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Le pourquoi et le comment [cliquer pour dérouler]
J’avais déjà présenté un ouvrage dans cette petite collection s’adressant au grand public et surtout à ceux que la lecture d’essais complexes ou d’ouvrages universitaires effraie. Grands comme la paume de la main, pas plus épais qu’un magazine, volontairement didactiques et écrits dans un langage courant mais dans le plus grand respect de la rigueur scientifique, ces petits bouquins à moins de 5 euros sont parfaits pour se familiariser avec un sujet dans une vision d’ensemble.
Sur la biodiversité et son effondrement, c’est exactement ce dont nous avons besoin. Il est à mettre entre toutes les mains de ceux qui veulent alerter autour d’eux, mettre en avant que non, décidément, il n’y a pas que le climat ou les bruits de bottes qui donnent de graves signes d’inquiétude.
Car parler du vivant est d’une infinie complexité. Se focaliser sur une espèce emblématique ne donne qu’une vision étroite du problème, que ce soit le loup, le renard, la belette ou le petit lapin. Et essayer de faire comprendre les conséquences de la disparition de l’Apollon arverne, de l’ours polaire ou d’une quelconque bactérie microscopique sur notre quotidien humain vous expose immanquablement à vous emberlificoter dans des descriptions de chaîne alimentaire plus spongieuses qu’une zone humide en voie d’assèchement.
Sauf si vous avez assimilé les bases posées de façon très claire par ce petit livre jaune.
J’ai profité de cette publication pour demander à ses deux auteurs quelques compléments d’explication et de récit sur le vivant. De quoi vous donner envie d’aller planter des haies pour pouvoir converser avec le rouge-gorge, l’alouette et le pinson. Même si vous avez bien noté avec moi que le vivant, c’est bien plus sérieux que juste les petites fleurs et les petits oiseaux.
Marie-Pierre
Trois infos express [cliquer pour dérouler]
- La biodiversité est constituée de l’ensemble des espèces présentes sur Terre, animales, végétales, micro-organismes, champignons, mais aussi de toutes les interactions entre espèces. Elle est indispensable à la survie de l’humanité, mais cette dernière provoque actuellement une crise d’extinction des espèces, qui s’apparente plus à un effondrement qu’à une érosion, car elle est massive et très rapide. Il est cependant difficile de la percevoir et de l’expliquer, car le vivant est mal connu et d’une grande complexité.
- Pour la faire mieux comprendre, Stéphane Herbette et Christian Amblard, chercheurs en botanique et en hydrobiologie, publient un petit ouvrage décortiquant les mécanismes de cet effondrement, ses causes, qui sont d’origine humaine, et ses conséquences, qui nous concernent en premier lieu. Alors que les grands dirigeants et médias se détournent du sujet au profit d’autres thèmes, géopolitiques et économiques, ils mettent en évidence que cette crise environnementale peut faire bien plus de victimes que les guerres.
- Les actions pour y remédier passent d’abord par les mesures de protection forte, telles que les parcs nationaux ou les réserves naturelles nationales, dont l’Auvergne, par exemple, est trop peu dotée. Cette protection forte se tourne en priorité vers les zones riches en biodiversité, notamment pour notre région les parties les plus hautes, l’étage alpin des massifs, ou les zones humides. Mais ces mesures « d’urgence » sont insuffisantes. Les vrais leviers sont à chercher dans la transformation de nos modes de vie, et en tout premier lieu dans le changement de modèle agricole.
Stéphane Herbette est professeur des Universités en biologie végétale. Botaniste et écophysiologiste, en poste à l’Université Clermont Auvergne, il dirige une équipe de recherche du laboratoire PIAF, qui étudie la résistance des arbres face au changement climatique et notamment à la sécheresse, et il enseigne la botanique de terrain. Christian Amblard, docteur d’Etat en sciences naturelles, est directeur de recherche honoraire au CNRS, spécialiste de la biodiversité microbienne dans le fonctionnement des systèmes aquatiques, et ancien directeur du laboratoire LMGE associant le CNRS et l’UCA.
