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Le pourquoi et le comment [cliquer pour dérouler]
Le jour du 14 juillet, vous aviez sans doute des tas de choses à faire, comme rester dans votre lit couché, venir voir le défilé, aller au bal des sapeurs-pompiers, suivre le tour de France ou la demi-finale de foot, ou comme moi, plonger dans un lac avant l’arrivée des foules, à 7 heures, parmi les canards et les hirondelles.
Bref, vous aviez sans doute mieux à faire que lire Tikographie. C’est pourquoi notre rendez-vous du mardi tombe cette semaine un mercredi.
Avec quelques questions supplémentaires à ranger dans le sac à dos, entre le sandwich et les jumelles, pour vos prochaines balades.
Marie-Pierre
8. Usines en campagne
Le Puy-de-Dôme est-il un territoire industriel ?
Si vous connaissez certains coins du nord ou de l’est de la France, ou la bien nommée « vallée de la chimie » au sud de Lyon, la question doit vous faire rigoler.
Rien qu’un chiffre : l’emploi industriel dans le département, c’est 16% du total. Mais aussi ce paradoxe : notre département abrite le siège d’une des deux seules industries françaises cotées au CAC40 hors Île-de-France.
Si Alphonse Allais a inventé le concept de « villes à la campagne », notre région illustre celui, moins connu, d’« usines à la campagne ». Mis à part Michelin (dont la présence à Clermont est de moins en moins ouvrière), c’est surtout dans des agglomérations plus petites que se remarque la présence industrielle, où elle occupe parfois une place disproportionnée dans le paysage.
Constellium à Issoire en est un bel exemple. Depuis les premières hauteurs du Livradois, le constructeur de plaques aluminium pour l’aéronautique ne semble pas à sa place dans ce panorama champêtre bordé au loin par les massifs enneigés.
On pourrait citer des cas encore plus flagrants d’usines champêtres, cependant plus discrètes dans le paysage : Rockwool à Saint-Eloy-les-Mines, Aubert-et-Duval aux Ancizes, et bien sûr l’industrie pharmaceutique à Vertolaye, cas emblématique né d’une volonté de « planquer » une activité industrielle sensible à la veille de la Deuxième Guerre mondiale.
La question existentielle pour l’environnement reste entière : vaut-il mieux concentrer les industries sur des territoires « sacrifiés » ou les disséminer pour diluer les nuisances ? Fut une période où on a tranché en envoyant les usines à l’autre bout du monde.
On s’aperçoit aujourd’hui qu’il n’y a pas de solution magique à la quadrature des manufactures.
Sinon peut-être celle qui fait figure d’éléphant dans la pièce : la sobriété dans nos modes de consommation.
9. Vivement l’hiver ?
Y aura-t-il de la neige cet hiver ?
Le paysage du jour 9 est offert à tous ceux qui souffrent de la canicule.
Quant à la question du jour… au moins en plaine ou même ici, à hauteur du col de Potey (altitude 584 m), elle devient de plus en plus pertinente. Car le réchauffement du climat est devenu tangible aussi en hiver. L’hiver dernier comme le précédent, la station météo de Clermont-Aulnat a relevé 5 jours de neige. Et on n’a jamais eu plus de 15 jours de neige en un hiver depuis 2013.
Certes, il y aura de la neige sur les sommets, peut-être quelques flocons en Limagne. Ou même un épisode exceptionnel de précipitations hivernales, car le réchauffement global n’a rien de linéaire. Et en dehors des amateurs de sports d’hiver, ces hivers doux peuvent nous paraître agréables et bienvenus. Mais ils sont catastrophiques pour la végétation.
Les arbres ont besoin d’une période froide suffisamment longue, où ils sont en dormance, pour repartir au printemps. Si la dormance est trop courte, le mécanisme qui permet aux bourgeons de lancer la pousse des branches et des feuilles se grippe et l’arbre sera fragilisé. Autre phénomène : la végétation se réveillant beaucoup plus tôt, elle s’expose aux gelées tardives, qui peuvent compromettre la floraison.
Conséquences en cascades : des arbres moins costauds pour atténuer les chaleurs estivales, pour nous donner des fruits, pour se reproduire, pour résister aux parasites…
Décidément, on aimerait bien qu’il y ait encore un peu de neige, et pas seulement à Noël.
10. À l’orée du bois

Les lisières sont-elles des lieux de transition ?
« Une lisière est une limite, brutale ou progressive, entre deux milieux, permettant de passer d’une formation végétale dans une autre », nous dit Wikipédia.
Quelle image vous vient en premier quand on vous parle de lisière : une limite brutale ou une limite progressive ? Gageons que vous avez en tête un tracé bien net entre la forêt et un autre élément du paysage : un pré, un champ, une route…
Signe parmi beaucoup d’autres que les humains ont façonné le paysage, en laissant à la forêt l’espace exact qu’ils veulent bien lui laisser. Et qu’ils se permettent selon leurs besoins d’en rafler un grand carré, ici ou là. Vu d’avion, nos paysages ont des formes géométriques.
