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Le pourquoi et le comment [cliquer pour dérouler]
Il y a longtemps que j’avais envie de m’intéresser aux tourbières. Ne serait-ce que pour trouver l’occasion de mieux comprendre le fonctionnement et l’intérêt de ces milieux bizarres, qui véhiculent un imaginaire hétéroclite associant jardinage, bon whisky, plantes carnivores et légendes inquiétantes.
Alors que nous sortons d’un été où le climat a franchi une marche de chaleur et de sécheresse plus que préoccupante, le moment me semblait opportun.
Il le devient encore plus, sous le coup d’une actualité qui me rejoint sur le fil : pile au moment où je m’apprête à publier cette petite série, voilà que les tourbières et lacs de l’Artense et du Cézallier rejoignent la liste des zones humides d’importance internationale, devenant le 58e site auréolé du label créé par la convention Ramsar en 1971. Le projet porté par le parc des Volcans aboutit après presque dix ans d’une longue démarche embarquant tout un territoire.
Cette nouvelle bouscule un peu la façon dont j’avais prévu de vous présenter les choses. Mais je vais quand même rester sur le schéma prévu. Je reviendrai donc sur cette nouvelle et sur ce territoire dans le dernier volet. Auparavant, nous allons faire un petit tour dans le Forez où je suis allée me balader cet été.
Car l’autre bonne nouvelle, c’est que les tourbières sont présentes sur tous les massifs de notre territoire. Voici donc notre petite série de rentrée, pour comprendre comment ça fonctionne, pourquoi elles sont fragiles, où elles sont et comment on œuvre pour les préserver.
Marie-Pierre
Trois infos express [cliquer pour dérouler]
- Les tourbières sont des zones humides particulières. Du fait de la présence d’eau en permanence, les végétaux morts ne se décomposent pas, en raison du manque d’oxygène. Il en résulte un matériau spécifique, la tourbe, qui se forme très lentement. Les sphaignes, plantes caractéristiques des tourbières, poussent en continu et retiennent jusqu’à 30 fois leur poids en eau.
- Les tourbières contribuent ainsi à retenir l’eau sur les territoires, ce qui est un atout précieux alors que nos étés sont de plus en plus impactés par la sécheresse. Elles jouent aussi un rôle de filtre pour atténuer la pollution des cours d’eau. Et elles conservent la mémoire des évolutions de leur environnement au fil des siècles, grâce aux végétaux, animaux, bactéries, pollens et autres sédiments qui y sont préservés.
- Puisque les végétaux ne s’y décomposent pas, elles jouent aussi un rôle important en tant que puits de carbone. À ce titre notamment, les tourbières boisées telles que celle de L’Olme, dans le Forez, sont particulièrement intéressantes, quoique peu connues.
De Clermont, le GPS indique pas loin de deux heures de route pour atteindre La Chaulme. Nous sommes ici sur le rebord du département, tout au sud-est, en plein massif du Forez. Et de La Chaulme, nous avons encore un ou deux kilomètres en direction du minuscule hameau de L’Olme pour arriver à destination.
Je suis partie avec Katia Ducroix, chargée de projets au Conservatoire d’espaces naturels d’Auvergne, en lui donnant pour mission de répondre à la question : c’est quoi au juste, une tourbière ? Et bien sûr, d’y répondre à l’aide d’un exemple, en m’emmenant sur place. Si Katia a choisi celle-ci, c’est peut-être précisément parce qu’elle ne répond pas à l’idée qu’on se fait d’une tourbière. Nous pénétrons dans une luxuriante forêt.
Ici, l’essence qui domine est le pin sylvestre. Rien de surprenant à trouver dans le Forez, à 1160 m d’altitude, ce résineux bien de chez nous qui a spontanément élu domicile là où la déprise agricole a laissé des friches. Mais cette forêt de pins ne ressemble pas à celles qu’on connaît ailleurs. Ici, le couvert d’arbres n’est pas très dense et laisse filtrer la lumière.
Des bouleaux se mêlent par endroits aux résineux. Et le sous-bois est incroyablement vert en cette fin juillet où on s’est habitués, après trois canicules, aux paysages jaunes et bruns. Nous sommes dans un milieu naturel appartenant à la catégorie des tourbières boisées. Approchons-nous.
30 fois son poids en eau
Le terrain est bien celui d’une zone humide, tapissée d’une succession de coussinets verts et spongieux. C’est un sol bosselé qui amortit le pas et cache des creux traîtres pour les chevilles. Toutes sortes de végétaux, de toutes les hauteurs, s’y côtoient sous les arbres. Des fougères, des myrtilles, des herbes hautes ou basses, des buissons. Tout cela dissimule plus ou moins la reine de cette zone si particulière : la sphaigne, cette plante discrète qui a transformé l’endroit en tourbière.
Braquons sur elle les projecteurs. Ou plutôt, les deux instruments que Katia a emportés. En premier lieu, elle enfonce entre ses pieds une tige métallique à peu près aussi grande qu’elle. Elle me fait faire l’exercice : le métal s’enfonce presque complètement, d’un coup, aussi facilement que dans une motte de beurre. Puis il se bloque tout aussi brusquement. À 1,50 mètre environ, peut-être un peu plus, la tige a touché le fond de ce tapis spongieux et trouve le sol.

