Une langue pour transmettre les savoirs locaux

Par

Marie-Pierre Demarty

Le

Les intervenants de la rencontre
Rencontres Tikographie #53 - Comment se transmettent les savoirs ancestraux adaptés à leur territoire ? Les langues régionales sont-elles utiles pour conserver la connaissance des plantes comestibles, de la répartition des eaux, de l'art de construire ou de conter ? On en a discuté en français... avec un peu de patois dedans.

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Sommaire

Les intervenants

  • Bernard Giacomo, président de Carladès Abans et fondateur de l’agence culturelle Sirventès
  • Josiane Guillot, conteuse et autrice
  • Christian Omelhier, murailler, linguiste, auteur du « Petit dictionnaire français-occitan d’Auvergne » (éd. Parlem)
  • Véronique Garcia, ethnobiologiste, L’Herbier des volcans

Le podcast

Vous pouvez accéder à un enregistrement « nettoyé » – pour une meilleure écoute – de la Rencontre ici :

La synthèse : Gardarem nos patois

Ce n’est pas seulement de langues régionales qu’il a été question lors de la dernière Rencontre, mais plus largement de culture locale, de mémoire, de transmission de savoir-faire et de façons d’habiter un territoire. Toutes notions qui pourraient s’avérer de précieux bagages pour édifier un avenir résilient. Car ces savoirs construits de génération en génération depuis des siècles – voire depuis le néolithique, avance Bernard Giacomo – participent à l’adaptation à un lieu, à sa géologie et à ses usages. Et cela d’autant plus que « la plupart des milieux naturels ont été façonnés par l’homme, qui a créé de nouveaux agro-écosystèmes, de façon lente », explique Véronique Garcia, qui a découvert la richesse botanique du Cantal en s’y installant, venant du Midi, et en a, dit-elle, été « impressionnée ».

« La plupart des milieux naturels ont été façonnés par l’homme. »

Quels savoirs ? Les quatre intervenants en ont exposé un échantillon éloquent, sans être exhaustif, à travers la diversité de leurs pratiques. Connaissance des plantes et recherches culinaires pour comprendre comment les utiliser pour Véronique. Récits et contes de la Thiernoise Josiane Guillot, qui se pose en héritière d’Henri Pourrat mais sans fermer la porte à des légendes du monde… d’autant plus que les histoires se recoupent souvent d’un continent à l’autre, autour de thèmes universels. Elle nous l’a démontré à travers deux courtes histoires bilingues ou presque, où il était question d’un arbre dont une branche donne la vie et l’autre la mort (et bien malin qui pourra deviner laquelle), et d’un casseur de cailloux qui rêva d’être seigneur, soleil ou montagne, avant de se rendre compte qu’il était très bien à sa place. De belles fables où déjà, beaucoup de grands (et moins grands) de ce monde pourraient trouver à méditer pour construire un monde plus sage.

Josiane Guillot
Josiane Guillot, conteuse thiernoise, propose des récits dans sa langue occitane mais se fait comprendre de tous en incluant ou intercalant un peu de français… et beaucoup d’éloquence.

Du casseur de pierres au bâtisseur de palhas, il n’y a qu’un petit mur à franchir. Christian Omelhier nous a conviés à l’enjamber pour parler des terrasses de culture soutenues par des murs en pierres sèches, que nos ancêtres ont monté « jusqu’au sommet de la colline », comme le chantait Jean Ferrat. Dans toute l’Auvergne et jusque vers Massiac et Molompize, nous rappelle le murailler. « Parce que ces coteaux orientés au sud étaient très chauds, avec des sols relativement pauvres, ce qui convient très bien à la vigne », explique-t-il, dépeignant leur disparition en raison du phylloxera, arrivé tardivement ici. « À la différence du Bordelais ou de la Bourgogne, on n’a pas replanté les vignes ici parce que ce n’était pas aussi vital, la vigne n’étant pas la production principale, et parce qu’il est devenu plus facile d’aller travailler chez Michelin que de trimer dans ces conditions particulières. »

« Ces coteaux orientés au sud étaient très chauds, avec des sols relativement pauvres, ce qui convient très bien à la vigne. »

Le résultat est aujourd’hui bien visible : des coteaux embroussaillés, des ravinements et coulées de boues au moindre orage. Alors que les murs de pierres sèches « retiennent l’eau et la laissent passer goutte à goutte », un savoir-faire à remettre au goût du jour en ces temps d’aggravation des événements extrêmes. Christian Omelhier a participé à la remise en valeur de ceux du Cantal, à nouveau cultivés en vigne depuis quelques décennies.

