Micro-centrale ou zone protégée : quel destin pour la Credogne ?

Par

Marie-Pierre Demarty

Le

Credogne 2/2 – L'Asca se bat depuis 4 ans contre un projet de micro-centrale hydroélectrique sur la rivière qui irrigue les Bois Noirs. Ses atouts-maîtres : la motivation de ses bénévoles et la biodiversité de la vallée. Décortiquons...

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Le pourquoi et le comment   [cliquer pour dérouler]

Un deuxième article, donc, pour sortir les pieds de l’eau, prendre un peu de recul et raconter l’histoire de ces bénévoles du coin qui se sont mobilisés pour défendre leur rivière, sa ripisylve, et même, maintenant, les forêts qui les entourent.

J’ai profité de ce rendez-vous pour aller découvrir les paysages alentours et j’ai été frappée par une chose : ces beaux paysages forestiers sont grêlés de trous disgracieux. L’exploitation forestière y apparaît intensive et sans nuance. On comprend assez bien pourquoi des habitants sont chatouilleux sur ces questions d’environnement.

Cela fait écho à mon entretien de mardi prochain (petit teaser !), où l’on apprendra que les gens souffrent quand on s’en prend au paysage.

Marie-Pierre

Trois infos express   [cliquer pour dérouler]

  • L’Asca s’oppose depuis quatre ans à un projet de micro-centrale hydroélectrique sur la Credogne, à la hauteur d’une cascade prisée des habitants et des touristes. Ils dénoncent les risques environnementaux : modification du débit et de la température de l’eau, risques pour la biodiversité, détérioration d’une zone humide. Après une autorisation du préfet délivrée à l’entrepreneur privé, un recours a été déposé et est en attente d’une décision du tribunal administratif.
  • Ce recours a été étayé par une étude de la biodiversité des rives de la rivière. Celle-ci a bénéficié d’un financement arrivé opportunément, grâce à l’opération de France Télévision « Aux arbres, citoyens ! ». Car elle a été intégrée à un programme plus large de France Nature Environnement Aura autour des ripisylves, comprenant la mise au point d’une appli pour faciliter et centraliser les relevés, et une exposition itinérante pour sensibiliser à l’intérêt de ces milieux naturels spécifiques. Expo illustrée par des photos de la Credogne.
  • Au-delà de la lutte contre la micro-centrale, l’association espère voir un jour la rivière classée réserve naturelle sur toute sa longueur, d’où la poursuite des relevés sur la ripisylve. Les mêmes bénévoles sont aussi en train de fonder une autre association, pour agir contre l’exploitation forestière intensive et l’abondance des coupes rases qui mitent le paysage.
Lire le premier volet : « En expédition biodiversité le long de la Credogne »

Mais pourquoi une poignée de bénévoles s’obstine depuis presque quatre ans à affronter les ronciers et les trous d’eau, les branches basses et les piquants, les rochers abrupts ou glissants, les tiques et les moustiques, les dénivelés et les embâcles-obstacles afin de qualifier la biodiversité sur les rives de la Credogne ?

On pourrait remonter jusqu’aux origines de la création de l’Asca (Association pour la sauvegarde de la Credogne et de ses affluents) : en 2004, des habitants se mobilisent une première fois au moment où le vieux barrage de la Muratte doit être rénové. Leur but à l’époque était d’obtenir que le débit minimum de la Credogne soit relevé. Mais ceci est de l’histoire ancienne.

Les bénévoles que j’ai accompagnés, dont (avec Annette et Anne), Alain Descols et Hubert Constancias, qui m’ont détaillé l’historique du projet durant le trajet jusqu’au départ de l’expédition.

Un projet qui inquiète

Car en 2021, une autre menace est apparue : un entrepreneur a déposé un projet de micro-centrale hydroélectrique sur la rivière, qui inquiète les membres de l’Asca. Ce projet se situe à hauteur du saut de Tavagnat, un site de cascade prisé des habitants des environs et des touristes, lieu de balades et de pique-nique réputé depuis des générations.

Les craintes de l’association ? « Le projet risque d’assécher la cascade en détournant une partie de l’eau dans une conduite forcée enterrée. De plus, celle-ci doit passer sous deux zones humides qu’elle pourrait détériorer », énumère Hubert Constancias, président de l’association, qui cite aussi les inquiétudes sur la détérioration possible de la rivière en aval, ne serait-ce que par une modification de la température de l’eau. Et en cascade – si l’on peut dire – il pointe les risques pour la biodiversité des rives.

« Le projet risque d’assécher la cascade. »

Le projet inquiète d’autant plus que le dérèglement du climat a déjà tendance à bouleverser les débits et l’environnement. Une dégradation supplémentaire pourrait les fragiliser encore plus.

