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Le pourquoi et le comment [cliquer pour dérouler]
Deux nouveaux stages sur le Charlet pour apprendre à aménager des ouvrages façon castor. Avec le recul, que peut-on mieux comprendre de ce mouvement qui s’étoffe et de ce qu’il apporte dans notre relation aux non-humains ? J’ai eu la curiosité de retourner sur les bords du petit cours d’eau.
En prime, de merveilleuses libellules…
Marie-Pierre
Trois infos express [cliquer pour dérouler]
- Deux nouveaux stages ont été proposés sur le Charlet ce printemps, pour enseigner l’art de créer sur les rivières des ouvrages low-tech, peu coûteux, simples à installer et réversibles. Ils confirment le rôle pionnier – avec une autre rivière dans la Drôme – de ce petit affluent de l’Allier aux eaux troubles. Le site-école est désormais saturé de petits ouvrages qui ont des rôles complémentaires : relever le niveau de la rivière, complexifier l’écoulement de l’eau, créer des plans d’eau favorables à la biodiversité, favoriser des débordements qui retiennent l’eau dans les sols et la filtrent.
- Ces techniques fondées sur les processus complètent les opérations de reméandrage, plus traditionnelles mais plus interventionnistes et plus lourdes à mettre en place. Elles ont pour objet de réenclencher la dynamique de la rivière, pour qu’elle puisse ensuite d’elle-même perpétuer les processus et rester un cours d’eau vivant, équilibré, résilient face aux aléas climatiques.
- Le Charlet passe maintenant le relais à d’autres sites, car les conditions pour organiser ces formations deviennent possibles, à mesure que le mouvement se popularise. Des collectivités commencent à s’intéresser à ces techniques pour régénérer les cours d’eau, dont l’état peine à s’améliorer. Et l’OFB effectue des suivis du site pour vérifier les bénéfices du procédé et s’assurer qu’il ne bloque pas la continuité écologique des cours d’eau.
| Pour connaître le début de l’histoire, lire le précédent reportage, paru le 4 février 2025 : « Quand le castor fait école sur le Charlet » |
L’eau est toujours aussi trouble dans le Charlet, mais en cette très chaude journée de printemps, la vie s’active dans et autour de la rivière. Une grenouille traverse en apnée. Des libellules d’un bleu insolent papillonnent un peu partout au-dessus de l’eau. Le raton laveur et la loutre ont laissé quelques crottes en souvenir de leurs passages. Une couleuvre se faufile dans les orties. Plus loin, des sangliers ont labouré un coin de verdure.
Il fait environ 35°C de plus que la dernière fois que nous nous sommes donné rendez-vous au même endroit, il y a un an et quelques mois. Aurélien Mathevon, le technicien rivières du SMVVA, me refait faire quasiment le même parcours, sans les gants et le bonnet. Mais c’est surtout la rivière qui a changé d’allure.

Car ce tout petit cours d’eau est devenu une rivière-école. Après avoir accueilli en 2024 une première promotion d’apprentis castors, il a vu revenir par deux fois cette année un groupe de stagiaires, fin avril et début mai. Ils ont passé quelques jours à couper des arbres, récupérer des branches, patauger dans le lit de la rivière, dans le but de façonner des barrages.
Pas des gros barrages en béton comme on en connaît ailleurs, mais différents modèles d’ouvrages dont on voit d’emblée qu’ils ne seront pas éternels et qu’ils laissent passer l’eau. Mais ils sont là pour la filtrer, la détourner, la contraindre à ronger les berges par endroits pour se charger en sédiments, puis les déposer ailleurs.

Un site pilote
Cette deuxième série de stages n’a pas changé radicalement la qualité écologique de la rivière, puisque celle-ci se dégrade surtout en amont, dans sa traversée des champs cultivés ou sa rencontre avec les eaux d’une station d’épuration. Mais la physionomie des quelques dizaines de mètres précédant la confluence avec l’Allier s’est enrichie. De cinq ouvrages l’an dernier, elle en accueille dix-huit aujourd’hui.

