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Le pourquoi et le comment [cliquer pour dérouler]
J’ai connu Clément presque à ses débuts dans la scénographie, lorsque j’ai occupé pendant quelques temps un bureau dans ce petit cowork d’artistes et de métiers créatifs de la rue Savaron dont il était l’un des cofondateurs. Depuis, je l’ai vu évoluer de loin en loin, étape par étape, en trouvant son chemin qui affirmait de plus en plus ses choix allant à rebrousse-poil de ce qui se pratique dans ces métiers du spectacle et de l’événementiel où l’on travaille sur des projets souvent de court terme, avec le budget pour seule limite à la créativité et à l’utilisation linéaire de matières, d’effets et de techniques.
Ces domaines d’activité sont en train de changer sur ces questions et d’intégrer la nécessité de penser d’autres modes de travail. Mais c’est toujours inspirant de montrer le parcours de ceux qui ont ouvert les voix.
En voici un…
Marie-Pierre
Trois infos express [cliquer pour dérouler]
- Clément Dubois, scénographe installé à Clermont, travaille depuis 16 ans dans le domaine du spectacle d’abord, puis aussi dans l’événementiel. Il a commencé par des collaborations avec des metteurs en scène, en touchant un peu à tous les métiers : conception, construction ; il a aussi créé une compagnie de spectacle de clown, en tant que comédien et metteur en scène. Aujourd’hui il se recentre sur la direction artistique de projets qu’il dirige le plus possible de bout en bout.
- Durant tout ce parcours, il a toujours pris soin d’utiliser le plus possible des matériaux de réemploi et de créer des décors écoconçus, à la fois pour des raisons écologiques et de « bon sens », car ces créations sont par définition des prototypes éphémères. Cette posture l’a conduit à imaginer une ressourcerie pour accueillir des décors et accessoires après usage, afin qu’ils soient réemployés. Ainsi est née la ressourcerie Artex, dont il a été cofondateur.
- Ses liens avec Artex et le mécénat de la fondation Michelin pour un programme du château de Versailles l’ont conduit à diriger la création d’une œuvre qui sera exposée cet été dans le prestigieux château. La commande spécifiait qu’elle devait utiliser du réemploi, mettre en valeur les savoir-faire à l’œuvre dans le château et avoir un aspect participatif avec des jeunes des communes rurales du Puy-de-Dôme. « L’ananas royal » sera inauguré le 15 juillet.
En 2010, Clément Dubois réalisait ses premiers décors de théâtre. Après des études de design à Cournon puis à La Souterraine, il avait retrouvé à Clermont des camarades issus de la même école et avait participé à une première expérience collective : celle de créer un lieu de travail commun, dédié aux métiers créatifs. « On ne parlait pas encore de coworking », sourit-il. Mais c’était le principe du B.O. Collectif, toujours ouvert rue Savaron dans le vieux Clermont, avec d’autres locataires.
Clément, lui, a vogué de son côté. Comme scénographe, constructeur de décor, mais aussi artiste circassien. Il a même créé sa compagnie de clown, Les Impromptus, un duo prometteur avec son complice Antoine Mavel. Par ce biais, il a touché aussi à toutes les responsabilités d’un coordinateur de projet artistique : la gestion, la recherche de financements, l’organisation d’une équipe, la diffusion des spectacles, les aspects techniques…
« Ma place, ça a été d’abord de travailler avec des artistes dans leurs créations. Aujourd’hui, c’est la direction artistique. »
De cette période où il touche un peu à tout, Clément dit qu’elle l’a nourri, qu’elle lui permet d’avoir une vue claire du rôle et du travail de chacun dans une équipe. Car il a peu à peu élagué ses différentes fonctions, pour se recentrer sur celle où il se sent à sa place. « Il faut savoir comprendre quel est le bon endroit, dit-il. Ma place, ça a été d’abord de travailler avec des artistes dans leurs créations. Aujourd’hui, c’est la direction artistique : avoir la vision d’ensemble, maîtriser un projet de bout en bout, faire travailler une équipe, trouver une cohérence… »

Le scénographe a d’abord travaillé surtout pour des compagnies locales de spectacle vivant. Une fidélité au Théâtre du Pélican et à la compagnie des Souffleurs de Verre, aux compagnies de danse Daruma et Vilcanota. Mais en 16 ans, sa palette s’est élargie. Il collabore avec les Nuées ardentes ou Clermont Auvergne Opéra. Et d’année en année, il imagine avec les habitants la scénographie du festival Bac in Town, entre les immeubles HLM du quartier de la Fontaine du Bac.
