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Le pourquoi et le comment [cliquer pour dérouler]
La « nature » est un terme qui véhicule de nombreuses ambiguïtés, préjugés et biais divers. Les champs cultivés font-ils partie de la « nature » ou seulement les forêts ? Les plantations d’arbres sont-elles des forêts ou sont-elles d’une autre « nature » ? La « nature » renvoie-t-elle à la verdure ou comprend-elle aussi les animaux ? Et que dire de l’humanité : fait-elle partie de la « nature » ou est-elle au-dessus, à côté, en dehors ?
Beaucoup de scientifiques et vulgarisateurs ont définitivement banni ce mot générateur d’idées fausses. On lui préfère des concepts plus précis, comme la biodiversité ou le vivant. Pour ma part je continue à l’utiliser parfois, avec parcimonie et prudence, car il peut encore faire sens dans certains contextes et il parle à la majorité des gens.
Mais il convient, encore et toujours, de se familiariser avec ce qui se joue dans le vivant, ce qui nous rapproche ou nous éloigne de la « nature ». L’observation des paysages peut y contribuer. C’est ce que j’ai pensé en rebalayant les sept paysages de cette semaine.
Raison de plus pour aller les contempler…
Marie-Pierre
15. Le boss

Un rapace perçoit-il la beauté du paysage ?
Avez-vous déjà contemplé un milan scrutant tous les recoins d’un paysage ? Il flotte dans l’air, effectuant à petite vitesse de larges cercles, presque sans un battement d’aile. Il passe et repasse, revient, part à peine plus loin, n’omet aucun angle mort, aucune haie du bocage, aucune petite route où une voiture aurait pu laisser une petite victime. Royal (ou noir), il inspecte aussi les villages à faible hauteur.
Petite faune de la prairie, oisillons tombés du nid, cadavre exquis à nettoyer, sauterelles voletant derrière le sillon d’un tracteur… Tout l’intéresse.
Puis il prend de la hauteur et c’est encore plus impressionnant : presque immobile, il trouve un courant ascendant et monte lentement en spirale, comme par un escalier en colimaçon invisible. Jusqu’à devenir un point minuscule dans le ciel.
Que pense-t-il de ce qu’il observe ? Est-il sensible à la beauté du paysage ? Sait-il qu’il doit rester au large des éoliennes qui tournoient au loin ? Voit-il que les prés sont trop jaunes et les rivières trop asséchées ?
Les rapaces, ces prédateurs-équarrisseurs de la nature, ont une grande utilité pour réguler certaines des populations qu’ils chassent. On a fini par le comprendre. Ils sont TOUS protégés depuis 1979, ce qui a permis de les voir revenir, nicher et redevenir (relativement) abondants un peu partout sur le territoire.
Parmi les espèces diurnes les plus communes, on pourra observer le milan noir et le milan royal, la buse variable, le faucon crécerelle, l’épervier, le busard cendré. Plus rare, le circaète Jean-le-Blanc est également observé. Des vautours fauves font des passages dans le massif du Sancy depuis 2020, en provenance des Grands Causses où ils nichent.
Dans la catégorie des observateurs du paysage vu de haut, ne sont-ils pas plus majestueux que les drones ? Sans compter qu’ils n’émettent aucun bzzzzz agaçant. Juste un petit cri aigu de temps en temps, histoire de rappeler qui est au sommet… de la chaîne alimentaire.
16. Garde à vous !
Le résineux fait-il un bon soldat ?
À en croire ce paysage, ça ne fait pas de doute : vous lui demandez de se ranger en cohorte ou en bataillon et aussitôt, il s’aligne en rangs parfaitement droits, la petite aiguille sur la couture du pantalon. Avec un regard méprisant vers les feuillus autour, ces civils incapables de se discipliner.
Blague à part, ce paysage illustre de façon caricaturale la différence entre une plantation d’arbres et une forêt.
Ici, une seule essence, une seule génération. Pas une cime ne dépasse. Les rangs sont tirés au cordeau comme dans un méticuleux jardin de curé. La récolte se fera probablement en une fois, puis on replantera. Finalement, pourquoi pas ?
