Comment la gratiferia bouscule nos habitudes de consommateurs

Par

Marie-Pierre Demarty

Le

La gratiferia de Saint-Germain-Lembron
Et si on mettait de la gratuité dans les échanges de seconde main ? Découvrons cet événement ovni, testé à Saint-Germain-Lembron, Aubiat ou Sauxillanges, qui perturbe notre société où tout a un prix.

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Le pourquoi et le comment   [cliquer pour dérouler]

Je connaissais le concept de loin, mais j’ai commencé à m’y intéresser de beaucoup plus près, car à titre personnel, je suis engagée dans une association qui s’apprête à tester aussi la formule de la gratiferia. Je fais même partie du petit groupe de travail qui l’organise. Et ça m’a amenée, avec mes camarades, à me poser plein de questions (merci à Hélène et Isabelle pour leur participation plus ou moins involontaire à cet article !).

En creusant, j’ai réalisé que les gratiferias ont des vertus multiples, à commencer par cette capacité à nous faire ressentir à quel point nos réflexes de consommation, conditionnés aux échanges monnayés, sont ancrés en chacun de nous.

J’en étais là quand j’ai vu passer l’annonce de la gratiferia de Saint-Germain-Lembron. L’occasion était trop belle de faire d’une pierre deux coups : à la fois trouver des réponses aux questions d’organisation que nous nous posons, et aller chercher la « matière » à un petit reportage pour vous faire partager cette façon séduisante et (relativement) nouvelle d’échanger et de faire circuler des biens.

Je dirais même faire d’une pierre trois coups, car c’était aussi l’occasion d’aller découvrir la Licorne, un lieu très accueillant dont j’ai déjà eu l’occasion de parler ici, mais sans l’avoir vu de près.

Et c’était très sympa.

Marie-Pierre

Trois infos express   [cliquer pour dérouler]

  • La gratiferia est une sorte de vide-grenier festif où tous les objets de seconde main proposés sont gratuits. Chacun peut déposer des affaires qui ne lui servent plus, se servir sur les étals si quelque chose peut lui faire usage, ou les deux. La seule contrainte est de proposer des objets, vêtements ou équipements propres et en état de fonctionnement. Et pour les organisateurs, d’organiser la réception des objets et prévoir, en fin de manifestation, de donner ce qui reste à des associations ou des ressourceries.
  • La Licorne à Saint-Germain-Lembron organisait la quatrième édition de sa gratiferia samedi dernier. Une occasion de découvrir cette médiathèque tiers-lieu, où les gratiferias correspondent bien à l’esprit de ce lieu accueillant qui s’efforce de brasser des publics diversifiés. A Aubiat, la gratiferia du 14 juillet en est à sa dixième édition et remplit de mieux en mieux son rôle de tisser des liens.
  • La gratiferia a non seulement la vertu de rapprocher les gens dans un événement facile à organiser, mais il permet aussi de requestionner nos habitudes de consommation. Où l’on découvre qu’il n’est pas (ou plus) naturel de donner et de prendre sans échange d’argent. Et où on se sensibilise à la nécessité de ralentir nos frénésies d’achat et d’accumulation d’objets inutiles.

Ce n’est pas facile de se défaire des habitudes. Emporter un objet sans payer n’est plus naturel pour personne. Et ce monsieur, qui a trouvé son bonheur dans un livre sur l’histoire de la Résistance dans les Alpes, a des scrupules. « Il n’est pas possible au moins de laisser un peu d’argent en soutien ? », insiste-t-il.

Autour de lui, quelques femmes et une jeune fille scrutent les étals avec un peu plus de naturel. L’une a rajouté une petite robe sur les piles de vêtements en arrivant dans la salle. Et nous allons de découverte en découverte. J’essaie de comprendre si cet amoncellement de volants vaporeux que je tiens dans les mains est une robe, une jupe ou quoi que ce soit d’autre. On plie et déplie, on estime les tailles, on inspecte l’état d’un pull. On hésite, ou pas. Plus loin, c’est un service à café en porcelaine de Bavière qui attire l’attention, une BD, un baby-foot miniature…

Dans ce vide-grenier un peu spécial, il n’y a pas de vendeur, pas de surveillance, pas de méfiance. Et pour cause : il n’y a rien à marchander, encore moins à voler, puisque tout est gratuit. Personne ne vous regardera de travers si votre enfant fait main basse sur un jouet ou si vous emportez un pantalon sans même l’essayer. Ils sont là pour ça.

