L’Allier n’est pas un long fleuve tranquille

Par

Marie-Pierre Demarty

Le

L'Allier à Crevant-Laveine, vue du haut de la falaise
Sur la berge 2/2 – Ce serait plutôt une belle rivière sauvage, mais inquiète. Car elle a besoin d’être protégée de l’activité humaine pour conserver son équilibre et sa biodiversité. Visite sur un site Natura 2000 de 260 kilomètres de long.

Le pourquoi et le comment   [cliquer pour dérouler]

Quand les choses sont un peu techniques pour le non-spécialiste, j’ai pris la bonne habitude de vous les présenter en deux temps. Un premier pour mieux comprendre le milieu naturel ou humain dont il est question, un deuxième pour se pencher sur les initiatives qui permettent d’adapter, d’anticiper ou d’atténuer les problèmes.

Souvent, les problèmes en question concernent le changement climatique. Ici, c’est plutôt d’artificialisation qu’il est question. Et donc de désartificialisation.

Finalement, on réalisera que durant des décennies, on a fait des travaux pour protéger les activités humaines de la rivière. Puis on s’est rendu compte – par exemple avec un pont qui s’écroule – qu’on n’avait fait que déplacer, voire aggraver le danger.

Et on a inversé les choses : il s’agit maintenant de protéger la rivière des activités humaines.

Pas étonnant que certains ruent dans les brancards…

Mais après la lecture de ces deux articles, vous ne regarderez plus l’Allier de la même façon.

Marie-Pierre

Trois infos express   [cliquer pour dérouler]

  • La rivière Allier, contrairement à la plupart des grands cours d’eau, a été relativement peu enrochée. Mais elle compte tout de même, entre Brioude et Nevers, 800 protections de berges qui entravent ici ou là la dynamique fluviale.
  • Le CEN procède à des acquisitions foncières pour éviter la conflictualité avec les propriétaires dont les terrains risquent d’être grignotés par l’érosion. Il a aussi réalisé les premiers essais de désenrochement, avec un résultat très probant à Maringues.
  • Les solutions fondées sur la nature ont un autre avantage : elles permettent de préserver ou d’améliorer la qualité de l’eau prélevée dans la nappe alluviale pour le réseau d’eau potable.

« Depuis le XIXe siècle, on a cherché à maîtriser et canaliser le cours de la rivière. L’État, les collectivités ont commencé un peu partout à protéger les berges. Dans l’après-guerre, pour la reconstruction, s’est ajoutée une surexploitation des granulats extraits d’abord directement dans le lit mineur, puis sur les berges, dans le lit majeur », retrace Julien Saillard, après nous avoir longuement expliqué comment l’Allier – ou d’autres rivières – peuvent trouver leur équilibre naturellement, entre les quantités d’eau et les quantités de sédiments qu’elles transportent (voir article précédent). Encore faut-il qu’elle ne soit pas contrainte.

Car lorsqu’elle ne peut pas prendre ses aises latéralement, elle creuse sous son lit… et s’enfonce.

« Les digues, on en a très peu ici. »

Mais cela, on ne l’a compris qu’en 1978, lorsque le pont Wilson à Tours, qui avait vaillamment regardé couler l’eau sous ses arches de pierre depuis 200 ans, s’est effondré. « Ça a tiré la sonnette d’alarme », poursuit le responsable du pôle territorial Puy-de-Dôme au Conservatoire d’Espaces naturels d’Auvergne (CEN). Après études pour comprendre ce qui s’était passé, le premier réflexe a été de vérifier la solidité des autres ponts qui enjambent la Loire et son principal affluent. Sur l’Allier, cela a débouché sur la pose d’enrochements autour du pont Régemortes à Moulins et de celui de l’autoroute aux Martres-d’Artière.

Berge de l'Allier avec petite falaise
Les berges de l’Allier ont été relativement peu enrochées. Ici, à la hauteur de Longues, on peut voir la berge qui forme une petite falaise. La rivière peut à loisir se charger en sédiments.

