7 paysages et quelques clefs pour les comprendre

Par

Marie-Pierre Demarty

Le

Un jour, un paysage - Récap #1. Durant tout le mois de juillet, chaque jour, nous décryptons un paysage sur les réseaux sociaux. Le mardi, on récapitule ici. Voici donc les sept premiers paysages, et sept questions que vous vous êtes peut-être déjà posées...

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Le pourquoi et le comment   [cliquer pour dérouler]

Que comprenons-nous des paysages que nous admirons ? Qu’est-ce qui fait qu’on trouve un paysage beau, moche, spectaculaire ou même, depuis plus récemment, « instagrammable » ?

Mon entretien avec Yves Michelin nous a ouvert la voie pour mieux appréhender quel rapport nous entretenons avec les paysages : ceux de notre quotidien ou ceux que nous découvrons lors de nos escapades proches ou de nos voyages lointains.

Dans notre façon d’observer un panorama, il y a de l’affectif, nous dit-il. Mais il y a aussi le fait de détenir ou non les clefs pour en comprendre l’histoire, les enjeux, les évolutions…

Durant tout ce mois de juillet, j’ai eu envie de vous emmener en balade dans les paysages du Puy-de-Dôme, que je parcours au fil de mes reportages. Certains seront très récents et d’autres « immortalisent » un moment, une saison, un passage particulier du temps… ou simplement le moment où je suis passée par là.

Chaque jour sur les réseaux sociaux et en récapitulatif ici chaque mardi, je vous propose un paysage qui m’a touchée, une question qu’il m’a posée au regard des thèmes que nous traitons à Tikographie… et les réponses que j’ai pu trouver. La question centrale étant bien sûr : comment pouvons-nous maintenir ces paysages habitables ?

En prime, quand ils s’y prêtent, je vous suggérerai quelques balades. Car le but est non seulement de les comprendre, mais aussi d’aller les contempler.

Voici donc mes sept premiers paysages. De la montagne, de la plaine, de l’eau… Le Puy-de-Dôme, quoi…

Marie-Pierre

1. Honneur aux anciens

La forêt de la Comté, vue de la butte du château (en ruines) de Buron, dont on aperçoit un pan de mur au premier plan.

Une forêt ancienne est-elle constituée de vieux arbres ?

Pas forcément. Une forêt ancienne est un site occupé par la forêt depuis très longtemps en continu : au moins depuis 200 ans. Si on a coupé ses vieux arbres et replanté tout de suite de jeunes arbres, elle reste une forêt ancienne.

Pourquoi 200 ans ? Parce que ça remonte à la période où la France a été le moins boisée, exploitée au maximum de ses capacités de production agricole. S’il y avait de la forêt à cette époque, il y a des chances pour qu’il y en ait eu longtemps avant.

Dans le Puy-de-Dôme, on n’en a pas beaucoup, des forêts anciennes. Elles occupent des bouts de montagnes et des pentes plus ou moins inaccessibles. La forêt de la Comté fait exception car elle a une très longue histoire. Elle est doublement ancienne, car c’est aussi un très vieux massif volcanique.

Regardez son relief. Il se compose d’une petite dizaine de sommets (au fait, pourquoi les appelle-t-on ici des « pics » et non des « puys »?). Formés il y a 25 à 20 millions d’années, ils sont les vestiges très érodés d’un volcanisme beaucoup plus ancien que la chaîne des Puys ou même les Monts Dore et le Cantal.

La forêt qui les couvre coche largement la case « forêt ancienne ». Elle n’a pas été défrichée au moins depuis 1230, pour une raison historique : elle appartenait depuis cette date aux comtes d’Auvergne, réserve de chasse et de bois de ces puissants seigneurs régnant sur le voisinage depuis leur capitale de Vic-le-Comte.

Elle est la plus vaste chênaie de plaine d’Auvergne.

Après la Révolution, elle est revenue aux Hospices de Clermont, puis par héritage, curieusement, au CHU, qui finit par la mettre en vente en 2000. Alerté par les associations naturalistes, le Conseil départemental fait l’acquisition d’un gros tiers du massif, pour le classer Espace naturel sensible.