En février 2023, l’Asca a organisé une marche carnavalesque de protestation jusqu’à la cascade du saut de Tavagnat, site visé par le projet de micro centrale – Photo Asca

Avant et au cours de l’enquête publique, le projet a fait l’objet de nombreux avis défavorables ou négatifs, émanant aussi bien de particuliers que de collectifs et collectivités (mais aussi d’avis positifs de particuliers). Avis défavorables des élus des communes concernées, Saint-Victor-Montvianeix et Châteldon, de la communauté de communes Thiers Dore et Montagne ainsi que du parc Livradois-Forez, de la Fédération de pêche. Et bien sûr de l’Asca, appuyée par France Nature Environnement 63 dont elle est membre. Une pétition a été lancée et compte à ce jour plus de 2600 signatures.

Recours en cours

Mais à la suite de l’enquête publique, la préfecture a délivré son autorisation au projet le 9 août 2022. Il restait à l’association la ressource de déposer un recours auprès du tribunal administratif, ce qui a été fait en 2023. La procédure étant longue, le jugement est toujours en attente. Mais pour l’Asca, elle a nécessité de monter un dossier que ses membres estiment solide et étayé.

« Nous avons pu démontrer aussi que l’étude environnementale réalisée pour le projet a été bâclée. »

« Nous avons démontré que la production d’énergie prévue était surévaluée et que le coût des travaux était sous-évalué, ce qui rend le projet peu rentable et encore plus au regard de son impact environnemental. Il serait plus efficace de couvrir un supermarché de Thiers de panneaux photovoltaïques, et sans rien détruire », explique Alain Descols, autre membre et animateur de l’association. Hubert Constancias complète : « Nous avons pu démontrer aussi que l’étude environnementale réalisée pour le projet a été bâclée. Par exemple, en montrant la présence du cincle plongeur et de la loutre, qui n’était pas mentionnée. »

Les pièges photo ont révélé une faune plus riche que ce que mentionne l’étude environnementale réalisée par le porteur du projet de micro centrale, affirme l’Asca. – Capture d’écran du film réalisé dans le cadre de l’opération « Aux arbres, citoyens ! »

C’est précisément dans le cadre de ce dossier qu’a débuté l’étude de biodiversité de la ripisylve. « France Nature Environnement nous a proposé de faire partie des projets financés par l’opération télé ‘Aux arbres citoyens’, ce qui a permis de financer le premier tronçon », poursuit Hubert Constancias. Cette façon de présenter le projet étant un résumé sommaire de ce qui a effectivement été réalisé.

Opération ripisylves

Les relevés du premier tronçon ont en effet été financés par cette opération de 2022 : de la confluence de la Dore en aval de Puy-Guillaume jusqu’à la confluence du Creuzier, englobant la partie visée par le projet de la micro-centrale.

Mais le financement a permis aussi à France Nature Environnement Auvergne-Rhône-Alpes de mettre au point une application mobile simplifiant ce type d’études des ripisylves, et de la tester sur la Credogne. Cet outil est IBC Ripisylves : IBC pour « indice de biodiversité et de connectivité », tel que nous l’avons pratiqué plus en amont la semaine dernière (voir article précédent). Il permet de relever facilement les données sur le terrain et de centraliser les évaluations, selon une méthode uniformisée. Utile pour chaque territoire qui s’intéresse à sa rivière, mais aussi pour réaliser des études comparatives ou avoir une vision plus globale de l’état des cours d’eau, à l’échelle de la région.

Par tronçons de 500 mètres, les bénévoles de l’Asca ont réalisé le relevé IBC de toute la rivière, de sa confluence au barrage de la Muratte. Cette année, ils réalisent la dernière partie, du barrage à la source. Sur ces deux cartes, sont indiqués en rouge les deux premiers tronçons de cette dernière tranche.

En complément, des pièges photographiques ont permis de recenser une faune abondante, comprenant le cincle et la loutre cités par Hubert, mais aussi le chat forestier ou la chouette hulotte…

Enfin, une exposition photographique pour sensibiliser à la protection des ripisylves a été créée en s’appuyant sur la collecte réalisée le long de la Credogne. Depuis trois ans, elle continue à tourner dans toute la grande région. La Credogne a ainsi voyagé bien plus loin que son lit habituel !