Il s’aventure dans l’événementiel, où il côtoie d’autres types de demandes : les cent ans d’une entreprise d’électricité, l’Étonnant Festin, l’Agence d’urbanisme de Clermont et même la Fédération nationale des agences d’urba qui tient sa rencontre annuelle à Clermont en 2023. Dans tous ces projets et d’autres, il intervient en collaboration avec des agences d’événementiel.
Faire durer un prototype
Jusque-là, rien qu’un beau parcours de scénographe. Vous devez vous demander pourquoi je vous parle de Clément dans Tikographie : nous ne sommes pas un magazine culturel.
Sauf que…
Clément a une particularité. Ce monde professionnel où on ne réalise que des prototypes, conçus pour un spectacle, pour quelques représentations, pour un événement de deux jours, ça ne lui convient pas. « Il y avait aussi le problème du budget : on crée des décors qu’on sera obligé de casser alors qu’on travaille pour des compagnies qui ont souvent peu de moyens. C’est un crève-cœur de voir partir tout ça dans les bennes à déchets, à la fin du projet, alors qu’on a passé des heures à y travailler », dit-il.
« J‘essaie toujours de réfléchir à ce que les éléments utilisés peuvent devenir après. »
C’est pourquoi très vite et très naturellement, il commence à réfléchir autrement. « J’avais déjà une sensibilité écologique ; mon cheminement s’est fait en douceur. Pour moi c’est incohérent d’utiliser du bois qui a fait trois fois le tour de la planète. C’est du bon sens paysan », ajoute-t-il.
Dès ses tout premiers décors, il utilise des matériaux de réemploi qu’il trouve notamment aux Mains Ouvertes. Et pour sa première collaboration avec le Pélican, « Des murs hauts comme des ogres », il a l’idée de travailler en écoconception. « C’était un spectacle avec des ados, donc c’était sûr qu’il ne pourrait pas se jouer plus de trois ou quatre fois. J’ai conçu des murs de cinq mètres de haut, en carton ignifugé, qui représentaient des montagnes de métal. Et j’ai fait en sorte que la structure, en métal et contreplaqué, puisse être réemployée. »

Il raisonne aussi, déjà, en détournement provisoire de matériaux : « J’avais aussi besoin d’un gros grillage. Je suis allé chercher dans une entreprise des grilles utilisées normalement pour faire du béton armé. Et j’ai fait en sorte que l’entreprise les récupère ensuite et les réutilise pour une construction. Le principe, c’est que j’essaie toujours de réfléchir à ce que les éléments utilisés peuvent devenir après. »
Éco-conception
Quand le réemployé ou le réemployable ne sont pas possibles, Clément essaie de travailler avec des matériaux éco-sourcés et de préférence locaux. Comme pour ce récent travail de signalétique commandé par l’AUCM pour l’événement Prairies Nomades. En cohérence avec le projet, il a conçu des éléments à base de laine : feutre fourni par Terre de Laine, brodé de fils de laine fournis par une filature de Felletin.

Tout en faisant défiler les photos présentant ses créations sur son site internet, il s’arrête sur quelques projets jalons. Il y a eu l’événement anniversaire de cette entreprise d’électricité : Clément a travaillé presque uniquement avec des éléments provenant de l’entreprise en question, pour valoriser son activité : ampoules et lampes, tourets transformés en tables… « Même les blocs servant de bacs pour les plantes sont en fait des canivaux », souligne-t-il.
« J’avais récupéré plein de bois moulurés dont habituellement personne ne veut. »
Il évoque aussi le spectacle « Surexpositions » des Souffleurs de Verre, parce qu’il a « bien marché à Avignon et a été très repéré ». Décor éco-conçu aussi, avec nombreux éléments de réemploi pour reconstituer un appartement haussmannien – typiquement un décor qui peut resservir. « J’avais récupéré plein de bois moulurés dont habituellement personne ne veut, aux Mains Ouvertes. Ils étaient tout contents de leur trouver une destination. »
| Lire aussi le reportage : « Terre de Laine, la coopérative qui participe au réveil d’une filière en déshérence » |
Être Malin
Avec la même compagnie, il crée « Fake ». Son commentaire : « Là, ça a été compliqué parce que j’ai réutilisé un décor qui n’était pas éco-conçu. J’aime bien l’image que m’a suggéré un constructeur avec qui je travaille : faire des décors avec du réemploi plutôt qu’avec des matériaux neufs, c’est la même différence qu’entre rénover une maison et en construire une neuve. »
« Il faut savoir acclimater son propos sans dévier de son sens. »
Pour Clément, cette démarche est naturelle, presque ludique. « Il faut être malin, dit-il. C’est une contrainte, mais pas négative. C’est une autre vision des choses. Et il ne faut pas oublier que le but est que ce soit joyeux pour les équipes, pas une chape de plomb. Quitte à faire parfois des concessions, à être un peu souple sur les principes quand c’est trop compliqué. »
Même si ces procédés commencent à se répandre parmi les scénographes, beaucoup d’artistes ne les ont pas encore intégrés. « Ce n’est pas naturel pour eux, car ils doivent changer leur manière de créer, reconnaît Clément. Intégrer de la circularité dans le processus de création nécessite de s’adapter à l’existant et d’accepter qu’on n’ira pas exactement là où on pensait. Il faut savoir acclimater son propos sans dévier de son sens, mener en parallèle la création et la recherche des éléments existants qui pourront servir le propos. »
| Pour découvrir le parcours d’un autre pionnier qui travaille à réduire l’impact écologique de grands événements, lire aussi le portrait : « Comment Rémi Bonin questionne l’impact des grands festivals » |
Naissance d’une ressourcerie
Pour travailler avec des décors réemployables ou réemployés, encore faut-il avoir accès au stock de ce qui a été utilisé. Rares sont les compagnies de spectacle qui disposent de locaux suffisants pour entreposer des éléments parfois très imposants : raison de plus pour les détruire après usage.