« Le principe est de construire plusieurs ouvrages qui se nourrissent mutuellement : il faut penser ces aménagements à l’échelle d’un bassin versant. Mais ici on en a fait plus que nécessaire et parfois trop rapprochés, pour que les stagiaires répartis en petits groupes puissent participer en pratique », précise Aurélien.
Surtout, en deux ans, les deux sites pilotes en France que sont le Charlet et une rivière dans la Drôme ont permis de développer, de préciser et de populariser le concept des « ouvrages castors ». Initiée par l’Association Rivières Rhône-Alpes Auvergne (ARRA2) en complicité, notamment, avec le philosophe Baptiste Morizot, cette série de formations s’est développée en même temps que l’association que ce dernier a fondé, le Mouvement d’alliance avec le peuple castor.
Redynamiser les processus
Ces formations ont pour objet de contribuer à régénérer les rivières, qui sont en souffrance un peu partout. Et de le faire en s’inspirant des constructions des castors, de manière low-tech et douce pour l’environnement. En deux ans, le discours d’Aurélien et de ses camarades de l’Alliance s’est nettement structuré : les pionniers français de ces méthodes venues d’Amérique ont eu le temps de bien s’approprier les concepts.
« C’est la rivière qui décide. »
D’abord sur les objectifs : « Il s’agit de réactiver les processus de la rivière, c’est-à-dire de ‘ralentir, infiltrer et complexifier’, explique-t-il. Ralentir l’écoulement de l’eau et la laisser s’infiltrer pour recréer des zones humides, reconnecter la rivière à sa nappe d’accompagnement, complexifier le cours d’eau en ouvrant de nouveaux bras… Il s’agit aussi d’éviter que le lit des rivières s’enfonce, en laissant l’eau creuser les berges, se charger en sédiments, en faisant remonter le niveau… »

Tous ces mécanismes, poursuit-il, traduisent une nouvelle phase de régénération : « Nous sommes passés de ce que nos formateurs américains nomment ‘form based’, consistant à créer des méandres pour redonner une forme plus naturelle aux cours d’eau, à une phase ‘process based’. La première phase peut être nécessaire là où les rivières ont été drainées et canalisées. Mais la deuxième phase va plus loin. Elle a pour but de redynamiser les processus. Dans ce second volet, nous mettons du bois pour activer la dynamique, mais c’est la rivière qui décide. Elle crée des embâcles, creuse, dépose, contourne, se transforme… C’est un système vivant. »
À chacun son rôle
Aurélien donne aussi des noms plus précis aux différents ouvrages créés, d’amont en aval, en fonction de leurs missions complémentaires. Il me présente ainsi le nourrisseur de fond, le mange-berge, le sculpteur de lit, le fendeur de flots. Il m’explique, pour chacun, comment la simple disposition des branches en travers du cours d’eau permet de guider l’action de la rivière.

Ici, un barrage d’une rive à l’autre, filtrant l’eau, va favoriser le dépôt, faire remonter le lit de la rivière et permettre à celle-ci de s’étaler davantage. Là, en laissant un passage sur un des côtés, l’ouvrage va provoquer l’érosion de la rive si le sol est « mangeable » et ainsi créer une esquisse de méandre. Ou bien si la rive est « en dur », le cours d’eau plus contraint va s’affoler en remous et tourbillons qui pourront sculpter un fond irrégulier à la rivière. Quant au fendeur de flot, comme son nom le suggère, il divisera l’écoulement pour le compliquer et le ralentir.
Un ouvrage encore différent est simplement dénommé « ouvrage type castor » : un peu plus étanche, il est effectivement plus proche de la technique des castors car des boues, des branches et autres matériaux de remplissage s’ajoutent à l’accumulation de bois. Il a pour fonction de créer un petit plan d’eau et d’étaler la rivière.

Aurélien me montre aussi comment le plus important barrage édifié en 2024 a été encore complexifié pour créer un petit labyrinthe où l’eau, en cherchant son chemin, élargit son lit, ralentit, se divise en plusieurs bras.
Ne pas déranger
À la suite de ces constructions légères, la physionomie du cours d’eau a commencé à changer. Et même si ça se voit peu en ce printemps très sec, le technicien rivières m’assure que le lit est déjà remonté de 50 à 60 cm.
Autre volet du projet : l’expérimentation est surveillée. L’Office français de la biodiversité (OFB) a demandé la mise en place d’un suivi, pour pouvoir vérifier que ces actions douces améliorent la qualité des rivières. Et même, qu’elles n’ont pas d’effets négatifs sur l’écosystème aquatique. Car s’il est certain qu’elles en ont moins qu’un seuil en béton ou un grand barrage hydroélectrique, il apparaît nécessaire de s’assurer que la continuité écologique est assurée, que les poissons peuvent franchir ces petits amoncellements de bois et que ceux-ci ne modifient pas significativement les conditions de vie.
Pour cela, l’OFB vient à intervalles réguliers mesurer la température de l’eau, documenter le profil du lit de la rivière et effectuer en trois points une « pêche électrique », consistant à recenser les poissons présents.

