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Le pourquoi et le comment [cliquer pour dérouler]
Qu’y a-t-il derrière la carte postale ?
Je ne parle pas du petit mot au dos de la carte. Je parle de ce que révèle ou cache la photo de la carte. Un paysage est-il « beau » intrinsèquement ou est-ce notre regard qui le rend beau ? Ou encore le photographe, qui a cadré juste ce qu’il faut pour qu’on ne voie pas le fil électrique, le tas de fumier ou la centrale nucléaire juste à côté ?
Quelle est l’histoire des lieux ? Ce paysage apparemment « naturel » l’est-il vraiment ? Ce paysage verdoyant va-t-il rester longtemps verdoyant ?…
En ce mois de juillet où vous allez peut-être vous évader vers les zones d’altitude pour fuir la chaleur ou vous échapper en week-end pour profiter du beau temps, je vous propose de nous attarder ensemble dans les beaux (et moins beaux) paysages du Puy-de-Dôme.
En vous offrant quelques clefs de compréhension, en vous invitant à pousser votre réflexion un tout petit peu plus loin que les poncifs « c’est beau », « c’est grandiose », « c’est vert »… Et peut-être à écrire au dos de la carte postale un petit mot moins banal.
Pour commencer, il fallait bien répondre à la question : « C’est quoi exactement, un paysage ? » Et ça tombe bien : nous avons ici un spécialiste du sujet.
J’ai passé deux heures avec lui face au paysage de la chaîne des Puys et des Combrailles, assis dans l’herbe, à discuter de ce sujet si passionnant… que vous aurez droit, courant juillet, à un deuxième volet de cet entretien.
Un dernier mot : le sujet, évidemment, n’est pas seulement une façon pittoresque de vous accompagner cet été. Savoir regarder les paysages est une des façons de comprendre le territoire, de se projeter dans son avenir, de commencer à imaginer comment s’organiser collectivement pour y préserver la vie. C’est bien de cela qu’il sera question…
Marie-Pierre
Trois infos express [cliquer pour dérouler]
- Notre perception du paysage est différente selon chaque individu, selon le moment où on l’observe, mais aussi selon la société à laquelle on appartient. Pour les Français et les Latins, le paysage est à la fois ce qui s’offre à notre vue et la perception qu’en a l’observateur, alors que les Anglo-Saxons séparent ces deux notions. Plus généralement, les Occidentaux s’excluent du paysage alors que les Orientaux pensent qu’il est indissociable de l’humain et le perçoivent comme en mouvement. Les peuples premiers, ayant un rapport plus puissant avec la nature, n’ont pas la notion de paysage.
- Le paysage de notre quotidien, dit Yves Michelin, peut nous aider à percevoir d’où on vient, où on veut aller et où on ne veut pas aller. Les changements et les atteintes à ces paysages nous affectent et peuvent nous faire souffrir. Mais face à un paysage que nous découvrons, il peut nous manquer des clefs de lecture pour en comprendre les enjeux. Des personnalités pionnières, notamment les artistes, peuvent aussi faire évoluer notre perception de certains éléments de paysage.
- La philosophie chinoise peut nous aider à accepter l’évolution des paysages, pourvu que les changements restent harmonieux. Travailler à cette perception peut nous aider à nous reconnecter avec la réalité du monde. Y travailler collectivement, avec des méthodes précises, permet d’accueillir la complexité et la diversité des perceptions, et d’aboutir à des consensus sur le devenir des paysages et des territoires.
Géographe et agronome, professeur émérite à VetAgroSup jusqu’à la fin de l’an dernier, mais toujours chercheur associé de l’unité de recherche mixte « territoires » (Université Clermont Auvergne, INRAe, AgroParisTech, VetAgroSup), Yves Michelin a travaillé sur la notion de paysage, notamment sur le rapport entre pastoralisme et paysage dans la chaîne des Puys. En introduction d’un mois de juillet que Tikographie va placer sous le signe des paysages de notre territoire, nous discutons de cette notion un peu plus complexe qu’il peut paraître.
La conversation prend un tour très concret, car le chercheur me donne rendez-vous non pas dans un bureau, mais sur le promontoire rocheux de Saint-Pierre-le-Chastel : d’un côté les rondeurs de la chaîne des Puys, de l’autre, le début du plateau des Combrailles. Derrière, nous savons que se profile la ligne plus accidentée du Sancy. Des paysages qu’on pense connaître par cœur. Mais savons-nous les regarder ?
Tikographie : Commençons par une question basique, mais peut-être pas si simple : qu’est-ce qu’un paysage ?