Mais il reste dans des endroits discrets des lisières qui échappent à cette règle.
On trouve de ces lisières floues à la limite entre les Hautes-Chaumes du Forez et la forêt. Progressivement, le couvert des arbres s’éclaircit, laissant la place à d’autres formes de végétation. C’est une sorte de paysage hybride et complexe qui n’intéresse pas grand monde : ni les éleveurs qui exploitent les prairies d’estive au-dessus, ni les forestiers qui préfèrent les grands et beaux arbres de la pleine forêt.
Et c’est pour cela que cet espace est intéressant.
« Ce sont des couloirs de circulation notamment pour certains oiseaux comme le merle à plastron, ou susceptibles d’accueillir une espèce pour l’instant portée disparue, la gélinotte des bois, qui a besoin de zones de tranquillité », m’expliquait un connaisseur de ce secteur, Christophe Gathier, à l’occasion d’un reportage sur une de ces forêts. Non seulement la faune y est tranquille, mais c’est aussi l’espace où se rencontrent les espèces forestières et celles des espaces ouverts.
Autant dire : biodiversité maximale !
| La balade à faire : la rando « Le colporteur des jasseries » (3 heures) est un classique, mais elle offre des points de vue dont on ne se lasse pas. Elle longe des sites de lisières floues notamment dans la première partie du parcours. Observez-les, ne les perturbez pas ! |
11. Morne plaine ?
Ce paysage est-il instagrammable ?
Ces bandes horizontales alternant le brun et le vert vif semblent servir de socle à la sculpture plus tourmentée de la chaîne des Puys, qui se découpe en bleu velouté sur un fond de nuages moutonnants. C’est la vue parfaite pour admirer l’alignement incroyable de ces quelque 80 volcans. Un peu trop horizontal pour Instagram, certes. Mais esthétiquement, on prend !
Sauf que…
Si la vue est aussi « prenable », c’est qu’on a enlevé tout ce qui gêne. Pas un arbre à l’horizon. Ou plutôt si : des arbres seulement à l’horizon.
La Limagne est devenue notre grande plaine céréalière, au détriment de toute naturalité. On peut trouver ça beau… ou extrêmement laid, selon qu’on s’intéresse à l’esthétique pure ou à la préservation de la biodiversité.
Ici le paysage n’a vraiment plus rien de naturel. Les cours d’eau forment des lignes droites et des « méandres » à angle droit. Drainés et canalisés, ils sont condamnés à suivre docilement le bord de ces vastes champs. L’été, par forte canicule, l’arrosage des maïs tourne à plein régime, en plein soleil, alors que les consignes de restriction d’eau rappellent l’impérieuse nécessité d’en faire un usage parcimonieux.
Les méthodes agricoles qui s’y pratiquent sont vertement critiquées par les défenseurs de l’environnement. Gageons qu’aucun n’enverrait cette carte postale à ses amis, sauf pour représenter sa vision de l’enfer.
Quant aux agriculteurs, ils en ont sans doute une autre vision. Probablement plus partagée que ce qu’on présente souvent dans les médias. Car ils sont les premiers à souffrir des conséquences grandissantes du dérèglement climatique, mais le maïs semence est pour l’heure ce qui leur permet d’avoir des revenus décents.
Voilà donc bien un paysage qui cristallise toutes sortes d’affects.
| Balade : Ce n’est pas le meilleur coin à rando du département, mais si vous y tenez, une petite rando de 2 heures vous permet d’avoir de beaux points de vue sur la chaîne des Puys et de profiter d’un des rares coins arborés. Il s’agit du Val de Morge, entre Ennezat et Saint-Ignat. Gros avantage : c’est plat ! |
12. Ce qu’on aime des haies
Le bocage a-t-il ses limites ?
Pour les défenseurs de la biodiversité qui vivent dans la Limagne (voir paysage précédent), le vœu premier est d’y voir replanter des haies. Elles ont toutes les vertus, y compris pour l’agriculture : havre de biodiversité aussi bien pour la faune que pour les végétaux, coupe-vent, rétention d’eau et de fraîcheur, ombrage en été, fourniture de bois de chauffage…
Le modèle du bocage est-il pour autant la panacée ?
Si on se porte au nord ouest du département, nous trouvons ce modèle. Les Combrailles, prolongement naturel du bocage bourbonnais, ont conservé cette pratique de la haie en bordure de parcelles.
Mais ce n’est peut-être pas la haie rêvée.
Question ombre et protection contre le vent, la haie « trois faces » n’est pas la panacée. Question épanouissement du végétal, la taille est bien sévère.
Autant dire que la haie, ici, a ses limites. En fait, elle est surtout une limite. Ce type de haies basses et épineuses a eu d’abord pour fonction, historiquement, de délimiter les parcelles et d’en marquer la propriété, à un moment où on en a eu assez des pratiques collectives ou des servitudes féodales. Elles servent aussi de clôture pour les prés où on fait paître les troupeaux.