Ces deux scientifiques viennent de publier « L’Effondrement du vivant – Causes et conséquences », dans la collection L’opportune des éditions Presses Universitaires Blaise Pascal. Selon le principe de la collection, ce petit ouvrage facile d’accès fait le point sur les connaissances d’une thématique. En l’occurrence, sur un enjeu majeur mais trop peu visible auquel est confronté l’humanité entière.
Tikographie : Quelle est la genèse de cet ouvrage ?
Stéphane Herbette : C’est une sollicitation du Directeur des éditions PUPB. Il avait suivi un stage de botanique que j’encadre. J’y parle de la biodiversité végétale et de ses menaces. Il avait à cœur de publier un ouvrage sur ce thème. J’ai voulu que ce soit le fruit de compétences complémentaires et j’ai demandé à Christian de m’accompagner dans ce projet.
Christian Amblard : Nous nous connaissions car nous avons déjà travaillé ensemble sur un ouvrage collectif, en 2015, sur la biodiversité en Auvergne. C’était un ouvrage plus volumineux, où on entrait plus dans le détail.
S.H. : Pour ce nouvel opus, nous étions motivés par la nécessité de rendre visible cet enjeu, dans une actualité bien chargée par autre chose. C’était un moment opportun.
C.A. : Il faut continuer à informer, sensibiliser, dans la mesure où les politiques ne parlent pratiquement plus de biodiversité. Pendant la campagne électorale, le sujet de l’environnement a concerné 1 % du temps des débats.
Aucun ouvrage de ce type n’existait sur ce sujet ?
S.H. : Dans un si petit format, pas à ma connaissance. L’idée est de toucher le public qui n’a pas lu les ouvrages plus détaillés et peut-être moins accessibles.
C.A. : La collection a pour principe de présenter l’essentiel d’une question de façon accessible à tous, en 64 pages. Ce n’est pas facile de résumer un tel sujet, mais l’essentiel y est.
S.H. : On a dû faire des coupes !

Qu’est-ce qui rend le sujet si complexe à expliquer ?
C.A. : C’est déjà un problème de termes. On a beaucoup parlé de biodiversité, mais les gens ne savent pas trop à quoi ça correspond. Beaucoup ont dans l’idée que ça se résume aux oiseaux qui chantent et aux fleurs qui s’épanouissent. Alors que ce sont aussi toutes les interactions dans le vivant. Le vivant, c’est la base du fonctionnement de toutes les communautés humaines. C’est d’autant plus important de le prendre en compte qu’actuellement, il disparaît. Pour paraphraser un ancien chef d’État, « le vivant disparaît et nous regardons ailleurs ».
« Le vivant, c’est la base du fonctionnement de toutes les communautés humaines. »
S.H. : Les deux termes que nous avons placés en sous-titre nous paraissent importants : « causes et conséquences ». Ils indiquent que nous ne parlons pas simplement des fleurs et des petits oiseaux. Il s’agit de parler des causes, qui sont humaines, et des conséquences, qui sont pour les humains.
C.A. : Et elles sont graves.
C’est le titre lui-même qui dit la gravité : vous parlez d’« effondrement ». Le terme est fort…
C.A. : Quand on perd 50 à 80 % de certaines communautés végétales ou animales, on peut parler d’effondrement. Ce n’est pas une érosion, phénomène lent se produisant sur des petites quantités.
S.H. : Nous avons fait ce choix de ne pas utiliser le terme « érosion », encore souvent utilisé. « Effondrement » est plus à la hauteur du constat.

Justement, à propos de ce constat, quel est le message que vous souhaitez porter ?
C.A. : C’est que le vivant disparaît sur notre planète et pendant qu’il s’effondre, tous ceux qui ont des pouvoirs de décision tournent le dos, ne regardent pas la réalité. En tant que scientifiques connaissant ces problèmes, il est « de notre devoir » d’alerter, de faire changer la direction actuelle : on ne parle plus du tout d’environnement. Pendant un temps on a beaucoup parlé de changement climatique. J’étais intervenu pour dire que les problèmes d’environnement ne se limitent pas au climat. Il y a aussi l’effondrement du vivant. Certes, il y a des interactions entre les deux domaines.