Yves Michelin : La définition est différente si on est un Européen latin, un Anglo-Saxon, un Occidental en général, un Oriental. Du point de vue français et sud-européen, c’est une portion d’espace qui s’offre à la vue, perçue par un observateur. Pour les Anglais, landscape, ou en allemand Landschaft est un objet matériel, sans observateur. Si on ajoute la notion de perception, il y a un autre mot : scenery.
Nous Français mélangeons les deux notions en un seul mot. L’aspect sensible est lié à l’individu, mais aussi au moment et au contexte. C’est ce qui fait la richesse du mot, et sa complexité. Il peut laisser croire qu’on est en conflit avec un autre observateur, alors qu’on ne parle pas de la même chose. Le paysage en général n’existe pas. Il est lié à des valeurs, des normes, des histoires… C’est un mot-valise où chacun met ce qu’il veut.
« Le paysage en général n’existe pas. »
C’est pourquoi quand je travaille avec des gens, je ne parle pas du paysage mais des « paysages de chez vous ». C’est déjà plus clair. Cela permet de préciser : quand on dit « j’aime » ou « je n’aime pas » : quoi ? Et pourquoi ? En discuter permet de s’apercevoir que globalement, il y a une énorme majorité d’opinions consensuelles et quelques points de conflits, liés à des lieux ou à des aménagements précis. À partir de là, on peut s’accorder et trouver des solutions.
Cela signifie-t-il que ce qu’on appelle un paysage est forcément un beau paysage ?
Y.M. : Un paysage, c’est ce qu’on a devant les yeux. C’est pour ça qu’aujourd’hui, on parle de paysages urbains. On a même poussé jusqu’à parler de paysage sonore, olfactif ou même tactile. C’est ce qui met en relation avec ce qui est autour de nous. Chacun peut le percevoir différemment. Il y a un consensus chez les anthropologues pour dire que la perception de ce qui nous entoure n’est pas universelle.
Ce qui nous ramène à la différence de perception entre Occidentaux et non Occidentaux…
Y.M. : L’anthropologue Philippe Descola propose de classer les sociétés en quatre catégories. Il sépare les catégories d’une part selon l’intentionnalité qu’on prête à l’autre et d’autre part à la matérialité. Quand on croise ces deux notions, il y a d’un côté les Occidentaux et à l’opposé, les Orientaux. L’Occidental, depuis la Renaissance, se retire, se considère à part du monde. C’est un héritage du christianisme : Dieu a créé la planète à notre usage, ce qui nous autorise à en faire ce qu’on veut et nous éloigne de tout ce qui est naturel.
« Chez nous, l’esthétique du beau est figée. »
Chez les Orientaux, le corps de l’individu est indissociable du monde ; il y a un parallèle entre le microcosme du corps et le macrocosme du monde, qui fait qu’on ne peut pas séparer l’observateur de ce qui est autour de lui. C’est pourquoi le paysage, notamment en Chine, est indissociable de l’humain. Ça change complètement le rapport au monde. Chez les Chinois, tout est réductible au yin et au yang, et tout est en perpétuel remaniement : le yin se transforme en yang, le yang en yin. Ce qui est important, c’est le souffle vital, l’harmonie, qui est à trouver dans le mouvement. Alors que chez nous, l’esthétique du beau est figée.

Descola ajoute deux catégories, qu’on trouve parmi les peuples premiers. Quels rapports entretiennent-ils avec les paysages ?
Y.M. : Ce sont les sociétés totémiques et les sociétés animistes. Les premières considèrent qu’il n’y a pas de différence entre humains et non-humains. Il y a des lignées. Si on est de la lignée de l’ours, on peut être humain, se transformer en ours, puisqu’on fait partie de la même famille.
Les animistes considèrent que tout ce qui nous entoure est doté d’intention, de pouvoir : les pierres, l’eau, les oiseaux, les plantes… Il faut établir des contrats en permanence avec toutes ces entités.
Ces deux catégories ont des rapports très différents avec ce qui les entoure. Pour eux, il n’y a pas de paysage comme pour les Occidentaux ou les Orientaux. Mais il y a un rapport très puissant avec ce qui nous entoure.
Par exemple, une amie a travaillé en Belgique avec des populations émigrées où des gens avaient des maladies incompréhensibles pour des médecins occidentaux. Elle les a fait travailler avec des playmobils, des petits objets, et elle leur a fait décrire le territoire où ils vivaient. Elle s’est aperçue qu’ils avaient une vision animiste de l’espace. Et ils percevaient des mauvais esprits, des gens malfaisants, des lieux malsains, qui conduisaient à des pathologies. Mais des pathologies qui n’affectent que ceux qui y croient. Donc pour un médecin occidental, ces maladies n’existaient pas. Et pourtant des gens en mouraient.