Mais dans l’ensemble, l’Allier n’avait pas été aussi canalisée que d’autres grands cours d’eau, ce qui lui vaut, comme on l’a vu, sa qualification de « rivière sauvage ». Julien Saillard tempère en effet : « les enrochements ne sont pas des digues. Ce sont de gros blocs de pierre qui sont posés sur les berges dans le but de les stabiliser. Les digues, au contraire, s’élèvent au-dessus du lit moyen ; elles ont pour fonction d’empêcher l’eau de déborder et de provoquer des inondations. Les digues, on en a très peu ici, seulement à Vichy, à Moulins et du côté de Brassac-les-Mines », explique-t-il.

« Sur les 260 km de rivière entre Brioude et le Bec d’Allier, nous avons recensé 800 protections de berges. »

Tout de même, sans aller jusqu’à contraindre la dynamique fluviale, les enrochements existent. « En 2011, nous avons procédé à un inventaire. Sur les 260 km de rivière entre Brioude et le Bec d’Allier, nous avons recensé 800 protections de berges, pour une longueur cumulée de 87 km », explique le technicien du CEN, qui tient à ajouter : « certains de ces aménagements sont justifiés, pour protéger des ponts ou des habitations par exemple. »

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Protéger la dynamique

Cependant, à partir des années 1990, la logique s’est inversée. Le Conservatoire des Espaces naturels, à qui a été confiée la gestion des zones Natura 2000 du Val d’Allier dans le Puy-de-Dôme et la Haute-Loire, s’est orienté vers une approche consistant à protéger la rivière et les milieux naturels qui l’entourent, plutôt que les terres exploitables. Pour cela, il fallait préserver la dynamique fluviale à l’origine de cette très riche biodiversité. Et donc, cesser les enrochements.

Les directives publiques allaient dans le même sens. Mais il est compréhensible qu’elles n’aient pas été acceptées facilement par les propriétaires et agriculteurs riverains.

Le tronc couvert de lianes d'un vieux saule dans la forêt
La dynamique fluviale de l’Allier génère une mosaïque d’écosystèmes protégés par le statut Natura 2000. Ici un vieux saule dans la forêt alluviale.

« Il y a eu des situations conflictuelles, même parfois des enrochements réalisés illégalement », relève Julien. Même si le grignotage des berges n’atteint pas des proportions démesurées : « comme la rivière fait des va-et-vient dans la largeur de son lit majeur, elle n’érode pas ses falaises de façon continue. En moyenne, ce sont 35 ha par an qui partent à l’eau sur toute la longueur des 260 km, dont une bonne partie appartient à l’espace public. »

Car il faut aussi préciser que la rivière elle-même appartient au domaine public, géré par l’Etat, les terrains au-delà du lit mineur pouvant appartenir à des propriétaires privés ou publics.

« Ce n’était pas facile au début de faire accepter ce retournement total des politiques publiques. »

Pour éviter les conflictualités ou les enrochements sauvages, le CEN, allié à ses partenaires publics, a imaginé plus récemment de proposer à ces propriétaires et agriculteurs riverains une solution : celle d’acquérir les terrains non protégés quand ils sont menacés par l’érosion. « Certains acceptent, d’autres pas, mais au moins on leur propose une solution. Ce n’était pas facile au début de faire accepter ce retournement total des politiques publiques, mais peu à peu l’idée fait son chemin, notamment dans les municipalités. Certaines participent même aux acquisitions. »

Sur une autre problématique des cours d'eau, lire aussi : « Au chevet du Litroux et du Jauron, rivières en souffrance »

Restaurer aussi

Entre 2015 et 2020, le CEN Auvergne et les collectivités ont ainsi acheté 116 hectares de foncier sur la partie englobant la Haute-Loire et le Puy-de-Dôme, soit 23 km de berges.

