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Le pourquoi et le comment [cliquer pour dérouler]
Comme je le raconte dans l’article, voilà un reportage qui est directement issu d’une expérience personnelle et qu’il m’a semblé intéressant de partager. Pour au moins trois raisons.
- Science participative. Une super façon de s’engager sans que ça prenne un temps faramineux et avec une impression d’être vraiment utile.
- Incroyablement, j’apprends en faisant ce reportage que les hirondelles, ces oiseaux hyper familiers de nos régions, sont aussi hyper mal connus de la science. Et très peu comptés. On sait pourtant que leurs populations ont fondu drastiquement depuis que leur garde-manger, c’est-à-dire les populations d’insectes, sont massivement victimes des pesticides agricoles. Encore une alerte à lancer… mais aussi, étonnement, des bonnes nouvelles.
- Ne jamais perdre une occasion de vous faire découvrir le Vivant, alias « les merveilles de la nature », de vous inviter à lever le nez, à observer, à vous émerveiller. Je ne sais pas pour vous, mais moi, ça me fait beaucoup de bien…
Marie-Pierre
Trois infos express [cliquer pour dérouler]
- Moins connues et plus menacées que les hirondelles de fenêtre, les hirondelles rustiques sont également présentes dans nos villages du printemps jusqu’à l’automne. L’espèce, un peu plus grosse que sa cousine, se distingue par sa queue très effilée et une tache rouge sombre autour du bec. Par ailleurs elle ne construit pas son nid sous les rebords des toitures, mais à l’intérieur de bâtiments présentant des ouvertures : poutres des granges, hangars ou greniers.
- Depuis l’an dernier une opération de comptages annuels a été relancée par la LPO Auvergne, un an après celle des hirondelles de fenêtre. Il ne s’agit pas de compter toutes les hirondelles du territoire, mais de repérer des sites de nichage et d’y recenser les couples dans la longue durée pour connaître leur évolution. Cette opération, réalisée par des bénévoles dans un format de science participative, répond à un protocole précis, car les habitudes de ces oiseaux, paradoxalement mal connues, sont assez complexes.
- Le recensement nécessite, pour les bénévoles, d’aller à la rencontre des propriétaires des granges et autres bâtiments de nichage potentiels, car les sites ne sont pas visibles depuis l’espace public. C’est une belle occasion de sensibiliser et informer les habitants, et éventuellement d’obtenir des informations supplémentaires pour apprendre à mieux les connaître.
Tenter de recenser les hirondelles rustiques (Hirundo rustica) nécessite d’aller toquer aux portes des maisons. Contrairement aux hirondelles de fenêtre qui installent leur nid sous le rebord des toitures, les premières recherchent des emplacements plus discrets pour y bâtir le logement où elles installeront leurs œufs puis nourriront les petits. Idéalement, une poutre dans la partie la plus sombre d’une grange, d’un grenier, d’un hangar ou d’une maison inoccupée.
En ce dimanche de mi-mai, notre petit groupe entreprend un premier repérage dans le village de Lissac, commune de Saint-Maurice. Nous sommes quatre, le nez en l’air sur la place de la grande fontaine. Nous observons le manège de ces petites flèches noir et blanc ; à cette vitesse, il faut avoir l’œil bien aiguisé pour distinguer la touche de rouge sombre autour du bec. Mais on reconnaît facilement l’espèce rustique, appelée aussi « hirondelle de cheminée ». Par rapport à sa cousine, elle est un peu plus grande et surtout, la double pointe de sa queue est beaucoup plus effilée.
Un amoureux des oiseaux
Notre objectif : repérer les bâtiments où elles entrent et ressortent, toujours en trombe. Le rez-de-chaussée d’une maison de la place, qui tient lieu d’atelier-hangar avec sa fenêtre béante, semble être la destination d’un couple. Nid probable en vue.
Justement, l’habitant de la maison, un monsieur âgé, arrive et nous ouvre volontiers la porte de l’endroit. Un seul nid est occupé, dans un recoin sombre tout au fond, et nous voyons les futurs parents très affairés faire des incursions régulières. Le propriétaire des lieux nous raconte les surveiller avec bienveillance, tout en se désolant de les voir moins nombreuses d’année en année. Il ne ferme les ouvertures de ce rez-de-chaussée qu’en hiver, quand il sait que ses hôtes sont en voyage.
« Je ne comprends pas comment elles peuvent arriver si vite et s’arrêter si brusquement ! »
Nous avons affaire à un amoureux des oiseaux, comme le prouvent les petits filets de nourriture suspendus aux fenêtres de l’étage. « Avant j’avais aussi mésanges mais elles ne viennent plus », regrette-t-il.
De fait, d’autres nids d’hirondelles sont inoccupés. Et tandis que nous prenons congé en promettant de repasser le voir pour nous informer des nichées et d’éventuels nouveaux arrivants, il nous fait part de sa fascination : « Je ne comprends pas comment elles peuvent arriver si vite et s’arrêter si brusquement sans rentrer dans le mur ! »
Pédagogie
Continuant notre exploration, nous repérons les granges et les greniers dont les ouvertures ne sont pas bouchées. Nous nous faisons indiquer les adresses où des habitants croient savoir qu’il y a des nids. Et nous allons frapper à quelques portes. Nous donnons même quelques clefs d’explication à des randonneurs intrigués de nous voir scruter les ouvertures de vieux bâtiments.