Tout de même…
C’est tout sauf un écosystème naturel. Sans même parler des coupes rases qui faisaient l’objet du paysage n°4, cette monoculture est à peu près aussi vivante qu’une pelouse de pavillon de banlieue. Aucune végétation basse ne se développe dans ces sous-bois. Aucun bois mort n’attire les insectes et micro-organismes qui s’appliquent à le décomposer pour enrichir le sol. Sol pauvre, donc. Et l’environnement n’est pas fou-fou non plus pour la faune, sauf celle qui se nourrit exclusivement d’aiguilles ou de bois d’épicéa ou de douglas. Et ça, ça existe.
Il existe un tout petit coléoptère nommé scolyte, dont l’activité favorite est de creuser des galeries sous l’écorce des arbres pour y déposer ses œufs. Dans la « nature naturelle », ce parasite a pour fonction de tuer les arbres malades pour laisser l’eau des sols à disposition des arbres sains (pour résumer). Dans une plantation mono-espèce, ce petit gourmand passe bien plus aisément d’un arbre à l’autre et peut provoquer des dégâts importants.
D’ailleurs, observez-vous que ces conifères alignés ont une drôle de couleur jaunissante ? S’ils ne sont pas attaqués par un parasite, ils souffrent peut-être de la canicule ou d’autre chose. Ce qui facilite l’installation du parasite… ou inversement.
Bref, tout ça n’est pas très naturel, et pourtant c’est recensé comme « forêt ». Et avec ça, on nous dit que la forêt est en expansion en France.
Ben voyons.
17. Régime spécial

Le plus connu, incontournable, fameux et emblématique paysage de notre département, inscrit au Patrimoine mondial de l’humanité, a-t-il encore besoin d’être décrypté ?
Réponse : oui !
À tel point qu’il mérite un régime de faveur. Nous lui avons consacré un article entier pour lui tout seul.
Il raconte 15 000 ans d’histoire de la Chaîne des Puys, et le chercheur Yves Michelin nous y explique comment ce territoire étonnant a été façonné (presque) autant par l’homme et les moutons que par la géologie.
On y croise aussi une comtesse, des hommes de la Préhistoire, des paysans têtus et des ouvriers du pneumatique.
18. Marché de dupes
Quelle part du paysage nous est utile ?
Encore une question saugrenue si on y réfléchit un peu. Réfléchissons-y face à ce paysage hallucinant.
On y voit clairement ce qui s’est joué, un peu comme au traité de Tordesillas, en 1494, quand l’Espagne et le Portugal, juste après le retour de Christophe Colomb, se sont partagé le monde en deux.
Ici, l’humain et la nature semblent s’être réunis pour conclure un accord : « Nous les humains, nous nous réservons les endroits plats où le tracteur passe facilement ; vous le monde sauvage, on vous laisse les pentes, les creux, les endroits tordus et caillouteux, les bords de rivière. Et chacun chez soi. »
Vous vous en doutez, ça ne s’est pas passé tout à fait comme ça. Le monde sauvage n’a pas été consulté. Il suffisait d’enlever les arbres, les haies, les bosquets pour qu’il n’ait plus accès au plateau fertile.
Ce mode de répartition pourrait sembler équitable. Mais il fragilise tous les milieux, qu’ils soient agricoles ou forestiers. En période de canicule comme on les enchaîne en ce moment, par exemple, les récoltes risquent fort de griller. En cas de problème dans le milieu forestier qui borde la vallée de la couze Chambon, les échappatoires pour la petite faune, pour les graines et les pollens sont limitées.
Performance du tout : au top. Adaptabilité du tout : nulle. Autrement dit, le contraire de ce que le chercheur Olivier Hamand nomme la robustesse.
La réponse à la question est donc : tout le territoire est utile à tout le monde, humain et non humain, ensemble.
La question suivante est donc : combien de temps ça va tenir ?
| Tout de même de belles balades à faire autour de Champeix, comme par exemple, en 1h45, celle de la pierre Fichade. |
19. Ce qui cloche

Pour protéger la nature des humains, faut-il mettre sous cloche la nature ou les humains ?