Ce n’est donc pas si loin de la notion de paysage comme « la perception de ce qui nous entoure » ?
Y.M. : Ma conviction, d’un point de vue philosophique, est que ce qu’il y a autour de nous est une partie de nous-mêmes. C’est une conviction qui s’inspire de la pensée taoïste.
« Un éleveur sélectionneur d’Aubrac est un peu totémique. »
Selon moi, les catégories de Philippe Descola ont leurs limites. Car pour avoir travaillé avec beaucoup d’agriculteurs, j’ai observé qu’il y a un fond dans leur façon de voir qui n’est pas complètement occidental. Il peut être un peu taoïste ou animiste. Un éleveur sélectionneur d’Aubrac est un peu totémique : il est de la lignée des vaches. Le groupe d’éleveurs qui se nomme « Éleveurs Autrement » a des pratiques que les zootechniciens conventionnels pourraient considérer comme bizarres : ils dialoguent avec leurs animaux. Ils sont un peu animistes. Mais quand ils aiment le travail bien fait, ils ont une pensée occidentale très chrétienne.
Qu’apporte le paysage aux gens qui y habitent ?
Y.M. : Le paysage peut beaucoup aider à mieux savoir d’où on vient, où on veut aller et surtout où on ne veut pas aller. Et ce qui nous affecte. On le voit quand il y a des actions perçues comme des atteintes au paysage. Les gens souffrent, pour de vrai. Par exemple, je travaille avec des agriculteurs sur les pullulations de campagnols. Certains éleveurs me disent : « Tu ne peux pas savoir ce que ça me fait. Ça me bouffe le ventre ! »
Ça va dépendre du rapport avec ce qu’on a autour de nous. Les actions nous affectent à différents niveaux, que des artistes et anthropologues dans la lignée de Hundertwasser nomment « nos cinq peaux » : notre corps, nos vêtements, notre maison, notre entourage, et l’univers. Des changements peuvent provoquer en nous des réactions plus ou moins violentes, plus ou moins épidermiques, plus ou moins rationnelles. Ils affectent une de ces « peaux » ou une autre, selon le contexte. Le paysage m’a aidé à le comprendre.

On a parlé là des paysages comme ce qui nous entoure au quotidien. Mais quand on voyage, quand on va découvrir des paysages dans des pays lointains, est-ce la même notion de paysage ?
Y.M. : Ça dépend pour qui. Le paysage, c’est ce qui s’offre à notre vue. Ça peut être le paysage de tous les jours mais ça peut être le paysage de là où on va pour une raison ou une autre. Mais on n’aura pas les mêmes clefs de lecture d’un espace sur lequel on a une histoire ou d’un espace où on n’en a pas.
Le défi que nous avons, c’est de donner au visiteur les clefs pour qu’il ne le perçoive pas comme un papier peint ou une carte postale.
« On n’aura pas les mêmes clefs de lecture d’un espace sur lequel on a une histoire ou d’un espace où on n’en a pas. »
Le visiteur prend un instantané d’un paysage. S’il n’a pas les clefs pour le lire, c’est une émotion qui va succéder à une autre : la chaîne des Puys, ensuite le Sancy, puis ailleurs… Quand on lui demandera comment c’était, il va dire « C’était beau ». Si on le pousse un peu, il dira que c’était vert, c’était des volcans, c’était calme… Ou bien des lieux communs véhiculés par les réseaux sociaux.
Mais finalement, chacun peut avoir sa propre perception d’un paysage ?
Oui, mais on a observé qu’il y a des registres dans nos perceptions. Le registre individuel est unique et même instantané, dépendant du moment où on le regarde. Mais ce serait dommage d’en rester là parce qu’on observe qu’au-delà des différences, un certain nombre de gens partagent des points de vue sur un paysage : parce qu’ils ont le même bagage culturel, la même histoire, les mêmes valeurs.
« Il y a des choses qu’eux seuls vont percevoir. »
Si on réunit des voisins qui ont vécu tous au même moment au même endroit, il y a des choses qu’eux seuls vont percevoir. Par exemple il y a 40 ans, les natifs d’ici n’aimaient pas les genêts, alors que les visiteurs trouvaient ça formidable ; certains disaient que c’était les mimosas du Massif central. Mais les gens d’ici disaient qu’un genêt de plus, c’était un homme de moins, car il témoignait de l’abandon de l’agriculture. On savait aussi que dix ans après, il y aurait des taillis, puis la forêt. C’était le premier signe d’une perte de contrôle de l’espace autour de nous.