Aujourd’hui, cet ENS riche d’une biodiversité rare se partage entre une chênaie-charmaie ancienne et tout de même, une plantation de résineux des années 1950. Il accueille des animations pédagogiques et des itinéraires de rando. 87 ha sont dédiés à une réserve biologique intégrale, laissée en libre évolution.

De loin, c’est un paysage aux formes douces recouvert d’un manteau vert sombre.

Au fait, est-elle aussi une vieille forêt avec des vieux arbres ? Ah ça, pour s’en faire une idée, il ne faut pas se contenter de la contempler à distance. Il faut aller l’observer de l’intérieur…

Balades à faire :
> Dans la forêt de la Comté, 6 randos et balades balisées, de 30 mn à 3h15
. Infos et itinéraires ici.
> Depuis le village de Buron (commune d’Yronde et Buron), un parcours sécurisé avec panneaux pédagogiques a été récemment aménagé pour monter sur la butte basaltique du château. 15 mn aller-retour, sans compter la pause au sommet pour contempler la vue à 360°.

2. La trace des glaciers

Le lac de Bourdouze, un des 14 lacs volcaniques du Puy-de-Dôme.

Un lac volcanique et un lac de cratère, c’est pareil ?

Parfois. Il y a même de fortes suspicions quand le plan d’eau est tout rond : Pavin, Servières, Tazenat… Il peut aussi avoir une forme de haricot comme le lac de Montcineyre. On les appelle des maars.

Mais le volcanisme peut faire naître des lacs autrement. Pour peu qu’une éruption volcanique ou une coulée de lave bloque le passage à une rivière, voilà que se forme un barrage naturel. Aydat ou Chambon sont nés ainsi.

Dernier phénomène possible, plus lié à l’érosion glaciaire qu’à la formation des volcans : un glacier creuse la roche volcanique de façon irrégulière, formant par endroits des creux. Quand les glaciers ont fondu, des lacs sont apparus dans certains creux : le Guéry, La Godivelle d’en Bas ou le lac de Bourdouze. Leur forme est plus irrégulière. Mais leur localisation les fait côtoyer les premiers.

Le lac de Bourdouze a un air moins farouche, mystérieux et sombre que son voisin le Pavin. Mais il est environné d’une multitude de milieux (plus ou moins) naturels et (plus ou moins) accueillants pour la biodiversité : forêt, lac, prairie, et une vaste zone humide. Il y a même de la place pour l’humain dans ce paysage.

A lire : « Nos lacs volcaniques en 10 questions »
Sur place : rando de 5h30 au départ de Saint-Anastaise ou balade sur les rives du lac (tables de pique-nique, panneaux pédagogiques…)

3. Retour d’expérience

Autour de Saulzet-le-Froid, la politique d’attractivité pour un public un peu particulier porte ses fruits.

Comment la pie grièche noterait-elle cet habitat sur Becking.com ?

  • Note globale : 4,2 / 5
  • Fleurissement : 4 / 5
  • Fils de fer barbelés : 3 / 5
  • Présence de piquets-observatoires : 4 / 5
  • Densité de bosquets : 5  / 5
  • Densité de haies, arbres, buissons : 4,5 / 5
  • Produits chimiques : 4 / 5
  • Tranquillité du quartier : 5 / 5
  • Voisinage : 4 / 5

Recommanderiez vous cet habitat ? Oui !

Votre commentaire :

Même si tout n’est pas parfait, l’endroit est accueillant, comparativement à la plupart des régions de France que nous avons visitées et où nous ne reviendrons plus. Nous avons parfois été dérangés par la présence de quelques rapaces attirés par notre nichée, mais le bosquet où nous nous sommes installés constituait un abri assez sûr, que de toute façon nous ne laissons jamais sans surveillance. Pas trop de touristes humains par ici : c’est top !