À chaque rencontre, Stéphane, bénévole local de la LPO qui conduit la micro-expédition, tente de sensibiliser les propriétaires les moins avertis. Ici, des hirondelles ont étonnement élu domicile sur la poutre en béton d’un garage récent, mais son propriétaire hésite à laisser une ouverture, parce qu’il a entreposé des affaires d’une certaine valeur. « Un vol est vite arrivé », exprime-t-il. En l’occurrence, ce n’est pas à un vol d’hirondelles qu’il fait allusion.

Deux rues plus loin, un de ses voisins a bouché les ouvertures d’une écurie après l’avoir vue investie par les rats. « Une ouverture de 7 cm sur 20 est suffisante, plaide Stéphane. C’est important car les hirondelles rustiques sont de moins en moins nombreuses, notamment du fait qu’on a tendance à boucher toutes les ouvertures. »
Muni d’un guide des oiseaux marqué à la page « hirondelles », il énumère patiemment les différences entre les deux espèces présentes sur le territoire. Et il explique la nécessité de déranger les propriétaires pour pouvoir les recenser, à la différence de leurs cousines des rebords de toit.
Relancer les comptages
Cette balade dans Lissac, nous la devons à Jean-Jacques Lallemant. Cet ancien salarié de la Ligue de protection des oiseaux (LPO) Auvergne, aujourd’hui retraité et toujours bénévole dans l’association, a relancé l’an dernier un réseau de comptage des hirondelles rustiques sur le modèle de celui qu’il avait animé de 2002 à 2012. « Ce réseau comptait une centaine de membres et donnait des résultats intéressants. Mais j’avais fini par arrêter, parce qu’à l’époque tout se passait par courrier et je passais un temps fou à relancer les gens. »
« Ce réseau comptait une centaine de membres et donnait des résultats intéressants. »
Ce qui l’a décidé à reprendre a été la rencontre avec un agriculteur de l’Allier qui a tellement œuvré pour rendre sa ferme accueillante aux hirondelles qu’il attire chaque année une centaine de couples. « Je crois bien que ce doit être le record en France », s’émerveille l’animateur du réseau. À tel point qu’il lui a consacré un petit film, « 7 centimètres par 20 » : ce titre énigmatique rend hommage à toutes les ouvertures créées sur les bâtiments pour permettre à ces petits bolides migrateurs d’accéder aux recoins sombres sous les poutres et les toitures.
À partir du film, Jean-Jacques Lallemant est naturellement passé à la rencontre du public pour le présenter et à des conférences pour inciter les gens à suivre l’exemple de l’agriculteur. Et de là, lui est venue l’envie de relancer les comptages, avec les moyens plus modernes que permet aujourd’hui internet.
| Sur l’ensemble des actions de comptage et d’observation des oiseaux par la LPO, lire aussi : « Dans les champs ou les jardins, les oiseaux sous haute surveillance » |
Une nette augmentation
L’idée était d’autant plus tentante qu’un autre bénévole de la LPO, François Guelin, a relancé une année plus tôt, en 2024, le comptage des hirondelles de fenêtre ; celui-ci s’avère un peu plus simple, car il peut aisément se faire depuis la rue. Inutile de déranger les habitants humains.
Pour ces habitantes des dessous des toits, une centaine de sites de comptage à travers toute l’Auvergne, sous la surveillance de personnes propriétaires ou voisins, bénévoles ou non, ont retourné des résultats. Et quels résultats ! Près de 4000 couples présents, soit 30 % d’augmentation par rapport à l’année précédente sur les mêmes sites.
« Auparavant il y en avait des milliers dans tous les villages. »
« Seuls trois sites se sont trouvés en déclin et trois autres avec le même effectif. Bien sûr ce n’est qu’une toute petite partie des oiseaux présents, mais ils marquent une tendance, même si on n’en connaît pas l’explication », explique Jean-Jacques Lallemant avant de revenir à ses chères rustiques, qui bénéficient déjà, depuis l’an dernier, de 85 agents de recensement. Même si une année de comptage ne permet pas de conclusion, l’animateur du réseau a relevé des signes très encourageants. « Je ne m’attendais pas à ça, dit-il. Les témoignages des propriétaires révèlent là aussi une nette augmentation, qui semble s’amplifier encore cette année. »

L’hirondelle rustique est la plus menacée des deux, du fait que les bâtiments sont de plus en plus fermés. Mais les deux espèces ont beaucoup décliné ces soixante dernières années en France, du fait des pesticides qui ont raréfié les insectes dont elles se nourrissent en quantités impressionnantes. « Auparavant il y en avait des milliers dans tous les villages. Et on ne sait pas si l’augmentation de ces dernières années ne serait pas un déplacement, lié à un déclin dans une autre région », s’interroge-t-il. Le changement climatique aurait-il fait remonter vers le nord des populations habituées à s’arrêter plus au sud ? « C’est difficile à dire. Ces oiseaux sont très peu étudiés », déplore-t-il.