Christian Omeilher
Christian Omeilher a évoqué la pratique ancestrale des palhas, ces cultures en terrasses soutenues par des murs de pierres sèches qui pouvaient « retenir l’eau tout en la laissant passer goutte à goutte ».

« Conversation x Maxime Fritzen »

Pour inaugurer notre nouveau format, nous avons la joie de recevoir Maxime Fritzen, co-directeur de l’Union des Épiceries Solidaires (UGESS).

Jeudi 12 févier (18h-19h) à la librairie des Volcans à Clermont – tous publics, gratuit et en accès libre

La pierre est aussi l’élément déterminant des systèmes aménagés de façon très légère sur les estives cantaliennes, depuis des temps ancestraux : il s’agissait là de répartir et retenir l’eau dans les prairies, en la guidant grâce à quelques pierres taillées orientant et divisant les rigoles, pour faire en sorte « qu’elle ait le temps de s’infiltrer et d’alimenter les sources en aval pour les vallées ». L’usage de ces petites rases n’est pas loin de se perdre, préservé encore dans la mémoire de quelques anciens éleveurs et agriculteurs.

« Faire que la thématique soit audible et la porter auprès des gens qui se préoccupent de la gestion de l’eau. »

C’est cette mémoire que Bernard Giacomo est allé recueillir dans le film « Gardarem l’aiga » (Retenons l’eau). Pas pour le folklore, mais pour préserver un système vertueux et tenter de convaincre de son utilité, dit-il, « dans le but de faire que la thématique soit audible et de la porter auprès des gens qui se préoccupent de la gestion de l’eau. » Là encore : un savoir-faire résilient, que l’on retrouve, ajoute-t-il, jusque dans les Andes.

Bernard Giaccomo
Bernard Giacomo œuvre à la préservation et à la valorisation de la culture et des pratiques anciennes dans le Cantal, car elles sont adaptées au territoire et utiles pour construire l’avenir.

Véronique Garcia a approché d’autres savoir-faire locaux, dans le Cantal aussi, en s’intéressant à la botanique locale. « Au départ j’étais ingénieure horticole et j’ai prôné la plantation dans les jardins d’espèces originaires d’autres continents, dit-elle. Puis j’ai pris conscience qu’il y avait une flore indigène. J’ai quitté mon métier pour m’auto-éduquer à cette flore. » Une quête qui l’a menée vers les usages alimentaires de ces plantes. Elle observe comment l’humain a façonné les paysages, trouvant dans les terrasses « des espèces du Midi qui n’ont rien à faire en Auvergne », découvrant ailleurs des zones calcaires où le pâturage ovin a entretenu des pelouses à orchidées rares et autres merveilles du Vivant.

« J’ai pris conscience qu’il y avait une flore indigène. »

Pour sensibiliser à ces richesses, elle a eu l’idée de passer par les cuisines et s’est intéressée aux connaissances locales sur les plantes sauvages comestibles locales « qu’il ne faut surtout pas se mettre à cultiver » pour préserver la diversité de leur patrimoine génétique et leur adaptation à un milieu précis. Elle insiste sur la grande diversité des plantes et des saveurs cuisinées par nos ancêtres, dont « on a fait table rase » à l’heure de l’industrialisation, pour ne conserver qu’« un nombre ridicule » d’espèces consommées.

Véronique nous met l’eau à la bouche en racontant les farcis verts, agrémentés du « lard blanc, sans viande, qui sert à fixer tout ce qui est aromatique ». Elle évoque le goût oublié de l’égopode podagraire, qui était en outre connue pour la vertu de soigner la goutte. Elle nous présente comme une enquête policière sa quête du « mourillou », sorte de pourpier révélé par des chasseurs du coin, ou du « répoultchiou » (orthographe non garantie), une sorte de liane des haies arbustives qu’il faut savoir récolter au bon moment et cuire correctement pour neutraliser sa toxicité.

Véronique Garcia
Véronique Garcia s’est mise en quête de connaissance des plantes sauvages locales comestibles – « je tiens aux trois adjectifs », dit-elle, et des usages qu’en avaient les habitants pour se nourrir ou se soigner.

On commence à comprendre l’intérêt de la langue locale, pour remonter le fil de ces savoirs anciens. Car c’est ce que les quatre intervenants ont en commun, entremêlé à cette connaissance du terroir qu’ils se renvoient en écho dans l’usage des terrasses ou la saveur des nèfles.