L’abondance de fleurs garantit un menu d’insectes variés et abondants : bravo à l’inventivité du chef. Par contre, on aurait aimé un peu plus de barbelés à certains endroits. Ces fils lisses ne sont d’aucune utilité pour accrocher un casse-croûte.

Malgré ces petits inconvénients, nous avons décidé de nous installer à l’année !

Pour mieux comprendre l’enthousiasme de ces visiteurs, lire le reportage : « Protéger la pie-grièche pour protéger tout un écosystème »

4. No future ?

Paysage des Bois Noirs cherche coiffeur pas trop maladroit…

Comment rater sa coupe à l’Iroquoise ?

La mode est résolument punk chez les montagnes des Bois Noirs. On dirait bien qu’elles rivalisent pour se raser des bouts de la tête, se teindre d’autres bouts en vert sapin, s’écorcher le crâne au besoin…

Le but est-il de choquer le touriste ? De clamer aux habitants « No future ! » ? De faire fuir l’esthète et le bourgeois ? Peut-être.

Mais en tout premier lieu, il s’agit de tirer profit de forêts et plantations qui arrivent à un âge où elles peuvent rapporter. La plupart des arbres dans ces boisements datent de l’après-guerre, au moment où l’industrialisation et la mécanisation ont conduit à abandonner les terres les plus compliquées à cultiver. 80 ans plus tard, on fait des coupes rases, par parcelles entières.

Saviez-vous que le Puy-de-Dôme est de loin le plus gros fournisseur de bois de la région Auvergne-Rhône-Alpes ?

Aux dépens de la carte postale. Et sans doute aux dépens des habitants de la forêt.

> Pour en apprendre un peu plus sur l’état de la forêt puydômoise, lire aussi : « Comment vont nos forêts ? Pas pire, quoique… »
> Malgré les écorchures, la balade vaut le détour. Par exemple, avec la randonnée du puy de Montoncel (4h30), pour découvrir le point culminant de ce massif forestier.

5. Sous la surface

Barrage de Sauviat : une histoire un peu givrée…

Faut-il se méfier de l’eau qui Dore ?

Le barrage de Sauviat offre un paysage paisible, au fond d’une vallée encaissée et boisée. Ses arbres, sous le givre du mois de janvier dernier, avaient l’allure d’une troupe de fantômes légers… Mais que cachent ces eaux paisibles ?

Construit en 1903 pour alimenter Thiers en électricité, l’ouvrage barre les gorges du Miodet, tout au nord du Livradois. Mais ce petit affluent de la Dore s’est avéré insuffisant pour alimenter le barrage et un canal de 2 km a été construit pour y apporter, en complément, de l’eau de la Dore.

Résultat : le barrage a accumulé en son fond une énorme masse de sédiments pollués.

Venant de la Dore : les rejets des eaux usées d’Ambert, les pollutions de l’usine pharmaceutique de Vertolaye et de la papèterie de Giroux. Tous ces sites sont désormais équipés pour ne plus polluer, mais les polluants du passé sont toujours au fond du lac.

Ce n’est pas tout : venant du Miodet, une autre pollution s’est additionnée en provenance de la mine de plomb argentifère d’Auzelles. Ce site a cessé son activité en 1901, mais n’a pas été sécurisé et a pollué les eaux du Miodet par ravinement durant plus d’un siècle. L’alerte sur ces sédiments toxiques date de 1987, lorsqu’un lâcher des eaux du barrage a provoqué la mort spectaculaire des poissons en aval. Une première étude du site en 2012-2014 conclut à un enjeu environnemental dû à la présence de plomb et d’arsenic. Les travaux de sécurisation ne sont décidés qu’en 2023 et devraient se terminer en 2027.

Les sédiments toxiques du barrage de Sauviat, eux, sont toujours là.

> A visionner : la vidéo « Faut il avoir peur du barrage de Sauviat ? » (16 mn) détaille l’historique de ces pollutions.
> A proximité : la rando du plateau de Sauviat, qui surplombe les gorges, se parcourt en 4 heures dans les paysages du Livradois.

6. Chaux devant !

Paysage bucolique le long de la D74, entre Olloix et Le Vernet-Sainte-Marguerite, mi-juin.