Cette partie traversable, c’est la tourbe. Quiconque cultive son jardin a déjà eu l’occasion d’effriter entre ses doigts cette matière étrange. Elle ressemble à une terre très noire mais n’en est pas. On l’achète en jardinerie, provenant principalement d’Europe du Nord, presque toujours présente dans les terreaux. Mais pénétrer dans une de ces zones hyper-humides et prendre conscience de leur importance cruciale dans nos étés en voie d’assèchement peut facilement convaincre d’apprendre à jardiner autrement.
« La présence d’eau implique qu’il y a très peu d’oxygène ; de ce fait, il n’y a pas de dégradation. »
Pour me faire découvrir les stades de sa formation, Katia s’empare de l’autre instrument qu’elle a apporté : une tarière. Elle prélève une vingtaine de centimètres de cet épais tapis et explique : « Nous sommes dans des sols gorgés d’eau en permanence, et ici, très acides. La présence d’eau implique qu’il y a très peu d’oxygène ; de ce fait, il n’y a pas de dégradation. La partie basse des végétaux meurt et brunit, mais ne se décompose pas. On peut voir ces brindilles qui composent la tourbe », dit-elle en éparpillant la carotte prélevée, pour laisser apparaître les petits filaments.

Pour le dire encore plus clairement : la sphaigne est un genre de mousse qui croît indéfiniment. Seule la partie haute, verte, est vivante. Au fur et à mesure de sa croissance, la partie basse de la tige meurt, mais elle garde sa capacité à retenir de l’eau comme une éponge. « Elle retient jusqu’à trente fois son poids en eau », précise Katia.
Entre 1500 et 7500 ans
Parfois, la sphaigne croit plus vite en hauteur qu’elle ne se tasse en profondeur. C’est ce qui forme ces bosses qui tapissent la zone. Car si la croissance de ces plantes est lente, la formation de la tourbe (retenez – ou pas – qu’on appelle ce phénomène « turfigénèse ») est un modèle de ralenti. On estime qu’elle progresse de 0,2 à 1 millimètre par an.


Environ 1,50 m ou un peu plus pour les quelques sondages que nous réalisons : faisons le calcul pour celle où nous nous trouvons. Au minimum (avec une croissance d’1 mm par an), elle pourrait s’être formée à partir des années 500 de notre ère, soit à l’époque des Mérovingiens. Au maximum (à raison de 0,2 mm annuel), sa naissance remonterait 7500 ans en arrière : cette époque lointaine des premiers temps de l’agriculture, deux millénaires avant les premières dynasties de l’Égypte ancienne.
Ajoutons un autre ingrédient. Il peut arriver qu’au cours de son histoire, la tourbière ait été asséchée, en raison notamment de pratiques d’élevage, puis ait recommencé à produire de la tourbe. Il s’est formé alors une couche plus dure de sol plus classique, prise en sandwich entre deux épaisseurs de tourbe. On appelle cette couche KTH (n’essayez pas de retenir les termes techniques et allemands qui se cachent derrière ce sigle !). Votre sondage peut alors prendre pour le fond de la tourbière ce qui n’est en fait qu’un « accident » intermédiaire. Il n’y a cependant pas de raison de penser que cette couche intermédiaire soit présente ici : le caractère boisé tend à indiquer que cette partie de la tourbière n’a jamais été exploitée.

On comprend dans ces processus de formation une première utilité scientifique de ces milieux. Au fur et à mesure que la plante dépérit et s’enfonce en se transformant en tourbe, elle entraîne dans son enfoncement tout ce qui a pu se déposer sur la partie supérieure : pollens et bactéries, sédiments, insectes et autres petits animaux, micro-algues et plantes diverses… Le tout aussi bien conservé que la sphaigne elle-même. Autant dire qu’une tourbière est le reflet chronologique de toute l’activité, naturelle ou humaine, qui l’a environnée. Évolution des espèces présentes, des boisements, du climat, de l’agriculture ou des pollutions y sont répertoriées comme dans un livre.
« On n’a pas ici certaines espèces typiques comme la droséra ou les linaigrettes. »
Tant que nous sommes dans les vertus appréciables des tourbières, mentionnons que l’effet éponge a la faculté de retenir l’eau en grande quantité sur le territoire, y compris en été, et d’apporter une humidité propice aux végétaux et au maintien d’un microclimat un peu plus frais. Quand l’évolution du climat tend à accentuer les sécheresses, les milieux tourbeux deviennent d’autant plus précieux.
Et puisqu’elles contiennent autant d’archives des milieux environnants, on comprendra facilement qu’elles ont aussi un rôle de filtration et qu’elles peuvent retenir les polluants, contribuant à la qualité des eaux qui vont rejoindre les rivières.