A la recherche de trésors sur les étals de la gratiferia.

Contre-pied

Car c’est précisément le principe de la gratiferia. Un échange sans argent et sans contrainte, entre des propriétaires d’objets qui n’ont pas ou plus l’usage de ces derniers, et des personnes qui en auraient besoin. À l’heure où tant de monde a pris l’habitude de revendre tout et même n’importe quoi sur les plateformes numériques de vente d’occasion, la gratiferia prend le contre-pied et parie sur la gratuité, comme le suggère son nom importé (comme le concept) d’Amérique latine : « foire gratuite » en espagnol.

Le principe s’appuie aussi sur la propension que nous avons tous à accumuler des biens matériels, à racheter des objets pour remplacer ceux que nous possédons, qui fonctionnent encore, mais qui sont passés de mode ou ne vont plus avec notre nouvelle déco. Nous sommes nombreux à entasser dans nos caves et greniers des machins inutiles, des doublons ou des trucs kitsch qu’on nous a offerts pour un mariage ou un anniversaire. En regard, les machins en question pourraient être utiles à des personnes qui recherchent du vintage, s’enthousiasment pour le kitsch ou ont simplement besoin d’un objet précis. Ils pourraient même être précieux pour des personnes qui n’ont pas les moyens de les acquérir. Alors pourquoi continuer à leur faire prendre la poussière dans vos débarras ?

Livres, vêtements, objets divers… Tout ce qui dort dans nos greniers ou nos placards pourrait être utile à d’autres personnes.

La gratiferia est un moyen commode de faire de la place dans ses placards, sans l’inconvénient d’avoir à gérer les réponses à une annonce en ligne, et encore moins d’avoir à poireauter dans le froid et dans l’ennui d’un vide-grenier en plein air.

Ici, vous déposez votre trop-plein en quelques minutes, le temps que les organisateurs vérifient l’état de votre offrande. Car la règle, à Saint-Germain-Lembron où je me suis rendue samedi dernier comme pratiquement dans tous les événements de ce genre, est d’apporter uniquement des choses propres et en bon état. Vêtements troués, jouets amochés, appareils en panne ou vaisselle ébréchée : s’abstenir.

Activités pour tous

L’endroit où nous nous trouvons est tout à fait approprié pour ce rendez-vous ; c’est d’ailleurs la quatrième édition. Le lieu s’appelle La Licorne et le nom est bien choisi, tant on y ressent l’exceptionnelle hospitalité et la rare attention portée à chaque visiteur.

Cette ancienne école, d’abord reconvertie en caserne de pompiers puis désormais en tiers-lieu, s’est constituée autour d’une première fonction : la médiathèque. Puis se sont adjoints d’autres activités culturelles, une salle d’exposition, un espace informatique où on peut utiliser des ordinateurs et se faire aider à les utiliser. Le lieu est labellisé « espace de vie social » financé par la CAF, et héberge aussi les accompagnements aux démarches administratives d’un point France Services. Une vaste salle confortable, avec canapés et tables d’activité, accueille aussi, selon les jours et les heures, des jeunes à la sortie de l’école, des regroupements d’assistantes maternelles, des ateliers et toutes sortes d’activités conviviales.

« Quand on n’a pas l’habitude de ce fonctionnement, on n’ose pas. »

Mais les cinq animateurs du lieu cherchaient à attirer des publics plus variés. Rajo, celui des cinq qui a pris l’initiative des gratiferias, explique : « Du fait de la bibliothèque, nous avions l’image d’un lieu plutôt culturel et même pour France Services, certaines personnes ne venaient pas. On a essayé d’élargir le public, par exemple avec des sorties vélo pour attirer un public masculin peu présent. Ou des tournois de puzzle qui s’adressent aux familles et qui ont beaucoup de succès. Et de l’accompagnement à la scolarité pour les enfants qui ne se sentent pas à l’aise en classe. »

Rajo, à l’initiative de la gratiferia, est l’un des cinq animateurs de la Licorne. Ce tiers-lieu accueillant multiplie les activités et services culturels, sociaux ou de loisir, pour accueillir et faire se côtoyer tous les publics.

