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Le pourquoi et le comment [cliquer pour dérouler]
Qu’il y ait encore besoin pour les femmes de créer des groupes non mixtes pour exister et s’épanouir me sidère. Et encore plus dans les groupes réfléchissant sur les sujets environnementaux, qui devraient être les premiers à comprendre qu’on a besoin d’être capables de s’écouter, de se comprendre, d’inclure et de faire une place à tout le monde, d’entendre des points de vue et des idées autres, de faire tomber les biais, exploser les cadres de pensée, d’accueillir l’altérité, source de créativité et d’adaptation.
En l’occurrence, il ne s’agit même pas d’une minorité. Les femmes sont majoritaires dans le monde. Mais pas chez les ingénieurs. Pas non plus dans les instances de gouvernance politiques ou économiques.
A un moment, c’est fatigant.
Marie-Pierre
Trois infos express [cliquer pour dérouler]
- Depuis juillet dernier, le groupe local des Shifters Auvergne compte un sous-groupe exclusivement féminin : « Elles shiftent ! » Il se réunit mensuellement, en « non mixité choisie » et dans une ambiance plus informelle que les Shifters. Elles sont en moyenne une dizaine par réunion et se veulent un groupe ouvert aux femmes non shifteuses, de toutes les catégories sociales.
- Il s’agit d’un groupe d’intégration et non d’un groupe dissident. Il a paru nécessaire car les femmes sont peu nombreuses sur le sujet traité par les Shifters – le climat et la décarbonation – qui attire majoritairement des hommes, ingénieurs, prenant facilement la parole : un contexte qui peut intimider certaines femmes, même les plus compétentes, ou même les décourager de participer dans la durée.
- Le groupe des Shifteuses, encore peu structuré, aborde les sujets sous des angles différents, se préoccupe davantage d’ouverture et d’accueil, et a commencé à mettre en place des actions en vue de sensibiliser les hommes à ces sujets de mixité, qu’elles estiment indispensable pour remplir la mission du mouvement national : « Faire shifter toute la France ». Parmi les premières actions : une intervention publique sur l’écoféminisme, et l’élaboration d’un kit sur les discriminations de genre.
Mais que font Elodie, Nathalie, Anne-Laure et quelques autres dans le groupe local des Shifters Auvergne ? Pardi, elles shiftent !
« Elles shiftent ! » est justement le nom d’une initiative née à l’échelle nationale dans le mouvement des Shifters ; cette association est elle-même née dans le sillage du Shift Project, ce think tank présidé par Jean-Marc Jancovici qui travaille sur les questions de climat et de décarbonation. Et dans « Elles shiftent ! », le point d’exclamation est important : il exprime à quel point il n’est pas (encore) évident dans notre société de voir des femmes s’intéresser à ces sujets réputés techniques. Il dit aussi à quel point cette initiative en faveur de la féminisation des cercles de réflexion et d’action était nécessaire.
| Sur le groupe local des Shifters, lire aussi : « Les Shifters Auvergne s’engagent pour la décarbonation » |
Un horaire pour Shifteuses
« Pour la première fois en 2024, l’association nationale des Shifters a eu un conseil d’administration paritaire. Le président et la vice-présidente ont souhaité porter ce sujet. Car notre slogan est « Faire shifter toute la France », c’est-à-dire amener toute la population à se transformer pour adopter des modes de vie bas-carbone. Pour y parvenir, il fallait élargir à un public plus féminin, se diversifier des profils d’hommes ingénieurs, qui étaient les plus nombreux », explique Elodie Huet.
C’est elle qui est à l’origine de la déclinaison locale de cette initiative au féminin. Je la rencontre avec deux de ses camarades Shifteuses, Nathalie et Anne-Laure, à un horaire de tout début d’après-midi plus propice à les rencontrer que ces fins de journée où beaucoup trop de femmes actives, fussent-elles ingénieures, endossent encore les charges de la cuisine familiale, la sortie de l’école, la surveillance des devoirs scolaires… pendant que ces messieurs peuvent se réunir dans un cadre professionnel ou associatif.