Un protocole précis
Il insiste aussi sur la nécessité de s’inscrire dans le réseau pour participer correctement à cette initiative de science participative. Car elle a pour but de suivre l’évolution des sites répertoriés sur la longue durée, à défaut de pouvoir compter l’ensemble des populations.
« C’est très simple de participer, mais il faut être rigoureux dans le protocole car les hirondelles ont des comportements très compliqués. Elles font deux à trois nichées par an, mais il est important de compter les couples à la première nichée, parce qu’elles peuvent changer de nid pour la deuxième. Il peut aussi y avoir des oiseaux non nicheurs qui aident les nicheurs, etc. C’est pourquoi il vaut mieux prendre correctement en charge un ou deux sites que chercher à en observer une grande quantité », dit-il.

Ce sont donc bien les couples qui sont comptés, même si l’observation des petits pourrait donner des indications intéressantes sur la santé des populations. Car chaque couple, explique encore Jean-Jacques Lallemant, « fait une première nichée entre mi-mai et le 20 juin environ, qui peut aller jusqu’à 4 ou 5 petits ; puis environ 60 à 70 % des couples produisent une deuxième nichée et une troisième est possible, mais peut-être pour 10 % des couples. »
« Les hirondelles ont des comportements très compliqués. »
Une fois le comptage sur un site réalisé, chaque membre du réseau inscrit son résultat sur le site Faune-Aura, une des ramifications du site Faune France administré par la LPO et qui recense tous les comptages de faune de la France entière. Curieusement, la LPO Auvergne est quasiment la seule à avoir mis en œuvre un comptage des hirondelles, quoique d’autres groupes en Rhône-Alpes commencent à s’y mettre aussi.
Un cri de victoire
Un des espoirs de Jean-Jacques est de convaincre peu à peu les autres régions d’emboîter le pas de ce qui se pratique ici. Un autre, qu’il commence à mettre en œuvre, serait de recenser aussi les martinets, même si c’est bien plus difficile. « Ils sont très rapides, ne se posent quasiment jamais sauf pour nicher, et nourrissent leurs petits bien moins souvent que les hirondelles : toutes les 45 minutes alors que pour les hirondelles, c’est toutes les 3 à 4 minutes. Il faut donc attendre longtemps pour confirmer la présence d’un couple, explique-t-il. Mais une nouvelle application qui peut filmer et compter les passages d’oiseaux devrait nous faciliter la tâche. » Avis aux intéressés…
Au minimum, compter les hirondelles de fenêtre peut être d’une grande utilité comme indicateur de la santé de la biodiversité. Compter également les hirondelles rustiques a un avantage supplémentaire : la nécessité d’entrer dans les propriétés permet la rencontre avec les propriétaires de sites de nichée. La rencontre, cela signifie à la fois la sensibilisation, la transmission d’informations pour favoriser l’installation des oiseaux et le recueil de tout un tas d’informations ou de récits supplémentaires.

Pour notre tournée de Lissac, nous avons terminé par une halte chez Christine, qui observe avec attention un unique nid, occupé chaque année « au moins depuis que nous avons restauré la grange en 2011, mais elles venaient sans doute depuis bien plus longtemps, car elles se sont réinstallées tout de suite », témoigne-t-elle. Elle nous raconte qu’elle laisse en permanence deux ouvertures, sur deux murs opposés, mais elle en ferme une pour protéger les petits lorsque le vent souffle fort.
« Elle a poussé un cri incroyable. »
Ici, les œufs ont déjà éclos. Dans le nid accroché à une poutre, des piaillements surexcités accueillent Papa et Maman Hirondelle à chaque fois que l’un ou l’autre vient nourrir la nichée.
Christine nous dit aussi qu’elle pense avoir cette année un nouveau couple, « car les précédents semblaient plus habitués à ma présence ; cette année, elles sont plus farouches. » Et elle ajoute cette belle anecdote qui l’a touchée : « Cette année, pour la première fois, j’ai assisté à l’arrivée de la toute première. Elle a poussé un cri incroyable, que je n’avais jamais entendu. On aurait dit un cri de victoire ! »
Quand on sait qu’elle arrive tout droit de l’hémisphère sud où elle passe ses hivers, ça semble bien naturel…
| Pour aller plus loin : > Les tableaux de suivi des comptages d’hirondelles sont sur le site Faune Aura. > Le bilan de l’année 1 du comptage relancé des hirondelles rustiques est ici. > Le film « 7 centimètres par 20 » est à découvrir ici. > Pour participer au comptage des hirondelles rustiques, prendre contact avec Jean-Jacques Lallemant à l’adresse : lallemant.jean-jacques [@] orange.fr |
Reportage (texte et photos) Marie-Pierre Demarty, réalisé dimanche 17 mai 2026 (et entretien téléphonique le 18 mai). À la une : une hirondelle rustique prend son envol depuis un perchoir qu’elle s’est attribué, dans le village de Lissac.
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