La gratiferia a aussi cette fonction. Même si ce n’est pas facile pour tout le monde, confie Rajo. « On voit que certaines personnes n’osent pas se servir. Ils ont peur de renvoyer une image de pauvreté. Les gens ont intégré que rien n’est gratuit. C’est comme pour le café : il est ici en accès libre et à prix libre, mais quand on n’a pas l’habitude de ce fonctionnement, on n’ose pas. » À la quatrième édition, il y a pourtant des habitués, dont certains attendaient déjà devant la porte à l’ouverture. Et une heure plus tard, le « rayon » jouets était déjà bien dégarni.

Pour rendre l’événement plus attirant et plus festif, La Licorne propose de terminer la matinée par un repas en commun. Et elle invite à chaque édition une association partageant l’esprit collectif et solidaire qui préside à la gratiferia ; l’association mise en avant peut se faire connaître par un stand ou un atelier. « Nous avons eu le système d’échange local d’Yronde-et-Buron, puis un garage associatif », indique Rajo. Cette année, un collectif d’artistes propose un atelier textile pour réaliser des fleurs en tissu, en tricot ou au crochet.

Sur une autre initiative de La Licorne, lire aussi : « Et si l’impact écologique pouvait convaincre les jeunes de lever le nez de leur portable ? »

Mode d’emploi

Pour en revenir à la gratiferia elle-même, quelles sont les règles pour l’organiser et la réussir ? D’abord, prévoir la réception des dons en amont, de sorte qu’il y ait des objets à découvrir dès l’ouverture. À Saint-Germain-Lembron, il était possible d’en déposer aux heures d’ouverture du lieu durant toute la semaine précédant ce samedi. Ce qui n’empêche pas les visiteurs de compléter les apports le jour-même, tout en venant voir si autre chose les intéresserait.

Pour assurer le succès d’une gratiferia, on peut prévoir d’adjoindre d’autres animations. A la Licorne samedi dernier, le collectif Barjo (Brassage des Arts Joyeux) proposait un atelier textile. Objectif : un fleurissement prochain du bourg.

Ensuite, il faut prévoir de pouvoir évacuer les objets qui n’auront pas trouvé preneur. La Licorne avait prévu de tout apporter au Secours populaire. Les ressourceries peuvent aussi accueillir la diversité de ce qui reste sur les tables et présentoirs. On pourra aussi imaginer de répartir les objets entre diverses structures : des livres pour une bibliothèque, les textiles pour une association de couture, etc.

Entre la réception et l’évacuation, durant l’ouverture de la gratiferia, le tiers-lieu de Saint-Germain-Lembron a choisi de laisser aux visiteurs la pleine liberté de farfouiller, d’inspecter, de se servir autant qu’ils ont besoin ou envie et d’apporter tous les types d’objets ou de vêtements, ces derniers constituant ici comme souvent une part importante des dons. « Il n’y a jamais eu de problème ou d’abus, ni d’objets qui n’auraient pas leur place ici. On nous a apporté un seul meuble encombrant, que nous avons choisi de garder pour le lieu », poursuit Rajo, en montrant un buffet qui sert de support à la catégorie « vaisselle » des objets exposés.

Des limites… ou pas

D’autres gratiferias se sécurisent en fixant des règles ou des limites plus précises. Une habituée de La Licorne évoque un événement à Issoire qui impose de repartir avec un même nombre d’objets que ce qu’on apporte. C’est malin, car rien ne reste sur les bras des organisateurs à la fin de la journée, mais ce n’est plus exactement la même philosophie de redistribution.

Faut-il fixer des règles ? La Licorne a choisi de ne pas limiter la taille et l’encombrement des apports. Ce qui a permis de récupérer ce petit buffet… que le lieu est content de pouvoir conserver.

À Sauxillanges, où l’espace de vie sociale, avec l’association Le Moulin à paroles, a proposé sa première gratiferia en septembre dernier, les organisateurs ont été plus prudents en adoptant un « cahier de pratiques » ; il s’agit d’une sorte de charte, qui engage les donneurs comme les preneurs à respecter certaines règles. Entre autres et en plus de celles déjà évoquées : des types d’objets interdits car dangereux et illégaux, de même que des objets difficilement emportables car lourds ou encombrants, pour lesquels un panneau d’annonces sera à disposition ; les visiteurs sont aussi avertis qu’ils ne pourront emporter plus de dix objets et qu’il est de bon ton de ne pas se servir dans un but de revente.