Un max de biodiversité
La tourbière est aussi un milieu naturel très spécifique. Elle est donc le support d’un riche écosystème où s’épanouissent de nombreuses espèces végétales ou animales, « quoiqu’un peu moins ici que dans les tourbières ouvertes, non boisées, me précise ma guide. Par exemple on n’a pas ici certaines espèces typiques comme la droséra ou les linaigrettes. Mais on trouve des canneberges, et grâce à leur présence, on a aussi le nacré de la canneberge, un papillon qui tend à disparaître en France. » Tendant la main vers une touffe de tiges vertes rigides, elle identifie la prêle, également amatrice de milieux tourbeux. « Cette espèce est hyper ancienne : elle est présente et a peu évolué depuis des millions d’années », s’émerveille-t-elle.
Les tourbières attirent également une faune spécifique aux milieux humides, mais Katia ne peut pas détailler lesquelles et s’en explique : « On pourrait citer l’azuré des mouillères, papillon inféodé à la gentiane pneumonanthe, ou le lézard vivipare. Mais on n’a pas cherché leur présence ici. Nous travaillons sur la fonctionnalité des milieux et non sur les espèces. L’intention est de préserver des formes de milieux naturels offrant des conditions d’habitats propices à toute la faune adaptée à ce milieu. Si on s’attachait plutôt à sauvegarder quelques espèces emblématiques, ça pourrait être au détriment de beaucoup d’autres. »

| Sur un autre type de zone humide, lire aussi : « La zone humide du Rayet reprend des couleurs et c’est une bonne nouvelle » |
Lieux de naissance
Une question me taraude : comment s’installe une tourbière ? Pourquoi c’est plus spongieux ici que juste de l’autre côté du chemin forestier qui nous a conduit jusqu’ici ? « Ses mécanismes sont mal connus ; ils sont complexes, il y a beaucoup de facteurs », commence Katia, avant de donner quelques clefs : « Il faut qu’il y ait beaucoup d’eau, de façon permanente. Cette eau peut provenir de pluies abondantes, comme c’est le cas ici. Elle peut aussi résulter d’un écoulement constant pour celles qu’on appelle les tourbières de pente », précise-t-elle.
Autre facteur : « Elles sont souvent en altitude », en tout cas dans nos régions tempérées. Cette caractéristique découle de la précédente : l’altitude garantit un climat plus frais, qui évite les phénomènes d’assèchement. Enfin, elle cite la présence des plantes qui « font » la tourbière. Ici ce sont les sphaignes, qui produisent les tourbières acides ; d’autres plantes vont au contraire générer des tourbières plus calcaires, dites « alcalines ».
Terrains propices, donc : les creux, les replats, les petites cuvettes, les endroits où l’eau peut ralentir, séjourner, imbiber les lieux. Logique, puisque c’est cette eau pas trop courante ou agitée qui empêche l’oxygène d’opérer son travail de dégradation des matériaux organiques.
« Une tourbière, c’est le puits de carbone le plus dingue qu’on puisse imaginer. Et les tourbières boisées, c’est le summum. »
Et puisque les végétaux ne se décomposent pas, on comprendra aisément que les tourbières sont efficaces pour retenir le carbone. Historiquement, on les a d’ailleurs utilisées comme combustible pour faire du feu : une fois séchée, la tourbe a les mêmes propriétés que le charbon.

Katia me précise, expliquant le choix de la tourbière qu’elle m’a emmenée visiter : « Une tourbière, c’est le puits de carbone le plus dingue qu’on puisse imaginer. Et les tourbières boisées, c’est le summum. On les a longtemps considérées comme les moins intéressantes, mais on revient aujourd’hui sur cette idée. Parce que l’addition de la tourbe et des arbres, c’est un double stockage du CO2. Et en plus, elles s’assèchent moins vite. »
Car une tourbière peut effectivement s’assécher. Maintenant que nous en savons un peu plus sur la façon dont ce milieu singulier naît et vit, il nous reste à savoir comment elle meurt et pourquoi ça nous affecte. Pour cela, il nous faut continuer la visite et aller voir, de l’autre côté du bois, l’envers du site de L’Olme. Rendez-vous au prochain article.
| Prochain article : « Autopsie d’une tourbière morte« |
Reportage (texte et photos) Marie-Pierre Demarty, réalisé mercredi 22 juillet 2026. À la une : dans la tourbière de L’Olme, Katia montre la présence des sphaignes, ces plantes caractéristiques qui retiennent l’eau et permettent de maintenir le terrain constamment humide.
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