« On mesure plus facilement l’évolution de la température que celle des populations vivantes. »
S.H. : Cette différence de traitement médiatique s’explique. Sur le climat, on peut facilement montrer des chiffres et voir des conséquences directes : il fait chaud, il fait sec… la baisse de production agricole survient l’année où il fait chaud. L’effondrement du vivant est bien plus complexe et s’inscrit dans le temps. C’est une des raisons pour lesquelles on en parle moins. On mesure plus facilement l’évolution de la température que celle des populations vivantes.
Mais peut-on tout de même l’appréhender ?
C.A. : On peut se rendre compte de la disparition des populations d’insectes en roulant en voiture. Il y a eu une étude sur le sujet en Grande-Bretagne. On peut aussi s’en rendre compte avec les hirondelles : en vingt ans il y a eu 40 % d’hirondelles en moins. Les gens s’en rendent compte puisque les nids sont sur leur maison.
S.H. : C’est moins visible sur le végétal, car le public le connaît moins bien. Il y a énormément d’espèces. Et comme les premières à disparaître sont les plus rares, on ne le remarque pas.

Pas même sur la forêt ?
S.H. : Non, car l’évolution de la forêt s’inscrit sur le temps long. Son état peut être dégradé, mais c’est difficile à percevoir. De plus, la surface forestière est relativement constante. Il y a même eu une extension des surfaces boisées en raison de la déprise agricole de l’après-guerre, contrairement à l’échelle mondiale où la forêt perd 10 millions d’hectares par an.
| Sur un autre grand défenseur du vivant, lire aussi : Marc Mortelmans, podcasteur : « D’évidence le Vivant m’émerveille » |
Vous montrez aussi dans le livre une autre difficulté à appréhender l’effondrement du vivant : il y a beaucoup d’espèces qu’on ne connaît pas…
C.A. : Effectivement beaucoup d’espèces vont disparaître avant même qu’on les ait nommées ou reconnues, plutôt parmi les communautés microbiennes, les champignons ou même les insectes. On estime qu’il y a des dizaines de millions, même des centaines de millions d’espèces de micro-organismes.
S.H. : On connaît à peine 20 % des insectes et 10 % des champignons. Même dans notre région, on découvre encore des espèces de champignons.
Mais comment peut-on mesurer le vivant et son effondrement si on ne le connaît pas ?
C.A. : On travaille par extrapolation. On regarde sur 1 m² le nombre d’espèces qu’on ne connaît pas et on fait des courbes d’estimation à partir de là. Mais on ne connaît clairement ce monde que de façon très rudimentaire.
« On peut faire l’hypothèse que ce qu’on ne connaît pas est moins protégé. »
S.H. : Dans la mesure où on protège mieux ce qu’on connaît, on peut faire l’hypothèse que ce qu’on ne connaît pas est moins protégé. Par exemple dans le cas des bryophytes, c’est-à-dire les mousses, on a évalué leur niveau de menace il y a à peine dix ans : deux tiers des espèces dans notre région sont menacées. Ça s’explique probablement par le fait qu’on ne les connaissait pas et qu’aucune mesure de protection n’a été mise en place pour ces espèces. Et ce n’est pas spécialement lié à la régression des milieux humides, car il existe aussi des mousses typiques des milieux secs. Ce sont même sûrement les organismes végétaux les plus résistants à la sécheresse : elles peuvent vivre plusieurs mois sans une goutte d’eau, se déshydrater complètement et reprendre vie après.
C.A. : Cela dit, les milieux humides sont très riches en biodiversité et captent plus de carbone que les forêts. Mais ils font partie des milieux les plus menacés. On assèche beaucoup, au moins dans nos contrées. Le remembrement a été une catastrophe de ce point de vue.
Vous insistez sur l’effondrement des espèces agricoles. Est-ce aussi grave ?
