours d’eau en été.

Elles ont un intérêt majeur pour la continuité écologique, c’est-à-dire la possibilité pour les espèces vivant dans ces milieux de circuler et de trouver des lieux de repli en cas de problème sur un habitat. Mais en plus, dans le contexte du dérèglement climatique, dont cet été a démontré qu’il pouvait s’emballer rapidement, les zones humides apparaissent d’autant plus précieuses à préserver. Et particulièrement les tourbières, dont la capacité à retenir l’eau dans les territoires est incomparable.

Discuter et convaincre

C’est pourquoi le Conservatoire n’a pas attendu de recevoir un mandat spécifique pour s’intéresser au site de L’Olme. Là aussi, une notice de gestion a été rédigée pour la partie la plus sensible du site, comprenant la tourbière boisée fonctionnelle et la partie transformée en prairie, soit un site d’étude de 36 hectares. Le document est prêt depuis 2023. Comme pour d’autres sites, le CEN a engagé le dialogue avec les élus de la commune de La Chaulme où se situe la tourbière.

Car ici, les terrains appartiennent à la section de commune locale, cette survivance de biens communs ancestraux bénéficiant collectivement aux habitants. Dans les faits, ils sont gérés ici par la municipalité, « parce qu’ils n’intéressent pas l’ONF », nous précise le maire de La Chaulme, Alain Faure, rencontré à l’entrée du site.

Le Conservatoire souhaiterait contractualiser avec la commune pour s’assurer de la conservation de la tourbière. Plusieurs formes de partenariat sont possibles, et appliqués ailleurs : gestion par délégation ou encore acquisition des terrains.

L’approche du Conservatoire est d’entrer en discussion avec les parties prenantes et de les convaincre de l’intérêt d’adapter leurs pratiques pour mieux protéger les milieux naturels. Katia profite de notre déplacement pour échanger avec le maire de la commune, Alain Faure, rencontré en bordure du site de la tourbière.

En l’occurrence, Katia a plutôt en tête de convaincre le maire d’engager une obligation réelle environnementale (ORE), cette forme de contrat notarié qui impose des règles choisies par le propriétaire, applicables par ses successeurs jusqu’à 99 ans. « J’ai toute confiance en vous mais peut-on être sûr que vos successeurs suivront la même voie ? », plaide-t-elle auprès du maire, qui se dit fermement « anti-coupes rases ». La chargée de projets insiste sur le caractère rare et précieux du site, d’autant plus intéressant que ce secteur du Forez abrite aussi de vieilles forêts tout aussi intéressantes. Elle tente aussi de glisser la notion de libre évolution, au moins pour la tourbière fonctionnelle ; ce qui consiste à cesser toute exploitation de ce milieu fragile. M. Faure parle plutôt de « nettoyer les sous-bois » et de « sortir un peu de bois de temps en temps, à l’aide d’un câble pour ne pas abîmer la tourbière », et ajoute que « c’est facile puisque la parcelle est en bordure du chemin forestier ». Des pratiques qui vont plutôt dans le bon sens mais apparaissent insuffisantes pour protéger complètement la zone, aux yeux de Katia.

« Au minimum, en gardant un pâturage léger, j’imagine une mise en défens du cours d’eau en aménageant des abreuvoirs pour éviter le piétinement. »

Au sortir de notre visite, je lui demande de me résumer sa vision du devenir souhaitable pour cette tourbière de L’Olme. Elle confirme l’importance de préserver la partie boisée sectionale et son espoir de convaincre d’instaurer une ORE, si possible avec une clause de libre évolution. Elle projette aussi de rencontrer l’agriculteur qui exploite la partie pâturée. « Je ne crois pas qu’on puisse aller jusqu’à remettre le ruisseau dans son talweg d’origine au milieu de la parcelle ; mais au minimum, en gardant un pâturage léger, j’imagine une mise en défens du cours d’eau en aménageant des abreuvoirs pour éviter le piétinement, qui peut détériorer la qualité de l’eau », dit-elle, avant d’ajouter une dernière préconisation : « Éliminer la plantation d’épicéas au nord-est du site ».

On comprend qu’il s’agit d’un projet sur le long terme, qui caractérise l’approche du Conservatoire d’espaces naturels. Il s’agit de dialoguer avec toutes les parties prenantes, de prendre en compte les réalités, contraintes et besoins de chacun. De monter les dossiers et trouver les financements qui aideront à convaincre. Tout cela en intégrant les milieux naturels et la biodiversité dans l’équation. Car le climat est de plus en plus marqué par les sécheresses et canicules d’été et par le manque d’eau ; il impose de multiplier les projets localisés, pour le bénéfice de territoires beaucoup plus larges.

On en mesurera l’importance dans un dernier article.

Prochain article : « Des centaines de tourbières et un label international »
À lire aussi, sur les obligations réelles environnementales : « ORE #2 : protéger pendant 99 ans » ; et sur les vieilles forêts : « Voyage au cœur d’un îlot de vieux bois dans le Livradois »

Reportage (texte et photos) Marie-Pierre Demarty, réalisé mercredi 22 juillet 2026. Extrait de carte : Institut national de l’information géographique et forestière (IGN-2026) via cartes.gouv.fr. À la une : au sortir de la tourbière boisée, nous débouchons sur la partie transformée en pâturage depuis au moins deux siècles.

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