Que ce soit ou non leur cas à titre personnel, c’est le genre de détails organisationnels qui contribuent à expliquer qu’aujourd’hui encore, à l’échelle nationale ou auvergnate, les rangs des Shifters comptent 30 % de femmes, alors que ces dernières représentent un peu plus de 50 % de la population.
Se faire une place
Mais il y a d’autres raisons. Anne-Laure et Nathalie, pourtant toutes deux ingénieures, l’illustrent en racontant comment elles ont rejoint l’association. « Cela fait quelques années que j’avais changé ma façon de consommer. Je suis arrivée en Auvergne récemment et j’ai voulu prendre du temps pour me former, échanger, être dans le partage et pouvoir agir. J’avais repéré le groupe des Shifters mais c’est d’entendre parler des Shifteuses qui m’a décidée. Car malgré mon profil, j’ai comme beaucoup de femmes le problème de me sous-estimer et de penser que ce serait compliqué de prendre la parole devant ce groupe », témoigne Anne-Laure Cheval.
Nathalie Béjot-Seeboth enchaîne : « Le groupe des femmes nous aide à dépasser ce sentiment d’illégitimité », dit-elle ; elle se définit pourtant comme faisant « partie des early convertis », ayant travaillé vingt ans sur les questions d’énergie et de climat pour des collectivités. Et elle reconnaît que pour elle aussi, l’initiative Elles shiftent ! a aidé à lui faire franchir le pas de s’engager.
« Malgré mon profil, j’ai comme beaucoup de femmes le problème de me sous-estimer. »
Car à Clermont, il y a le cas de figure d’Elodie, à peu près opposé aux deux précédents : pas du tout ingénieure, pas vraiment féministe au départ, pas non plus dérangée d’œuvrer et d’intervenir dans cet environnement où les hommes prennent facilement la parole, sont quasi exclusivement les rapporteurs des groupes de travail et accueillent volontiers à leurs côtés les femmes… du moins si elles veulent bien employer de l’énergie à se faire une place. Au point qu’elle est aujourd’hui, en binôme avec Jean-Paul Mugnier, co-référente du groupe des Shifters Auvergne.
Elle raconte : « J’ai été parmi les premières à Clermont à rejoindre les Shifters. Au début il y avait peu de femmes et celles qui venaient ne restaient pas. Quand j’ai commencé à animer des réunions d’accueil, ça a un peu changé. Je n’avais sans doute pas la même façon de présenter, et je prouvais qu’il n’était pas nécessaire d’être ingénieur Michelin pour participer… Je me sentais quand même un peu seule. Quand j’ai entendu parler de Elles shiftent !, j’ai commencé à en parler mais ça ne prenait pas. »
Informel et convivial
En juillet dernier, quelques nouvelles venaient de se joindre aux Shifters, et des femmes peu actives mais toujours adhérentes étaient répertoriées dans le groupe local. Elodie et une autre Shifteuse assidue, Sophie Senaux, prennent l’initiative de proposer un pique-nique réservé aux femmes, un midi au jardin Lecoq à Clermont. « On a suivi le modèle d’autres régions où un groupe de femmes existait : elles pratiquaient des réunions au déjeuner, un horaire plus adapté que les rendez-vous en soirée, poursuit-elle. Nous nous sommes retrouvées à huit. On a vu revenir des anciennes qui étaient parties, des nouvelles… C’était juste une réunion pour faire connaissance, sans ordre du jour précis. Ça a bien marché. On a recommencé en septembre avec un repas partagé où nous étions douze. »

Ce côté moins formel et plus convivial que les réunions Shifters classiques, c’est ce que Nathalie, Anne-Laure ou Elodie apprécient dans ce sous-groupe, qui se réunit désormais mensuellement, à l’heure du déjeuner, chez l’une ou l’autre de ses membres « pour ne pas exclure celles qui n’auraient pas les moyens d’aller au restaurant ».