C.A. : Oui, c’est une vulnérabilité qui augmente. Si on perd 90 % des variétés végétales qu’on cultive, on a beaucoup moins de chances d’avoir la bonne variété pour la mettre sur le bon terroir en fonction des changements de l’environnement. Autrefois, on cultivait la variété adaptée aux qualités du terroir. Aujourd’hui on fait l’inverse. On prend une variété parmi un choix restreint et on modifie le terroir pour que la plante puisse se développer : intrants chimiques, engrais, pesticides, irrigation… Ce qui a des conséquences également sur les espèces sauvages. Cela montre que la question de la biodiversité a une relation directe avec les sociétés humaines.
« C’est bien l’humanité qui est en péril. »
S.H. : Dans le livre, nous avons pris le parti de mettre l’humain au centre du propos. Les causes de l’effondrement sont humaines. Concernant les conséquences, nous avons insisté sur les services rendus par la biodiversité aux humains. Parce que finalement, si le vivant s’effondre, il s’en remettra comme dans les précédentes crises ; c’est bien l’humanité qui est en péril. Dans cette perspective, la perte de biodiversité agricole n’est pas un problème pour la planète, mais elle l’est pour l’humanité.

C’est la caractéristique de cette sixième extinction : elle est complètement liée à l’humanité ?
C.A. : C’est pour cela qu’on parle d’Anthropocène. On discute même de nommer cette période « Capitalocène », car tous les pays n’ont pas la même responsabilité. C’est le type de développement économique qui aboutit à cela. Et la deuxième caractéristique de cette sixième grande crise d’extinction, c’est qu’elle se déroule très rapidement, sur quelques décennies, alors que les cinq premières, c’était sur des centaines d’années.
On le voit aussi sur le jour du dépassement, c’est-à-dire le jour de l’année où on a consommé ce que la planète produit annuellement, proportionnellement à la population. Pour le Qatar, c’est le 4 février ; les Etats-Unis le 14 mars ; la France le 24 avril. Si le monde entier consommait comme nous, il faudrait trois planètes. Et la moyenne pour le monde, c’est 1,8 planète.
Cette surconsommation s’accélère-t-elle ?
S.H. : Plutôt. On le voit bien en regardant le jour du dépassement année par année : la date est de plus en plus tôt.
« D’ici à 2050, il y aura beaucoup, beaucoup plus de morts par la pollution que par la guerre. »
C.A. : Il y a eu à un moment une tendance à prendre des mesures pour la freiner. Mais le discours politique, aujourd’hui, se concentre sur d’autres impératifs, économiques ou géopolitiques. Pourtant je prends le pari que d’ici à 2050, il y aura beaucoup, beaucoup plus de morts par la pollution que par la guerre, au moins dans les pays occidentaux. Or on diminue drastiquement les crédits pour l’environnement et on les augmente pour l’armement. Ce n’est pas responsable. Déjà aujourd’hui à l’échelle mondiale, il y a 9 millions de morts par an par les causes environnementales, dont 1,7 million d’enfants. C’est bien plus que ce que peuvent causer les guerres.
Dans le livre, vous vous appuyez souvent sur des exemples locaux. Quels sont les constats pour notre région ?
C.A. : Nous avons une région très diversifiée au niveau de ses habitats. On dit souvent que les habitats de l’Auvergne vont des coteaux thermophiles aux pelouses alpines. Il y a donc une biodiversité importante. Mais elle subit les mêmes attaques que dans les autres régions. Il y a déjà des espèces disparues, d’autres sur la liste rouge des espèces en danger.
« Notre région a une responsabilité plus forte dans la préservation de espèces. »
S.H. : En pourcentage, le niveau de menace est plus élevé dans notre région qu’au niveau national : 12 % des espèces évaluées sont menacées à l’échelle de la France métropolitaine et 30 % en Auvergne-Rhône-Alpes. Ça s’explique non par des menaces plus fortes, mais parce que la biodiversité est plus riche. Le nombre d’espèces en limite est donc plus important. Il n’y a pas une dégradation plus importante qu’ailleurs, mais notre région a une responsabilité plus forte dans la préservation des espèces. Si on compare au Bassin parisien, on ne sera pas surpris de constater que moins d’espèces sont menacées, car il y a déjà peu d’espèces présentes. Par exemple chez nous, les enjeux les plus forts pour la flore sont sur les hauts massifs car la biodiversité y est très forte.