Un coup de chaux peut-il éviter un coup de chaud ?

Que voyez-vous dans ce paysage ?

– Le massif du Sancy. Les prairies : celles qui sont très fleuries, celles qui attendent les troupeaux, celles qui sont déjà fauchées et même emballées pour l’ensilage. L’herbe très sèche du bord de route.

Oui, oui et oui. Mais ce n’est pas le sujet. Vous ne remarquez pas un truc plus insolite ?

– La route ! Pourquoi est-elle blanche ?!!

Voilà. La route a été imprégnée de lait de chaux : un mélange stable de chaux éteinte et d’eau. La technique se répand de plus en plus sur les routes de campagne, à l’approche de fortes chaleurs.

Elle est employée sur les routes gravillonnées : ces petites routes qu’on répare avec une technique pas chère, en déversant une couche de bitume (lisse, glissante), qu’on recouvre ensuite de gravillons pour qu’elle soit moins glissante. Quand il fait trop chaud, le bitume fond et « avale » les gravillons. La route redevient glissante.

Le lait de chaux atténue la chaleur sur la route. Il n’est pas nocif pour l’environnement (le bitume est assez nocif à lui tout seul). Il n’arrêtera pas la canicule. Mais il évitera peut-être quelques accidents. Avec le dérèglement du climat, la technique est promise à un bel avenir…

7. Qui l’eut crue ?

L’Allier à Vic-le-Comte, en novembre 2024

Le débit de l’eau de l’Allier est-il laid ?

« Ah qu’il est laid le débit de l’eau », chantait Charles Trenet. Mais qu’est-ce qui rend le débit laid ?

Est-ce la couleur marron des périodes de crue, quand la rivière se gorge de sédiments boueux pour les déposer plus loin ? Ou est-ce son niveau ridicule quand le climat réduit dangereusement l’écoulement des cours d’eau ?

En ce tout début d’été, l’Allier est déjà à son minimum du minimum. À Vic-le-Comte, son débit naturel est estimé à 2 m3/s. Le soutien du barrage de Naussac lui permet de se situer à 10 m3/s, le minimum qu’on estime vital pour remplir son rôle.

Il faut dire qu’on lui en demande beaucoup. En tout premier lieu, abreuver les milieux naturels : plantes, animaux, les sols et tout ce qui y vit, la forêt alluviale qui accompagne la rivière. Mais aussi fournir de l’eau potable aux riverains sur toute sa longueur, dont 40% des habitants du Puy-de-Dôme. Et encore de l’eau pour l’agriculture, dont l’arrosage du maïs qui en demande beaucoup en plein été, contrairement au blé qui de toute façon cette année est déjà moissonné presque partout, avec un mois d’avance. N’omettons pas les besoins de l’industrie. Ni la contribution à alimenter la partie aval de la Loire, qui traverse de grosses villes et doit œuvrer au refroidissement de 5 centrales nucléaires.

Le réservoir de Naussac a déjà perdu 10% de son volume depuis le début du soutien d’étiage. Et il n’y a pas que l’Allier qui connaît une situation de sécheresse. Actuellement tout le département connaît des restrictions aux usages de l’eau : niveau « crise » pour les secteurs Dore aval et Cher amont. « Alerte » ou « alerte renforcée » sur le reste du territoire.

L’été sera chaud…

A lire sur Tiko :
> Sur les phénomènes de crue de l’Allier : Faut-il s’inquiéter des crues de l’Allier ?
> Sur les enjeux liés à la sécheresse : Vu du barrage #2/2 : Naussac face aux défis du changement climatique et Au chevet du Litroux et du Jauron, rivières en souffrance

Balade à faire :

> La rando du Vallon des Bouys (4 heures), entre Saint-Maurice et Mirefleurs, pour voir l’Allier près de Vic-le-Comte, d’abord en surplomb, puis depuis la rive

Rédaction et photos Marie-Pierre Demarty. À la une : la forêt de la Comté, depuis un autre point de vue.

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