« On s’en fiche. »

L’une des plus anciennes gratiferias de notre région se tient tous les ans le 14 juillet à Aubiat, organisée jusqu’à présent par la municipalité. Elle a fêté l’été dernier sa dixième édition. Conseiller municipal (jusqu’au mois dernier), Emmanuel Bouhier, son initiateur, est lui aussi détendu par rapport à ces craintes : « Au début, certains étaient réticents et avaient peur que des gens prennent tout pour le revendre sur le Bon Coin. Mais je leur disais ‘on s’en fiche’ ; s’il y a des gens qui ont le temps et la patience de faire des photos et rédiger des annonces, tant mieux pour eux. De toutes façons ces objets ne servaient pas. » Et de fait, il n’a pas constaté d’abus particuliers. « Mais on remarque que certains objets reviennent d’une année à l’autre », s’amuse-t-il.

Échanges désintéressés

Il constate aussi que les premières éditions étaient moins fréquentées et que la manifestation a eu de plus en plus de succès : « Maintenant, les gens l’attendent. » Et surtout, elle remplit son rôle.

« Avant, on laissait facilement de la nourriture en surplus sur un muret pour les voisins. »

Car les élus d’Aubiat l’ont créée dans le cadre d’une « commission bien vivre », où il s’agissait, précise Emmanuel, « de faire réfléchir les habitants sur ce que veut dire ‘bien vivre’ et de mettre en place des actions rapides et pratiques pour le mettre en œuvre. L’idée avec la gratiferia était de créer des opportunités de retisser des relations qui ne soient pas intéressées, et de redonner de la place au gratuit. En discutant, les gens se sont remémorés qu’avant, on laissait facilement de la nourriture en surplus sur un muret pour les voisins, on avait ce genre d’échanges plus naturellement. Et bien sûr, c’est aussi l’idée de redonner de l’usage à ce qui ne sert pas, d’économiser les ressources… »

A la Licorne, le café est en libre-service et à prix libre, mais « les gens n’osent pas », constate Rajo. Car nous avons perdu l’habitude des relations désintéressées…

Peu à peu, l’idée se répand. Lentement car elle est à contre-courant des pratiques consuméristes. Mais sûrement car elle est très facile à mettre en place. Elle va aussi à l’encontre des formes traditionnelles de don caritatif, qui peuvent s’avérer stigmatisantes. Car la gratiferia peut prendre des airs de fête pour peu qu’on imagine une animation autour des présentoirs, et tout le monde peut se servir, que vous ayez ou non apporté des objets à donner, que vous ayez ou non les moyens de vous les payer.

On peut même tenter de pousser plus loin le principe d’échanges non lucratifs. Par exemple en créant à l’échelle d’un village, d’une ville ou d’un quartier un SEL ou système d’échange local, comme à Yronde-et-Buron. En mettant à disposition des outils à emprunter dans une outilthèque comme aux Martres-de-Veyre. Ou en instaurant une gratiferia permanente, sous la forme d’une boutique gratuite, comme à Saint-Bonnet-près Orcival. Cette dernière a été baptisée d’un joli nom qui résume toute l’histoire : le magasin Sanpèze.

Où s’informer sur les gratiferias locales et autres initiatives évoquées dans l’article ?
> Pour guetter la prochaine gratiferia de Saint-Germain-Lembron et s’informer sur les activités de La Licorne, c’est ici.
> Pour ne pas manquer la prochaine gratiferia d’Aubiat (qui sera soit poursuivie par la nouvelle municipalité, soit reprise par une association, assure Emmanuel), surveiller la page facebook dédiée ici.
> Pour guetter la prochaine gratiferia à Sauxillanges, on consultera l’agenda de l’espace de vie sociale l’Escale.

> Pour s’informer sur le système d’échange local d’Yronde-et-Buron, c’est ici.
> Sur l’outilthèque des Martres-de-Veyre (au Chantou, place de l’Église, permanence les samedis matin de 9h à 12h), lire l’article de Tikographie et consulter la page Facebook de l’association Les Martres au Vert.
> Quant au magasin gratuit Sanpèze de Saint-Bonnet-près-Orcival, c’est tous les dimanches matin de 9h30 à 12h, page Facebook dédiée ici.
> Et puis tiens, un peu de pub pour la gratiferia que je contribue à organiser (voir « Le pourquoi et le comment ») : pas de présence sur internet, mais si vous passez par Saint-Maurice-ès-Allier le dimanche 31 mai entre 10h et 17h, faites une halte à l’espace des Chanvres
. 😉

Reportage (texte et photos) Marie-Pierre Demarty, réalisé samedi 11 avril 2026. À la une : la gratiferia de Saint-Germain-Lembron.

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