« C’était juste une réunion pour faire connaissance, sans ordre du jour précis. Ça a bien marché. »
Toutes les trois ont un autre point commun : elles sont dans une période de transition personnelle. Elodie a quitté son métier de préparatrice en pharmacie ; Nathalie souhaite voir d’autres horizons que le travail en collectivités et Anne-Laure a profité de son changement de région pour reconsidérer son parcours. Intégrer le groupe local des Shifters était pour elles l’occasion de « ne pas rester sans rien faire », d’expérimenter l’engagement associatif sur des thèmes qui leur tenaient à cœur et d’en faire un éventuel tremplin ou un renforcement de compétences pour la suite de leur parcours, encore pas très défini. « Ça nous laisse de la disponibilité pour participer à l’animation du groupe », dit Nathalie.
Sororité et ouverture
Que fait donc celui-ci et à quoi il sert ? Première précision : le groupe est « en non mixité choisie », autrement dit uniquement ouvert aux femmes. « Ce n’est pas l’objectif final mais il a été exprimé par le groupe que la parole était plus libre en non mixité. Les femmes sont plus à l’aise pour prendre la parole dans ce contexte, n’ont pas peur d’un jugement. Ça contribue à leur empouvoirement », dit Nathalie. Ses camarades complètent, parlant de la « sensation d’être en confiance », du climat de « sororité ».
La mixité est pourtant au cœur du groupe, mais dans un autre sens. « Le groupe est ouvert aux femmes non shifteuses, car nous avons la volonté de nous ouvrir, d’accueillir des femmes d’autres groupes sociaux, y compris les moins favorisés. Car l’intention est d’engager le plus de personnes possibles dans la transition ; et par ailleurs nous avons besoin d’échanger, d’avoir des croisements de points de vue différents », dit Elodie, qui mentionne le credo sur lequel elles s’appuient : « accessibilité, inclusion, représentation ».
« Nous avons besoin d’échanger, d’avoir des croisements de points de vue différents. »
L’afflux de personnes extérieures n’est pas massif, mais « ça commence doucement », disent-elles. Elodie a créé des ponts avec l’association Osez le Féminisme !, dont elle est aussi membre. Anne-Laure intervient auprès des jeunes d’Unis-Cités. Des contacts sont en cours avec des associations actives dans les quartiers prioritaires. Et de manière plus générale, elles ont envie de porter des actions auprès de tous les groupes sociaux peu intégrés à la réflexion sur les problématiques de climat et d’environnement.
Si le groupe n’est pas encore assez mélangé à leur goût en termes de mixité sociale, il l’est déjà dans la variété de profils individuels : toutes les générations sont représentées, « des étudiantes aux retraitées », des personnes avec ou sans enfants, etc.
Engager des actions
Chaque déjeuner réunit une dizaine de femmes en moyenne et au total, elles sont 25 à avoir participé à au moins un déjeuner. Les premières réunions ont été très informelles, afin d’instaurer cette confiance qui leur est si nécessaire pour « créer un groupe qui peut avancer ensemble » et où tout le monde se trouve à sa place. « On parle de tout et de rien, de nos engagements professionnels et personnels, des gestes qu’on met en place pour avancer individuellement, mais on réfléchit aussi à ce qu’on pourrait mettre en place », dit Anne-Laure.

Et d’ores et déjà, elles mettent des choses en place. Notamment dans le but de sensibiliser aux questions que pose la place des femmes dans l’engagement en faveur du climat.