Avec ces mesures, le Conservatoire s’efforce d’assurer le maintien de l’existant, c’est-à-dire de cette diversité de milieux naturels générés par la dynamique de la rivière : bancs de sables et graviers, prés secs, forêt alluviale, bras morts…

« On commence à envisager le désenrochement, là où les aménagements n’ont plus d’utilité. »

C’est déjà bien. Mais au CEN, on se dit qu’il faut parfois aller plus loin, et restaurer la dynamique fluviale là où les enrochements l’ont affaiblie. « Pas partout, mais on commence à envisager le désenrochement, là où les aménagements n’ont plus d’utilité », explique Julien. Dans la partie qui intéresse le CEN Auvergne, deux opérations de ce type ont été entreprises : l’une à la Roche Noire sur un terrain que le propriétaire n’utilisait plus ; l’autre légèrement en aval de notre point d’observation, sur le territoire de Maringues.

Dans ce dernier cas, l’enrochement avait servi à protéger une carrière d’extraction de granulat, mais celle-ci était abandonnée depuis 2016. « Il s’agissait de voir si la rivière avait la capacité de retrouver naturellement une dynamique, juste en enlevant les protections. Ce n’était pas certain, car d’autres facteurs peuvent jouer : son enfoncement, son état général, sa pente… »

Solutions fondées sur la nature

Les travaux ont été entrepris en 2019, avec autant de délicatesse que possible : « le principe est de ne pas faire descendre la pelleteuse dans la rivière. Depuis la berge surplombant la falaise, l’engin enlève les blocs et ils sont évacués. »

« En un an, la berge a reculé de 30 mètres. »

Contrairement à l’opération moins probante de La Roche Noire, celle de Maringues a eu des résultats inespérés. « On a eu la chance qu’une crue survienne un mois après les travaux, amorçant le réajustement ; en un an, la berge a reculé de 30 mètres, explique Julien, carte à l’appui. Dès l’été suivant, les hirondelles de rivage et les guêpiers étaient de retour. Nous travaillons sur ce secteur avec des chercheurs de l’Université Clermont Auvergne, qui assurent un suivi de l’évolution des berges. L’expérience était d’autant plus intéressante qu’il y en a très peu de ce type en France. »

Julien Saillard montre la carte indiquant l'emplacement de l'ancien enrochement
Julien Saillard montre sur cette carte l’ancien tracé de la rivière, avec l’emplacement de la protection de berge, et comment le lit mineur s’est déplacé après le désenrochement.

Si le gazouillis des hirondelles peut témoigner de leur approbation, les populations alentours ne sont pas toujours enthousiastes quant à ces orientations qui ne vont pas dans le sens de la maîtrise des milieux naturels par l’humain. « Nous privilégions les solutions fondées sur la nature, qui préservent la biodiversité et permettent au milieu naturel de nous apporter des services. Mais beaucoup d’habitants ne sont pas sensibles à cette argumentation », reconnaît Julien Saillard, qui a cependant un autre argument bien plus susceptible de convaincre : celui de l’eau potable.

Nos robinets en jeu

Pour le comprendre, il faut faire remonter les souvenirs de vos cours de SVT ou – selon votre âge – de sciences naturelles. On se souviendra que le cours d’eau est accompagné d’une nappe d’eau imprégnant les sols sableux qui enchâssent le lit de la rivière. « Dans la plaine alluviale de l’Allier, ces sédiments perméables s’entassent sur 10 à 15 mètres de profondeur », précise Julien. Et c’est dans cette nappe d’accompagnement du cours d’eau qu’est prélevée l’eau qui alimente une part importante des robinets de notre région.

« Certains captages ont perdu en productivité par ce phénomène et ont dû être approfondis. »

Or, la rivière et la nappe alluviale sont reliées par un principe de vases communicants. Quand la rivière s’enfonce, contrainte par les aménagements de berges, la nappe suit le mouvement et il faut aller chercher l’eau plus loin. « Certains captages ont perdu en productivité par ce phénomène et ont dû être approfondis », confirme Julien Saillard.