L’occitan, ou plutôt les multiples variétés du parler de la moitié sud de la France, ou encore le « patois » comme on disait dans les campagnes, scelle l’identité locale aussi solidement qu’un mur en pierre sèche : car chaque variante, souligne Antoine, l’animateur de la rencontre, en introduction, correspond à un « territoire vécu » recoupant peu ou prou le concept des biorégions. Même si Christian Omelhier assure que « la technique de la pierre sèche existe sur toute la planète sauf en Amérique du Nord, donc elle peut exister sans la langue occitane », il explique que les noms différents donnés en occitan à ces terrasses reflètent des techniques différentes en Auvergne, dans les Cévennes ou en Provence, liées à des reliefs, des climats et des usages différents.

« La toponymie est souvent raccord avec la façon dont les lieux ont été utilisés et habités. »

Véronique Garcia trouve dans les dénominations en langue locale les indices des usages et des vertus des plantes. Et Bernard Giacomo s’intéresse de la même façon aux noms des lieux : « La toponymie est souvent raccord avec la façon dont les lieux ont été utilisés et habités », ce qui permet d’ajouter une dimension de découverte d’un territoire aux itinéraires de randonnée, « valeur sûre du tourisme ».

Véronique Garcia et Christian Omeilher
Entre la botaniste et le murailler, une culture commune qui passe par la langue occitane et par le goût des nèfles.

Quand il interroge Jean-Paul Soubeyre, l’agriculteur qui garde la mémoire des rases d’estive, l’entretien se fait en patois. Il explique : « C’est sa langue. Ça permet de rentrer un peu plus dans sa mémoire, sinon on passe à côté. Ces savoirs sont portés par la langue et il y a plein d’autres exemples. »

« Dans ma tête, il y a deux arbres. »

Enseigner et faire vivre l’occitan, défend-il, c’est utile aussi pour les aides-soignants qui ont à communiquer avec des personnes âgées dans les Ehpad, pour doubler des films en occitan, ou pour « plein de métiers où la langue peut être un élément de valorisation », sans compter que les enfants en immersion dans les écoles Calendreta apprennent ensuite facilement d’autres langues.

Bernard Giaccomo et Josiane Guillot
Sous le regard attentif de la conteuse, Bernard Giacomo plaide pour une identité locale, ouverte et adaptée à son terroir.

Autrement dit, assure-t-il de façon plus générale, « quand on maîtrise la langue régionale, l’univers des possibles est plus important et permet un plein exercice de cette créativité pour faire vivre un territoire », avec ses coutumes ancestrales ou ses événements plus récemment créés qui les mettent en valeur, comme la Fête des Palhas, et qui forgent une identité ouverte sur le monde.

Mais c’est finalement la conteuse Josiane Guillot qui illustre la richesse du bilinguisme de la façon la plus troublante : « Dans ma tête, dit-elle, il y a deux arbres : l’arbre en français et l’arbre en patois. Ce n’est pas le même. »

Synthèse par Marie-Pierre Demarty

En complément, quelques articles à lire aussi sur Tikographie :
« Oubliez le béton, les murs en pierre sèche sont de retour »
« Avec les Pailhats de Courgoul, Grégoire Verrière démultiplie les retombées de l’associatif rural »
« Préserver les coteaux secs car… on dirait le Suuuuud »
« Valorisation, adaptation, transmission… Vus de Boudes, les défis du vignoble auvergnat »
Une 53e rencontre qui a élargi le cadre vers le Cantal, la Loire et même toute la moitié sud de la France, aire de la riche langue occitane dans toutes ses variantes.

Autres ressources

La carte des parlers occitans :

Le lien pour visionner le film « Gardarem l’aiga »

Le lien vers l’émission de Radio Campus Sem Auvernhats

Les crédits

Merci à la librairie les Volcans d’Auvergne pour le partenariat de réalisation des Rencontres Tikographie pour cette saison, et en particulier à Boris, Philippe, Lénaïc, Olivier et Gaëlle.

Merci à nos invités, aux participants et à l’équipe de l’association Tikographie qui porte et organise les Rencontres.

Pour cette Rencontre spécifique ont œuvré :

  • Antoine à la préparation éditoriale et à l’animation ;
  • Claire à la technique ;
  • Marie-Pierre aux photos et au compte rendu.

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