Le bruit et les papiers gras, les chiens qui divaguent et les risques d’incendie démultipliés par les mégots et feux de camp, les dépôts sauvages, les odeurs, les cueillettes, les piétinements, les pollutions d’engins à moteur… Dès qu’il s’aventure dans « la nature », surtout s’il y va en nombre, l’humain perturbe tout ce qui y vit.
Pour limiter les dégâts, on a délimité des zones de protection. Dans le Puy-de-Dôme :
- 383 zones naturelles d’intérêt écologique, faunistique et floristique ou ZNIEFF,
- 32 sites Natura 2000,
- 24 espaces naturels sensibles,
- 9 arrêtés préfectoraux de protection de biotope,
- 8 sites classés (au moins) à enjeu écologique,
- 4 réserves naturelles nationales,
- 2 réserves naturelles régionales,
- 2 réserves biologiques intégrales,
- 2 parcs naturels régionaux,
- 1 site naturel Patrimoine mondial Unesco
- un petit bout d’1 réserve de biosphère.
Soit 63,36% du territoire départemental (en 2020).
C’est beaucoup ? Pas tant que ça.
D’abord parce que beaucoup de ces étiquettes ne garantissent qu’un faible niveau de protection. La protection forte ne concerne, chez nous, que les réserves naturelles nationales (sauriez-vous nommer les quatre ?), les réserves biologiques intégrales et les arrêtés de protection de biotope. En surface, seulement 0,4% du territoire est en protection forte.
Et même celles qui sont considérées comme des protections fortes n’excluent pas les activités humaines – et leurs nuisances. Mais elles permettent au moins de les contenir et les canaliser.
Ajoutons les surfaces, incluses ou non dans les périmètres cités, gérées et éventuellement acquises par des organismes de protection tels que les Conservatoires d’espaces naturels.
Et même, pourquoi pas, l’action des particuliers propriétaires d’espaces qu’ils peuvent décider de sanctuariser, de laisser en libre évolution, de décréter refuge LPO et même, de protéger dans la longue durée (jusqu’à 99 ans) grâce à une obligation réelle environnementale actée devant notaire.
Enfin, on peut aussi travailler à sensibiliser les humains pour qu’ils apprennent à respecter le reste du Vivant.
Ce serait le meilleur moyen d’éviter les (mises sous) cloches.
| > À consulter : pour visualiser les principaux périmètres de protection du département, voir cette carte. > À lire : quelques articles sur divers types de protections, comme par exemple la Réserve naturelle nationale de Chastreix-Sancy, le puy de Pileyre inclus dans un ENS, un PNR et un site Natura 2000, les prés salés de Sainte-Marguerite gérés par le CEN, ou encore une ORE dans le Forez (pardon pour l’abondance des sigles ; ils sont explicités dans les articles !) > À faire : les sites protégés sont en général de magnifiques lieux de balade où observer la richesse de la faune et la flore (tout en respectant scrupuleusement les règlementations et consignes, hein !). Suggestion du jour : découvrir (en 3 heures) les méandres de la Sioule, dont une partie de la forêt domaniale est classée en réserve biologique intégrale. |
20. À tire d’ailes
Sommes-nous accueillants pour les migrants ?
Pour les migrants humains, ça reste à discuter. Pour les oiseaux, discutons-en.
Nous devons l’être quand même un peu, puisque beaucoup de migrateurs passent par notre département et font notamment escale sur la montagne de la Serre. « Beaucoup » est un terme un peu vague, car on ne les recense plus.
La LPO a effectué un remarquable travail de suivi de 1986 à 2002, puis a stoppé net, faute de financement. Dommage.
Car les comptages de l’époque ont recensé plus de 175 espèces sur ce site, pour une moyenne de 300 000 individus migrateurs par an. Le groupe le plus important était celui des pigeons ramiers (plus de 120 000 par an en moyenne). Mais aussi, en plus ou moins grandes cohortes, des grues et des cigognes, des rapaces variés, des alouettes et des pinsons, des cormorans, des pipits, etc.