Trente ans après, on a refait les mêmes enquêtes et plus personne ne parlait des genêts en négatif : soit il y a eu reprise agricole, soit une dynamique forestière s’est installée. Les genêts sont restés seulement en lisière et on s’est aperçu que leurs fleurs amènent comme du soleil quand il fait gris.

On peut donc changer de point de vue sur un même paysage ?
Y.M. : Des gens peuvent aussi nous ouvrir les yeux. Cézanne ou Matisse disait : « Je ne peins pas la nature comme elle est mais comme elle sera vue ». C’est l’exemple des Coquelicots de Monnet. Les critiques d’art ont dit à l’époque : « C’est quoi cette merde ? C’est vulgaire de peindre ces mauvaises herbes. » On a ainsi des gens qui à un moment vont montrer aux autres une autre façon de voir le paysage. Et parfois ça devient la norme, comme les champs de coquelicots.
Cela veut dire que non seulement la matérialité du paysage change, mais les représentations qu’on s’en fait aussi.
« On a ainsi des gens qui à un moment vont montrer aux autres une autre façon de voir le paysage. »
En cela, la philosophie chinoise est intéressante car elle nous donne des clefs pour pouvoir nous dépatouiller avec ce changement permanent. Elle nous dit : c’est normal que ça change ; ce qui est à éviter, c’est de perdre les forces vitales, l’harmonie. Il faut être dans l’harmonie du mouvement. Il y a des mouvements harmonieux d’une grande puissance, et des mouvements disharmonieux qui sont désastreux.
Qu’est-ce que vos recherches vous ont apporté dans votre façon de regarder un paysage ?
Y.M. : Maintenant, dans un paysage, je cherche les gens. Il y a toujours des gens, et une histoire. Le paysage qu’on a sous les yeux vient de quelque part et va aller quelque part. Cela permet de nous remettre dans le monde, nous ré-enracine. Cela renvoie au yin et au yang des Chinois. C’est ce que j’essaie de communiquer partout car les gens sont de plus en plus déconnectés de la réalité du monde. Ils la voient à travers des idéologies, des normes, des archétypes, une pensée d’une grande pauvreté qui génère un énorme stress.
« Le paysage est pour moi un moyen de redonner de l’humanité. »
Dans mon école, 25% des étudiants pensaient que tout est foutu : une angoisse écologique qui leur faisait dire « Je ne fais rien ». Alors que c’est le moment ou jamais d’agir ! J’ai envie de leur dire qu’il faut justement bosser et non pleurnicher !
Et cela vient de cette déconnexion. Le paysage est pour moi un moyen de redonner de l’humanité.
Ce n’est pas compliqué, mais c’est complexe. Il y a des mécanismes qu’on connaît, des outils pour les percevoir, mais tout est imbriqué : dans l’espace et dans le temps, avec des dimensions naturelles et humaines, des faits, l’idée qu’on s’en fait, les valeurs qu’on colle dessus. C’est tout ce mariage entre des réalités, des mécanismes, des trajectoires, les idées qu’on s’en fait qui va nous permettre de trouver des solutions. Et on ne les trouvera qu’ensemble, en pariant sur le fait qu’on est capable de le faire et qu’on doit le faire.
On ne changera pas le monde, mais localement, sur des objets bien définis, on peut s’entendre. Il faut créer des accords locaux, qui se négocient, avec une bonne connaissance des processus. La somme de tous les petits changements produira un monde différent. En tenant compte bien sûr qu’il y a aussi des enjeux politiques et économiques, avec des instances à d’autres échelles qui ont à prendre leurs responsabilités.

Plus concrètement, comment « lire » un paysage ?
Y.M. : Je n’aime pas vraiment le terme de « lecture du paysage », car il a été véhiculé dans le cadre de méthodes standardisées, avec l’idée qu’on peut l’évaluer par des grilles de notation. Mais les mesures quantitatives ne prennent pas en compte toute la richesse du paysage et de ses représentations.