En résumé : il y a haie et haie, hé hé !
| > Pour aller plus loin, lire aussi : Pourquoi faut-il bichonner les haies champêtres ? > Suggestion de balade : la petite rando de 2h15 Entre croix et bocage, au départ de La Crouzille, vous fera découvrir ces paysages tout en douceur… et en clôtures. Elles ont aussi l’avantage de dégager la vue. |
13. Sauvage
Mais pourquoi l’Allier fuit les villes ?
Avez-vous remarqué comme l’Allier fuit les villes dans le Puy-de-Dôme ? Issoire, Cournon, Maringues : la rivière contourne soigneusement les agglomérations. Sans parler de Clermont, la « métropole qui n’a pas de rivière ». Dès qu’elle a passé la limite départementale, elle devient plus civilisée, que ce soit à Vichy ou à Moulins. Et plus en aval encore, la Loire qui prend le relais traverse sans complexe Orléans, Blois, Tours, Nantes.
Les géographes savent pourtant bien que les endroits où de grandes voies enjambent un grand cours d’eau ont été historiquement propices au développement urbain. Chez nous, les villes grandes ou petites se sont développées à côté.
Pont-du-Château, comme son nom l’indique, fait exception.
Mais elle n’est pas devenue la grande ville du coin. Cette vue de l’Allier bordée par un quai est donc exceptionnelle. La situation s’explique sans doute par le fait que l’Allier traverse en Limagne des zones argileuses, longtemps restées marécageuses, où il ne faisait pas bon s’établir. Pont-du-Château, d’ailleurs, a bénéficié d’un joli promontoire pour se maintenir les pieds au sec.
En fait, ce sont plutôt les villes qui ont fui la rivière. Si quelqu’un a d’autres explications, nous sommes à l’écoute.
En attendant, on peut s’en réjouir. Car cette inimitié nous vaut d’avoir préservé l’une des dernières grandes rivières sauvages d’Europe.
| > A lire pour tout comprendre de l’Allier : « Mais pourquoi l’Allier est dite « rivière sauvage » ? » et le deuxième volet : « L’Allier n’est pas un long fleuve tranquille » > A faire : la balade « Bartriers et mariniers » (2h30) qui rend hommage au passé fluvial de la ville-pont. |
14. Le goût du paysage
Un beau paysage fait-il un bon fromage ?
Un groupe de chercheurs clermontois, dont Yves Michelin, s’est penché sur la question, en prenant appui sur l’aire de production du Saint-Nectaire. Plus exactement, ils ont interrogé l’adéquation entre le marketing déployé autour des paysages et la perception des consommateurs.
Dans un article intitulé « The Saint-Nectaire cheese landscape: myth or reality? », ils font valoir que l’argument ne joue pas tant que ça. Les « panoramas grandioses » vantés par l’AOP Saint-Nectaire sur son site internet ne suffisent pas pour « vendre » un fromage. Il faut encore démontrer le lien entre le paysage en question et les valeurs qui en font la qualité. On peut effectivement douter que les vaches produisent un meilleur lait rien qu’en broutant face aux panoramas du Cézallier, de l’Artense ou du Sancy.
Mais tout de même, il y a quelques liens intéressants à faire entre le cahier des charges de l’appellation et les paysages.
> L’aire géographique : l’une des plus petites d’Europe, en terrain volcanique, à une altitude supérieure à 700 m.
> La prairie : elle doit être à 90% permanente et (à peu près) naturelle, pour conserver une flore abondante et diversifiée. C’est la seule AOP d’Auvergne qui cite les plantes qui en font la richesse : thym-serpolet, gentiane jaune, fenouil des Alpes, achillée millefeuilles, trèfle des Alpes.
> Le régime des vaches : 160 jours minimum de pâturage et une alimentation principalement constituée de fourrage toute l’année, sans ensilage.
> La concentration de l’activité sur la zone de l’AOP : les vaches y naissent et y grandissent, leur nourriture est locale, la fabrication du fromage aussi. Ce qui a évidemment une incidence sur l’aspect bâti du paysage.
Grandiose ou pas, le paysage des 69 communes concernées est fortement marqué par ces exigences, qui caractérisent un élevage extensif et de belles prairies abondamment fleuries.
Les visualisez-vous en mordant dans votre délicieuse tartine de Saint-Nec’ ?
| Difficile de choisir des parcours de rando, tant il y a de possibilités dans les « panoramas grandioses » de l’aire de production du Saint-Nectaire. Citons-en trois, moins fréquentées que les « stars » du Sancy : > Pour la cascade et les prairies typiques : La Cime des prés (Egliseneuves d’Entraigues, 3h) > Pour les paysages si particuliers de l’Artense : Bertinet (Saint-Donat, 3h15) > Pour la beauté du Cézallier : Le Signal du Luguet (Anzat-le-Luguet, 4h30) |
Rédaction et photos Marie-Pierre Demarty. À la une : Paysage de lisière, en version hiver, tout près de Pierre-sur-Haute, le point culminant du Forez.
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