Captage d'eau au fond d'un pré
Un captage du réseau d’eau potable près de Pont-du-Château, à la lisière de la forêt alluviale de l’Allier. L’eau est prélevée dans la nappe d’accompagnement de la rivière.

Protéger la dynamique de la rivière et les milieux spécifiques qui l’accompagnent ont un double effet bénéfique pour notre alimentation en eau potable : non seulement elle sécurise le niveau de la nappe, mais elles jouent aussi un grand rôle sur la qualité de l’eau.

Des phénomènes complexes permettent une filtration efficace. L’eau de la rivière proprement dite n’est en effet pas du tout consommable, notamment du fait des intrants chimiques en provenance des activités agricoles. Mais aux abords de la rivière, la forêt va profiter de ces intrants pour se servir en nutriments, et réduire ainsi leur concentration dans la nappe phréatique.

Pour découvrir une autre intervention du CEN dans le domaine de l'eau : « La zone humide du Rayet reprend des couleurs et c’est une bonne nouvelle »

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Directement potable

« Dans certains champs captants, l’eau est directement potable. On a juste à y ajouter un peu de chlore mais il n’est pas nécessaire de la dépolluer », indique le responsable du CEN Auvergne. Il cite l’exemple du Syndicat des Eaux de Basse Limagne qui alimente un vaste territoire autour de Pont-du-Château, allant du Billomois jusqu’aux limites nord du département et incluant aussi le nord de la métropole clermontoise.

Un partenariat entre ce syndicat intercommunal et le Conservatoire d’espaces naturels permet précisément de préserver ou améliorer la qualité de l’eau grâce à ces solutions fondées sur la nature, beaucoup moins coûteuses que la dépollution ou le recreusement des captages.

Les prairies du champ captant
En surface du champ captant, le CEN veille à préserver la forêt et à garantir que les agriculteurs n’épandent pas de produits chimiques dans ces prairies de fauche.

Face au champ captant proche de Pont-du-Château, sur la rive gauche, Julien explique le rôle du CEN dans ce partenariat : « Ici, c’est l’exemple où l’eau est directement potable. Nous veillons à la protection de la forêt, qui est laissée en libre évolution. Et depuis 2020, nous avons passé des contrats avec les exploitants des prairies de fauche situées en zone Natura 2000 et sur la surface du champ captant. Le contrat garantit qu’aucun intrant chimique n’est utilisé dans ces prés. »

Il précise que sur la rive droite, juste en face, d’autres captages sont aujourd’hui de moins bonne qualité. Depuis un an et demi, le CEN travaille à l’améliorer en négociant des échanges fonciers avec les propriétaires et agriculteurs pour pouvoir maîtriser les pratiques aux alentours des captages. « C’est encore trop tôt pour constater des résultats, mais le but est d’améliorer la potabilité de l’eau. »

Boîte à outils

Julien Saillard ajoute pour conclure que tout ce travail sur la protection de la dynamique fluviale active de l’Allier s’inscrit dans une politique de l’eau beaucoup plus générale, où le CEN est un partenaire actif de la multitude d’administrations, collectivités et structures qui ont un rôle dans la gestion de l’eau, depuis l’Agence de l’eau à l’échelle du bassin de la Loire jusqu’aux communes et aux propriétaires riverains.

« Il n’y a pas de solution unique. »

« Ce mille-feuille peut paraître complexe, mais nous le considérons comme une boîte à outils. C’est d’autant plus important qu’il est indispensable de mettre en œuvre un ensemble de solutions complémentaires, comme la protection des zones humides pour laquelle nous sommes également actifs. Car il n’y a pas de solution unique. »

Le message étant que l’intervention humaine doit suivre des règles de prudence, s’appuyer sur des études précises, avoir la délicatesse de la dentelle et respecter au maximum les écosystèmes naturels. Pour le bien de la biodiversité… et le nôtre.

Reportage Marie-Pierre Demarty, réalisé le 17 juin 2024. Photos Marie-Pierre Demarty. A la une : l’Allier près de Crevant-Laveine, encadrée par la forêt alluviale.

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