Parallèlement, Aurélien a installé un piège photo pour surveiller la faune et particulièrement, vérifier la présence des castors. La caméra le révèle : ils sont fréquemment de passage sur le Charlet. Des bouts de bois grignotés le confirment. L’un d’eux a même eu la délicatesse d’en ajouter un à l’un des ouvrages réalisés par les stagiaires.
Passage de relais
Mais le technicien rivières ne se fait pas d’illusion quant à l’occupation plus concrète du site par l’animal allié : « Il n’y a pas assez d’eau dans le Charlet et les lieux sont trop fréquentés. Au mieux ils pourraient s’installer en aval, près de la confluence avec l’Allier. Mais le site ne se prête pas à des ouvrages sur la rivière. Le castor est aussi un animal terrestre qui peut creuser des terriers sur la berge. C’est plutôt ce type d’habitats qu’il va privilégier ici. »
« Elles ont l’avantage d’être peu coûteuses, réversibles et participatives. »
L’essentiel est finalement ailleurs : dans le fait de favoriser le maintien de l’eau sur le territoire pour freiner les effets du changement climatique, d’accueillir le vivant et d’enseigner aux humains la cohabitation avec les autres espèces. « Ces techniques ne sont pas pertinentes partout et ça ne va pas sauver les rivières, mais elles peuvent contribuer à améliorer le réseau des cours d’eau, dont la qualité reste mauvaise. Et elles ont l’avantage d’être peu coûteuses, réversibles et participatives », insiste Aurélien.
Sur tous ces points, le Charlet a rempli son office. Avec le recul, on comprend aussi pourquoi il a pu devenir un des deux sites pionniers de ces expérimentations en France. Bien sûr parce que le mouvement a démarré en région Auvergne-Rhône-Alpes et qu’Aurélien est un membre actif du réseau qui porte le projet. Mais aussi parce que le petit cours d’eau réunit des conditions qui facilitent la démarche. « Pour expérimenter ces pratiques, il faut que le projet soit porté par une structure qui a la compétence Gemapi [gestion des milieux aquatiques et prévention des incendies] et l’autorisation des propriétaires, en plus d’un dossier déposé à la DDT », explique-t-il. Or cette partie aval du Charlet et l’ancienne plantation de peupliers qui l’encadre ont été acquises par le SMVVA, justement le syndicat intercommunal compétent pour les milieux aquatiques. Le propriétaire a donc été assez facile à convaincre. D’autant plus que l’état du cours d’eau laisse penser qu’on ne peut que l’améliorer.

Aujourd’hui, il serait difficile de poursuivre ici l’aménagement d’ouvrages castor. Le Charlet en est largement saturé. Mais on peut aller se promener sur sa rive pour observer le travail accompli.
Surtout, le petit cours d’eau pilote passe le relais. D’autres sites écoles ont commencé à se créer ailleurs. Et des collectivités commencent elles aussi à s’intéresser à ces solutions fondées sur la nature, à l’image de la Ville de Lyon.
Le Charlet peut se reposer sur ses lauriers. Ou plutôt, sur la végétation abondante de sa forêt alluviale. Et sur la grâce de ses libellules.
| Quelques ressources complémentaires apparues depuis le premier article : > Un guide très complet en français de « Régénération low-tech fondée sur les processus » a été édité par ARRA2, à découvrir ici. > Un résumé en vidéo de l’action sur le Charlet, réalisé par le SMVVA après le premier stage, est en ligne ici. > Et ici un montage vidéo des observations de la faune par la caméra du piège photo installé sur le Charlet. > Enfin, le Mouvement d’alliance avec le peuple castor s’est bien développé et son site internet est maintenant accessible, offrant de nombreuses ressources et informations sur le sujet. |
Reportage Marie-Pierre Demarty, réalisé vendredi 29 mai 2026. Photos Marie-Pierre Demarty, sauf indication contraire. À la une : Aurélien Mathevon, en T-shirt du « Mouvement d’Alliance avec le peuple castor », documente l’évolution du cours d’eau comme à chaque fois qu’il passe dans les parages.
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