Il est intéressant de se poser devant, de se laisser pénétrer du paysage, puis de commencer à détricoter ce qu’on voit. [Ici, Yves Michelin se tourne vers le paysage qui nous fait face.] Il y a des formes rondes qui côtoient des formes plates. Tiens, là, une ligne droite. C’est bizarre parce qu’elle se retrouve là. Pourquoi cette ligne droite alors qu’à côté, c’est rond ? Pourquoi j’ai un versant concave alors que l’autre est convexe. Pourquoi tout d’un coup j’ai une falaise ? Et deux vallées encastrées avec une grosse rivière et une petite ? Pourquoi des prés ici et des bois là ? Des haies qui ne sont pas continues ? Du vert foncé d’un côté et du jaune plus loin…
On commence à se poser des questions, à détricoter…
À partir de ce détricotage, quelle est l’idée ? Essayer de comprendre comment les lieux ont été occupés ? Comment le paysage a évolué ?…
Y.M. : Ça dépend des gens. Pour moi, la question est : comment en est-on arrivé là ? D’où ça vient et où ça va ? Quelle est la part de la géologie, du climat, de la végétation, de l’humain ? Et qu’est-ce qui me permet de le dire ? Quels sont les indices ? C’est un peu une enquête policière.
Ensuite, se demander aussi : pourquoi j’aime ça ? Qu’est-ce qui me plaît là-dedans ? Et aussi : qu’est-ce que je n’aimerais vraiment pas ?
« On arrivait à la fin au « paysage du pire » qui était l’addition de toutes les horreurs. »
Avec une de mes anciennes doctorantes, on avait développé un dispositif « Le paysage qu’on ne veut pas ». On demandait aux gens, à propos d’un paysage, tout ce qu’ils ne voulaient pas. On arrivait à la fin au « paysage du pire » qui était l’addition de toutes les horreurs. À partir de ce pire, on les faisait discuter de ce qu’on fait pour ne pas y arriver. Petit à petit, on construisait un consensus et on arrivait à ce qu’ils s’entendent.
Y a-t-il tout de même des aspects du paysage qui font l’unanimité ?
Y.M. : Pas vraiment. Dans une expérience sur le plateau de Millevaches, nous avons travaillé en demandant aux gens de faire des photos répondant à des questions précises sur des aspects émotionnels : les photos-souvenirs que vous aimeriez emporter, celles que vous aimeriez présenter pour attirer des touristes, ce que vous aimeriez voir disparaître, ce que dont vous voudriez garder la trace pour transmettre à vos petits-enfants la mémoire de ce qui va disparaître. Dans ce dont les gens ne voulaient pas, 9 habitants sur dix ont retenu les plantations d’épicéas et de douglas. Mais parmi les touristes, 20% ont retenu les mêmes plantations comme cartes postales à envoyer aux copains !
Même quelque chose comme les coupes rases qui mitent le paysage ne fait pas consensus ?
Y.M. : Oui, tout de même, ça fait consensus. Sauf chez les forestiers, et encore certains prônent d’autres formes de gestion. Cependant dans une plantation monospécifique, où tous les arbres ont le même âge, il n’y a pas d’autre solution. On peut faire évoluer ce type de peuplement forestier, mais petit à petit, et c’est compliqué, surtout avec le climat qui se dérègle.
Donc effectivement il y a quelques consensus, mais c’est très marginal. Ou alors dans des groupes précis.
« L’homme a été en interaction avec les lieux depuis des milliers d’années, mais sans qu’on puisse en repérer la trace dans le paysage. »
Par exemple pour la candidature Unesco de la chaîne des Puys, les experts internationaux n’ont d’abord pas aimé nos paysages. Ils trouvaient qu’ils n’étaient pas assez naturels. C’est ce qui nous a amenés à construire la notion de paysage naturel et habité, en faisant valoir qu’il manque une catégorie à celles prévues par l’Unesco : celle dont la valeur paysagère est liée au fait que l’homme a été en interaction avec les lieux depuis des milliers d’années, mais sans qu’on puisse en repérer la trace dans le paysage. Le caractère naturel est indissociable de certaines pratiques.
C’est vrai ici et c’est vrai pour les éleveurs de rennes Samis en Norvège avec la toundra. On s’est beaucoup inspiré d’eux pour cette candidature. Pour moi, les éleveurs de la coopérative d’estive d’Orcines ont plus à voir avec les Samis qu’avec les céréaliers de la Limagne !
| Un été dans les paysages À partir de demain, suivez-nous dans les paysages du Puy-de-Dôme ! Tout au long du mois de juillet, nous vous proposons une série « un jour, un paysage ». Chaque jour sur notre page LinkedIn, puis chaque mardi en compilation ici, nous tenterons de donner quelques clefs pour vous inviter à observer plus attentivement les paysages de vos balades et sorties. |
Entretien Marie-Pierre Demarty, réalisé mercredi 24 juin 2026. Photos Marie-Pierre Demarty, sauf indication contraire. À la une : Yves Michelin devant le paysage familier de la chaîne des Puys.
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