Curieusement, ils ne passent sur ce promontoire que dans le sens nord-sud, à l’automne, préférant d’autres routes à leur retour au printemps. Notamment un peu plus à l’ouest, du côté des Combrailles où les migrateurs passent dans les deux sens. La LPO dispose d’ailleurs d’un observatoire à Saint-Gervais-d’Auvergne où les comptages ont donné des résultats encore plus spectaculaires.
Pour la montagne de la Serre, cela s’explique : arrivant de la plaine au nord, ils se guident d’après la trace orientée nord-sud de la Chaîne des Puys et de la faille de Limagne. Le relief perpendiculaire de la montagne de la Serre marque comme une sorte de ligne d’arrivée à l’étape.
Au fait, savez-vous que cette coulée de lave est aussi, et même avant tout, une curiosité géologique rare ? Elle a permis de démontrer que la Limagne avait été entièrement comblée par des sédiments marins avant l’apparition de la Chaîne des Puys.
Avec deux conséquences : c’est ce site d’apparence plus modeste qui a fini par convaincre pour le classement Unesco. Et elle est aujourd’hui en cours de classement pour son intérêt scientifique. Avec une ribambelle d’avis favorables.
| > Lire aussi, pour un tout autre sujet concernant la Montagne de la Serre : « Un outil inédit, des amandiers et des poules pour valoriser la Montagne de la Serre » > Deux randos sur la Montagne de la Serre : une petite boucle facile sur le plateau (2 heures), et une un peu plus longue et plus en dénivelé au départ de Saint-Amant-Tallende (2h45) |
21. Clop, clop, cataclop
Y a-t-il quelque équin dans le paysage ?
Plus beaucoup, mais il en reste. Faisons un point.
On a du mal à s’imaginer le paysage avant la généralisation du moteur à explosion. C’est-à-dire à une époque où le principal moteur pour se déplacer, tracter, tirer, transporter, débarder était équestre. Le cheval (avec l’âne et le mulet) était à la fois voiture et moto, tracteur, camion, bus, char d’assaut. Et aussi steak dans l’assiette. Il était familier dans les villes et les villages comme sur les routes. Lesquelles ne connaissaient pas le goudron. Le paysage ne comptait aucune station-service mais des auberges flanquées invariablement d’une écurie. Le concessionnaire automobile et le garagiste n’avaient pas encore évincé le maquignon et le maréchal-ferrant.
Pour s’en faire une idée, se reporter aux films de cape et d’épée.
De nos jours, le cheval est principalement lié à une activité sportive et de loisir. Fin et élégant, il est associé dans le paysage au centre équestre. Et si vous le rencontrez dans un pré cet été coiffé d’un masque, ou agitant la queue tête-bêche avec un congénère, c’est qu’il est hyper-sensible à la présence des mouches.
Mais en scrutant bien les campagnes, on peut trouver des chevaux d’un autre type : le cheval de trait persiste.
N’en déplaise aux défenseurs de la cause animale, il a surmonté sa mise au chômage grâce à une filière de boucherie chevaline qui a très fortement diminué mais ne s’est pas éteinte. Paradoxalement, c’est ce qui a sauvé les races locales rustiques. Exemple avec ces sympathiques blondinets Comtois, croisés au détour d’une petite route des Combrailles.
Mais saviez-vous qu’il existe aussi une race Auvergne ? Résistante, un peu moins trapue que le Comtois, elle était adaptée pour le transport de personnes, le débardage et même pour monter à l’assaut sur les champs de bataille. Elle est aujourd’hui relancée et sauvegardée grâce à une association très active.
Le cheval de trait peut aussi tenir un rôle dans l’adaptation des pratiques agricoles. Car il ne broute pas la même herbe que les ovins ou les bovins. L’alternance des différentes espèces dans une même prairie permet de réduire la mécanisation et de limiter le développement des parasites.
La complémentarité ne serait-elle pas une des clefs de l’adaptation ?
Rédaction et photos Marie-Pierre Demarty. À la une : la vallée de Chaudefour.
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