| Sur les coteaux thermophiles, lire aussi le reportage : Préserver les coteaux secs car… on dirait le Suuuuud |

C.A. : Avec le réchauffement climatique, les espèces montent en altitude. C’est le cas des pelouses alpines, qui se déplacent dans les Alpes au-dessus de 2000 mètres. Mais en Auvergne, les mêmes milieux ne peuvent pas monter plus haut. Et plus généralement en Auvergne, la LPO dit que deux tiers des oiseaux nicheurs sont plus ou moins menacés. C’est dire que notre région n’est pas indemne.
Mais cette richesse peut donner le sentiment que notre région est préservée. Par exemple, la pie grièche grise a disparu presque partout en France et est encore présente en Auvergne. Est-ce illusoire ?
C.A. : Elle est présente mais sa population est en baisse très marquée, même dans les territoires autour du Sancy. Par contre, dès qu’il y a une protection, les populations peuvent se reconstituer. C’est le cas des rapaces, protégés depuis 1976. On ne voyait presque plus de milans royaux ou de milans noirs ; ils sont redevenus bien présents. On revoit aussi des aigles royaux, des gypaètes, des vautours, même s’ils sont seulement de passage. Sauf qu’aujourd’hui on revient plutôt en arrière, en défaisant les règles de protection, par exemple pour le loup.

Protéger les espèces est une chose, mais vous soulignez dans le livre qu’il est préférable de protéger les habitats. Pour quelle raison ?
C.A. : La biodiversité n’est pas qu’une liste d’espèces. Ce sont aussi les interactions entre toutes les espèces. Je donne souvent l’exemple de l’éléphant : quand il disparaît d’une région, cela fait disparaître une centaine d’espèces d’insectes, des bousiers, qui vivent spécifiquement dans la crotte d’éléphant. Plus localement, les zones humides sont des habitats très menacés parce que l’agriculture ne leur trouve pas d’intérêt. Pourtant elle souffre des sécheresses, alors que les milieux humides, en plus d’être riches en biodiversité, sont des régulateurs de l’eau et du climat, pour l’ensemble des écosystèmes, y compris agricoles.
« Ce qui est prioritairement protégé, ce sont les milieux qui sont dans le meilleur état de conservation. »
S.H. : Du point de vue pratique, ce qui est prioritairement protégé, pour une question d’urgence, ce sont les milieux qui sont dans le meilleur état de conservation, là où il y a le plus d’espèces. Par exemple ici, les hauts sommets. L’idée est de constituer des réservoirs. Mais ce n’est pas un objectif en soi de protéger là où la biodiversité est la plus forte. Ça devrait juste être une étape avant qu’on soit capable de vivre avec le vivant sans le détruire.
Vous écrivez aussi que le Massif central est moins protégé que le Massif alpin. Comment l’expliquez-vous ?
S.H. : Il y a effectivement moins de surfaces en protection forte, qui peuvent être des réserves nationales, des parcs nationaux ou a minima des arrêtés de protection de biotope. Les outils existent, mais sont peu utilisés ici. Il faut comprendre que les parcs naturels régionaux (PNR) ne sont pas considérés comme des protections fortes. Déjà, les protections fortes ne le sont pas tant que ça ; par exemple dans la réserve de Chaudefour, on peut pêcher et il y a de la chasse, de l’agriculture, de l’escalade, de la promenade ; mais la protection de la biodiversité est la première priorité. Dans les PNR, ou les zones Natura 2000, ce n’est pas nécessairement le cas. Il y a quand même des actions de protection ou de sensibilisation, qui sont utiles. Mais je donne souvent l’exemple du parc Livradois-Forez : il englobe des villes et toute la zone commerciale de Thiers. Ce ne sont pas spécialement des zones d’accueil de la biodiversité.
| Sur une des aires de protection forte dans le Puy-de-Dôme, lire aussi : Chastreix-Sancy #1 : une approche novatrice de protection de la biodiversité |

Mais si même les aires de « protection forte » ne sont pas si fortes, faut-il aller plus loin et mettre la nature sous cloche, interdire les accès ?