Ainsi, une des premières actions qu’elles ont proposées a abouti, le 6 mai dernier, à une intervention publique sur le thème de l’écoféminisme. Pas à destination du petit groupe de femmes qu’elles sont, mais du groupe local des Shifters plus globalement, et même ouverte à tout public. En collaboration avec Osez le féminisme !, il a été question des thèmes soulevés par ce courant de pensée, qui souligne la vulnérabilité particulière des femmes dans les crises environnementales, le risque de voir les femmes renvoyées au foyer quand les modes de vie décarbonés contraignent à un peu plus de travail domestique, ou la place à faire aux femmes dans les combats et discussions à caractère technique ou scientifique.
| Sur le dialogue entre féminisme et écologie, lire aussi l’entretien : « Anne-Lise Rias pointe les « angles morts de l’écologie » quant à la condition des femmes » |
Faire changer les hommes
Les trois Shifteuses se réjouissent d’avoir pu compter des hommes dans l’auditoire, quoique peut-être pas suffisamment. Et elles reconnaissent que le vécu peu confortable dans le groupe local ne tient pas seulement au sentiment d’illégitimité des femmes. « Dans les groupes d’action mixtes, ce sont plus souvent les hommes qui prennent la parole », a constaté Anne-Laure.

Nathalie, avec ses 20 ans d’ingénierie sur les questions d’énergie et climat sur le patrimoine bâti, se souvient qu’il lui est arrivé de se « faire challenger sur des questions qu’[elle] maîtrise parfaitement » par les membres masculins du groupe Auvergne. Et plus généralement, elle a du mal à avaler que la filière de l’ingénierie, contrairement à d’autres branches professionnelles, n’ait pas évolué en matière de mixité. « Mon fils fait la même école que moi : la proportion d’étudiantes est exactement la même qu’à mon époque ! », s’agace-t-elle. Il n’y a donc pas de raison que les ingénieurs, surreprésentés aux Shifters, fassent spontanément une plus grande place aux femmes dans leur activité associative.
« Ce sont plus souvent les hommes qui prennent la parole. »
D’où cet autre projet : « Nous préparons un kit de sensibilisation sur les stéréotypes de genre et les violences sexistes et sexuelles, non pas entre femmes mais dans un groupe de travail mixte », annoncent-elles. Elles ont aussi participé avec OLF! à l’organisation d’une enquête sur la pratique du vélo par les femmes, qui s’est clôturée récemment et est en cours d’analyse des résultats.
Ils shiftent !
Pour autant, n’allez pas croire que ce groupe Elles shiftent ! est en rupture avec le groupe initial. « Nous ne sommes pas des dissidentes, précise Elodie. Nous sommes soutenues dans cette initiative par Jean-Paul [Mugnier] et beaucoup d’entre nous sont actives dans le groupe local. Mais on a envie de montrer que les femmes ont des idées et qu’elles peuvent être mises en mouvement. » Anne-Laure explique que le groupe féminin, moins formel, a la capacité d’apporter des idées nouvelles, de porter plus d’innovation. Nathalie rigole : « Nous sommes un peu la start-up du mouvement ! »
« Nous sommes un peu la start-up du mouvement ! »
De fait, alors que le groupe non mixte est encore jeune et commence à peine à se structurer, le groupe local des Shifters connaît déjà un léger infléchissement de ses pratiques. « Aujourd’hui on a déjà trois conférencières certifiées et on va essayer de présenter des conférences en parité. Dans les actions menées pour les municipales par les Shifters, les femmes étaient nombreuses à participer. Et elles viennent davantage dans les réunions. Il y a même eu une réunion où les femmes étaient plus nombreuses que les hommes ! », se réjouissent-elles.
Leur intention, avec ce groupe, est d’agir pour rendre les femmes plus visibles et plus actives dans le groupe local. Avec un but final : faire disparaître le groupe non mixte. « Cela voudra dire qu’il n’y en a plus besoin », déduit Elodie. Messieurs, le croiriez-vous ? Les femmes ont parfois des idées excellentes.
| Pour plus d’infos sur les Shifters Auvergne, consulter la page LinkedIn du groupe. Et pour les femmes qui souhaitent se joindre au groupe Elles shiftent !, vous pouvez vous faire connaître par courriel à l’adresse : auvergne [@] theshifters.org |
Reportage Marie-Pierre Demarty, réalisé lundi 11 mai 2026. À la une, photo Shifters Auvergne : Le groupe Elles Shiftent ! lors d’une de leurs réunions mensuelles, en octobre dernier.
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