Protéger plus

Cette étude soutenue par FNE a permis à la fois de démontrer la richesse de la biodiversité locale et d’étayer le recours contre le projet de la micro-centrale. Elle aurait pu s’arrêter là, en même temps que le financement dédié. « Mais elle nous a motivés », me confient les bénévoles de l’Asca. C’est pourquoi ils l’ont poursuivie par leurs propres moyens, dans l’intention de la mener sur toute la longueur du cours d’eau. L’an dernier, ils se sont arrêtés au pied du barrage de la Muratte. Cette année, ils continuent vers l’amont pour les six derniers tronçons de 500 mètres.

Leur espoir est de contribuer à renforcer la protection de cette vallée, qui est déjà classée pour une partie de son parcours en Zone naturelle d’intérêt écologique floristique et faunistique (ZNIEFF), et intégrée à la zone Natura 2000 des Bois Noirs. « Nous demandons une protection forte de toute la Credogne, de sa source à sa confluence. Ce serait justifié, d’autant plus que les protections fortes de type réserve naturelle ne représentent que 1% de la surface du Puy-de-Dôme, alors que la France s’est engagée à intégrer 10% de son territoire », souligne Hubert Constancias.

Hubert Constancias, président de l’Asca. « Nous demandons une protection forte de la Credogne sur toute sa longueur », explique-t-il.

En attendant une éventuelle concrétisation de ce projet, les militants des Bois Noirs ne sont pas à court de combats. Dans la voiture qui nous mène au point de départ de notre exploration, ils me confient qu’ils sont en train de créer une autre association. Car autour de la Credogne, d’autres enjeux se font tout aussi prégnants. Se balader sur les petites routes des Bois Noirs suffit à les appréhender.

Forêt mitée

Le massif, tout en petites montagnes – culminant tout de même à 1287 mètres – et en vallées encaissées, tient son nom de l’élément le plus visible du paysage : la forêt.

Mais la forêt est aujourd’hui bien mitée. Elle est émaillée de plantations de résineux mono-espèce et du même âge, qui ont le don d’appauvrir la biodiversité et de fragiliser les arbres. Les coupes rases accentuent encore ces phénomènes. Sans compter que leur nombre choque l’œil et ne fait pas très bon effet sur la photo, dans cette partie du Puy-de-Dôme qui valorise, à travers la Maison du Tourisme du Livradois-Forez, les séjours nature, bien-être et bas carbone.

Le paysage des Bois Noirs, mité par les coupes rases.

Le projet est donc de s’attacher à surveiller de près la légalité de ces coupes radicales – qui doivent être déclarées préalablement en mairie – et à sensibiliser à une gestion durable. « Nous avons des propriétaires forestiers dans l’association en cours de constitution et j’ai suivi une formation à la gestion forestière, qui complète ma formation initiale à un métier que je n’ai jamais exercé, explique Alain Descols. Notre but n’est pas d’acheter des parcelles, comme le font d’autres associations, mais de sensibiliser aux méthodes de gestion favorables à la biodiversité : forêts mélangées, couvert continu, bois morts laissés sur place, etc. Et peut-être même, aboutir à une obligation réelle environnementale, qui peut imposer ces méthodes dans la longue durée. »

Que conclure ? Qu’on n’est pas au bout d’entendre parler de la protection du Vivant dans cette petite région du nord-est de notre département, bien moins connue que le Sancy ou même les Hautes-Chaumes du Forez. Aller s’y balader ne serait-ce que quelques heures permet de comprendre pourquoi ses habitants y sont si attachés. En cette période de canicule, elle a tout d’un discret et bien sympathique refuge.

Pour en savoir plus :
> Consulter le site de l’Association de Sauvegarde et de ses affluents.
> Sur le projet IBC Ripisylves de FNE Aura, consulter le site dédié.
> Voir aussi la vidéo réalisée sur le projet mené dans le cadre de « Aux arbres, citoyens ! ».
Quelques références d’articles pour comprendre les enjeux :
> Sur le fonctionnement d’une rivière et de sa ripisylve : Mais pourquoi l’Allier est dite « rivière sauvage » ?
> Le point de vue de la Fédération de pêche : Pêche et environnement 1/2 : comment vont nos rivières ?
> Sur une autre approche de la sauvegarde des rivières : Quand le castor fait école sur le Charlet
> Sur la préservation de la biodiversité dans les forêts du Livradois-Forez : Voyage au cœur d’un îlot de vieux bois dans le Livradois
> Sur une obligation réelle environnementale dans le Forez : ORE #2 : protéger pendant 99 ans
> Sur la notion de biodiversité en général et entre autres, sur ce que signifie une protection forte : « Le vivant s’effondre et nous regardons ailleurs »

Reportage Marie-Pierre Demarty, réalisé vendredi 19 juin 2026. Photos Marie-Pierre Demarty, sauf indication contraire. À la une : vue des gorges de la Credogne à Saint-Victor Montvianeix.

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