C.A. : Il faudrait plutôt prendre l’autre côté du problème et faire évoluer les activités humaines, pour qu’elles ne soient pas en contradiction avec une protection qui devrait être plus naturelle. Par exemple si on allait vers une agriculture biologique, si on replantait des haies, il y aurait moins d’obligation à protéger parce qu’il y aurait moins de destruction. Tout ne passe pas par la protection.
« Si on allait vers une agriculture biologique, si on replantait des haies, il y aurait moins d’obligation à protéger. »
S.H. : La mise sous cloche n’est pas une bonne idée, mais on peut limiter le nombre des visiteurs. Par exemple aux Canaries, il faut une autorisation pour se rendre sur certains sites et ils stoppent les autorisations quand ils estiment que la réserve ne peut pas supporter davantage de monde. En fait, le danger, c’est de « mettre sous cloche » les pratiques, de les figer pour continuer la dynamique destructrice.
Finalement, que faut-il faire ?
S.H. : Dans le livre, on donne deux réponses principales sur ce qu’il faut faire collectivement. La réponse d’urgence, c’est protéger. Et la plus importante, c’est la transition agroécologique.
« Aujourd’hui non seulement on ne progresse pas mais on régresse. »
C.A. : La protection est importante mais n’est pas suffisante. Il faut qu’on change nos façons de faire et l’exemple le plus évident est l’agriculture. Il y a d’autres activités qu’il faut changer, mais en termes de superficie, l’agriculture c’est la base. Il faut aider les paysans à faire ce changement. Mais la politique agricole ne va pas du tout dans ce sens. Aujourd’hui non seulement on ne progresse pas mais on régresse, par exemple en réintroduisant des pesticides qui étaient interdits.

Avez-vous aussi un message sur ce qu’on peut faire individuellement ?
S.H. : Le premier levier, c’est le vote, ou interpeller directement les élus, quel que soit leur niveau. Et le deuxième levier, ce sont nos achats. Choix de produits agricoles locaux, de saison. Voire des non achats.
C.A. : Mais ça ne peut pas aller sans l’approche collective, avec des politiques qui vont dans le sens de l’intérêt général, sur le moyen ou le long terme.
C’est finalement plus important pour la biodiversité de changer ses habitudes que de se sensibiliser au vivant et d’apprendre à le connaître ?
S.H. : C’est important aussi et ça va de pair, car on ne peut pas changer de comportement si on n’a pas perçu le problème. Mais il ne faut pas que l’intérêt pour la nature en reste à la perception d’un décor agréable dans lequel on va se promener. La sensibilisation doit permettre d’agir.
C.A. : Ma conclusion, c’est que de même que le 17e siècle a été le siècle des Lumières luttant contre l’obscurantisme, le 21e siècle devrait être celui du Vivant et de la lutte contre l’écocide. Malheureusement, pour l’instant, on n’y est pas.
| « L’effondrement du vivant » par Stéphane Herbette et Christian Amblard, éd. Presses Universitaires Blaise Pascal, Clermont-Ferrand. Collection L’Opportune, 64 pages. 4,90 €. Disponible dans toutes les vraies librairies. Pour découvrir le travail de Stéphane Herbette, lire aussi : Comment le PIAF contribue à l’adaptation des arbres et Comment les arbres peuvent mourir de soif Et quelques interventions de Christian Amblard dans nos colonnes : « En Auvergne, la biodiversité est en régression significative », analyse Christian Amblard, « Il faut un équilibre dans la nature » : démonstration en 3 territoires ou Bonne année !… Vraiment ? |
Entretien Marie-Pierre Demarty, réalisé lundi 4 mai 2026. Photos Marie-Pierre Demarty. À la une : Stéphane Herbette et Christian Amblard, dans le bureau du premier sur le campus des Cézeaux, le jour de notre entretien.
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