C’est pour cette raison que Clément a commencé à imaginer, vers 2020, un lieu ressource où les compagnies viendraient déposer leurs décors et accessoires à la fin d’une tournée, et où les scénographes pourraient venir se servir, s’inspirer, créer à partir de ce qui s’offre à eux. C’est le principe aujourd’hui bien connu de la ressourcerie, mais appliqué aux décors.
« Mon projet n’est pas d’être dirigeant d’une ressourcerie. »
À la même époque, deux autres personnes avaient des envies un peu similaires à Clermont. Soledad Léonard avait travaillé à la prévention des déchets au Valtom ; elle souhaitait créer un projet autour du réemploi. Christine Couasnon, fondatrice du café Flax, était entrée dans le sujet via la problématique du textile. Pour l’anecdote, c’est un contact commun à Nantes qui les a mis tous les trois en relation. Ainsi est né Artex, dont Soledad est devenue la première salariée.
Quant à Clément, il s’est beaucoup investi dans les débuts du projet, a suivi un programme d’incubation, a été président de l’association. Le projet a éclos en 2022 et a bien grandi depuis, notamment en participant à un rapprochement des acteurs du réemploi devenu le collectif RE.crée.
Parti un temps pour se consacrer à ses propres activités, puis revenu, Clément en a définitivement quitté la présidence en janvier dernier. « Mon projet n’est pas d’être dirigeant d’une ressourcerie. C’est encore la question de savoir où on est au bon endroit. Mais je reste soutien, adhérent et utilisateur », explique-t-il.
| Lire aussi sur la naissance du collectif RE.crée : « Quand les acteurs du réemploi s’unissent, rien n’est à jeter » et sur le café Flax : « Flax aiguille les gens vers la capacité à coudre, s’habiller, créer… et s’intégrer » |
Chez le Roi Soleil
C’est d’ailleurs via Artex qu’il a eu sa plus belle opportunité cette année. Car son travail va être exposé cet été au château de Versailles. La commande est passée par quelques détours : le château de Versailles a un programme d’invitation d’artistes à créer une œuvre éphémère pour un lieu dans le site, avec quelques contraintes imposées : travailler en réemploi, valoriser les savoir-faire à l’œuvre dans le château, inclure des ateliers participatifs avec des jeunes de 14 à 30 ans, et lier des partenariats avec des communes rurales. Cette année, ce programme « Escale à Versailles » a pour mécène la Fondation Michelin, qui a demandé à ce que la commande soit confiée à une équipe puydômoise, en relation avec des communes du département.
« Il faut pouvoir garder cette souplesse qu’impose parfois la contrainte du temps. »
C’est ainsi qu’Artex a été sollicité pour porter ce projet. Et que l’association en a confié la direction artistique à Clément. C’était parti pour une aventure un peu folle, à réaliser en à peine six mois, et qui aura fait participer au total, estime-t-il, 150 personnes : artisans d’art et jeunes des communes rurales, constructeurs et historiens, ressourceries, musées, constructeurs…

Tout cela pour aboutir à la confection d’un ananas de 2,70 mètres de haut, tout en matières précieuses (mais réutilisées par la plupart) : damas de soie, plumes d’autruche, dentelles de Haute-Loire. Les structures sont aussi autant que possible issues de récup’ : la mousse de chaque écaille a auparavant rembourré des sièges créés pour un événement ; les pieds du support proviennent d’une table chinée aux Mains Ouvertes. « Seul le plateau de la table, qui doit faire 1,80 m de diamètre, est fabriqué spécifiquement. Car on n’en a pas trouvé et le délai devient trop court. Il faut pouvoir garder cette souplesse qu’impose parfois la contrainte du temps. Mais j’ai veillé à trouver des matériaux locaux », explique-t-il.
Ananamania
Le motif de l’ananas lui est venu un peu de la même façon que quand il se laisse inspirer par ce qu’il découvre en chinant ou en fouillant en ressourcerie. « J’ai commencé par discuter avec les équipes du château. Ce sont les tapissiers qui m’ont montré des tissus précieux, des damas où apparaissait le motif de l’ananas. J’ai découvert qu’il y avait eu, à l’époque de Louis XV, une ‘ananamania’. Toutes les cours d’Europe se sont mises à construire des serres spécifiques pour le faire pousser, s’offraient des ananas, en faisaient un motif décoratif qui se retrouvait partout. Y compris sur la toile de Jouy choisie par Marie-Antoinette pour rénover ses appartements du Trianon. Ça m’a paru une porte d’entrée facile, y compris pour des gens qui ne viennent pas du monde de l’art », dit-il.
Il l’illustre en comparant « l’ananas trouvé à 1,99 euros dans la supérette discount du coin et la préciosité des œuvres de Versailles ». S’y ajoutent d’autres symboliques : la suite mathématique de Fibonacci, la colonisation qui nous a apporté ce fruit, la question de la sobriété dans nos échanges commerciaux, qui renvoie aux intentions d’économie circulaire…
« Ça m’a paru une porte d’entrée facile, y compris pour des gens qui ne viennent pas du monde de l’art. »
Le travail de confection, comme demandé, a été confié à des petits groupes de jeunes au cours d’ateliers dans des villages du Puy-de-Dôme. Ils ont œuvré sous la conduite de professionnels, notamment la tapissière issoirienne Julie Gardette, pour confectionner les écailles : 14 petits modules et 28 grands, sur lesquels les premières équipes ont collé la mousse, que d’autres se sont appliqués à recouvrir de soie. Les derniers ateliers ont permis de « customiser » chaque écaille en la décorant avec des dentelles offertes par le musée de Brioude. Chaque module est ainsi devenu une pièce unique.
« J’aime bien cette façon participative de travailler, dit-il. Ça permet de faire de la médiation, d’ouvrir des jeunes à nos métiers, ou à ceux de l’artisanat. Mais je veille à ce que ça ait du sens. Je ne veux surtout pas qu’ils soient là juste comme ‘petites mains’. »

Le temps s’accélère
Quand j’ai rencontré Clément, au tiers-lieu créatif du Portemine où il a installé son activité, il n’était plus très loin de la phase où il aurait tous les éléments, qu’il ne resterait plus qu’à assembler. Une petite équipe s’affairait autour de la table-support. Et Clément s’interrogeait sur la meilleure façon de fixer les plumes au sommet de l’édifice. « J’ai essayé avec des blocs de mousse de fleuriste récupérés après usage. Mais ils ont trop de trous, ça ne tient pas », confiait-il.
« C’est très intense, galvanisant, fou. »
Ensuite, viendra le temps de l’installation à Versailles, dans la galerie de pierre haute de l’aile nord, qu’il a choisie pour que les couleurs exubérantes du fruit géant dialoguent avec les nuances de gris de cette salle dédiée à la sculpture. Puis l’inauguration, le 15 juillet, où sont invités tous les participants. Et l’exposition jusqu’au 30 août, où vous pourrez aller la voir si vous passez par là.

En cette dernière ligne droite, Clément vit les choses la tête dans le guidon, mais avec l’excitation d’une aventure hors-normes. « C’est très intense, galvanisant, fou. Les rares moments où je prends un peu de recul, j’en ai les larmes aux yeux. »
Et après ? D’autres projets passionnants se dessinent, mais il ne veut pas encore en parler. Et il a encore tant à expérimenter dans la découverte des matières, du réemploi, de l’écoconception… « J’aimerais me former davantage au sujet de certains matériaux. Faire des recherches, par exemple, sur le traitement de la peinture quand on nettoie les outils, ou sur l’utilisation de peintures moins nocives. Je sais que le festival d’Aix utilise des pigments naturels, mais c’est compliqué parce que les teintes ne sont pas faciles à retrouver quand on veut faire des reprises. J’ai aussi envie de développer mon réseau d’artisans et de constructeurs… »
Pour cela il faut ce qui manque le plus en ce moment à Clément : du temps. Le seul truc qu’on ne peut pas trouver en réemploi.
| Pour en savoir plus, consulter le site internet de Clément |
Reportage Marie-Pierre Demarty, réalisé mardi 30 juin 2026. Photos Marie-Pierre Demarty, sauf indication contraire. À la une : Clément Dubois dans son atelier du Portemine, avec la partie sommitale de l’ananas en cours de montage.
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