Comment entre-t-on dans l’action environnementale ?

Par

Marie-Pierre Demarty

Le

Livre "si on ne le fait pas, qui le fera?"

Dans le livre “Si on ne le fait pas, qui le fera ?” publié par Tikographie, nous cherchons notamment à comprendre la part de l’humain dans l’action face aux urgences écologiques. Trois extraits de l’ouvrage, trois entretiens avec des acteurs engagés en Auvergne, nous apportent un premier éclairage.


Retrouvez à chaque fin de mois jusqu’à l’été 2023 un article “Bonnes feuilles” proposant quelques extraits de notre livre, thématisés et mis en perspective par un des auteurs – La liste des articles est accessible ici.

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Il y a ceux qui sont tombés dedans quand ils étaient petits, ceux qui, à un moment de leur vie privée ou professionnelle, ont reçu un choc, et ceux pour qui l’urgence et la nécessité d’agir est le résultat d’une lente infusion.

Faustin Falcon, sur le temps long

Faustin Falcon, patron du numéro 1 de la vente en ligne de matériel de pêche (Pêcheur.com – siège social à Gannat dans l’Allier), appartient à la première catégorie. Originaire de Lozère, il a hérité de son grand-père une connaissance aiguë des milieux naturels, partagée avec nombre de ses collaborateurs. De là à en faire une passion, il n’y a qu’un pas. Et à faire de cette passion une culture d’entreprise, un autre petit pas facile à franchir. Voici comme il le raconte dans « Si on ne le fait pas, qui le fera ? » :

« Quand on regarde ce marché de la pêche, on voit un espace de passionnés. Mais d’où naît cette passion ? Nous avons travaillé sur ces motivations profondes, ce qui allait devenir notre fil conducteur. Personnellement, je suis convaincu que la pêche, et même la chasse, sont plus que de simples pratiques en zone rurale. D’un œil extérieur, on peut y voir un simple loisir, qu’on peut considérer comme barbare ou vieillot. Moi, je pense qu’elles portent des valeurs de ruralité, un certain art de vivre. C’est ce qui relie les collaborateurs de Pecheur.com : nous avons des valeurs communes, qui sont le partage entre amis, la transmission intergénérationnelle et la connaissance de la nature. Ce sont des valeurs assez immuables, qui peuvent être à la base de beaucoup de nos décisions.

« La connaissance de la nature, c’est à la fois une question de sensibilisation et de compréhension des mécanismes. Mais ça doit rester simple ! Si tu écoutes ton grand-père ou ton grand-oncle, tu te rends compte que si tu vas « utiliser » la nature pour pêcher ou chasser, tu es obligé d’avoir une connaissance minimale : reconnaître des empreintes d’animaux, faire le lien entre le climat et la végétation, sélectionner les bons champignons… L’approche est pour moi celle d’une connaissance basée sur un temps passé, une expérience pragmatique, le bon sens de ceux qui sont nés dedans. On peut y ajouter de la science bien entendu, mais la base est là.

« Cette vision d’entreprise, je ne me la posais pas en 2007 ! Comme tout le monde, tu t’indignes de choses qui ne tournent pas rond. Mais ce n’était pas encore conceptualisé dans l’esprit du public. Ta lecture du monde se construit au fil de tes expériences, mais elle s’accroche à une éducation et à des racines qui t’ont fait grandir. »

Marion Canalès, le choc révélateur

Marion Canalès est adjointe au maire de Clermont-Ferrand en charge notamment des finances. Un poste où elle s’efforce d’appliquer ses convictions liées à la solidarité et à l’environnement, faisant de son mieux, comme elle nous l’explique, pour les concilier avec les contraintes économiques et politiques de son poste. C’est elle qui prononce la phrase qui a inspiré le titre du livre : cette phrase est pour Marion un mantra qu’elle se répète « pour [se] remotiver face à cette immense tâche ».

Ses convictions écologiques ne sont pas aussi anciennes que celles de Faustin Falcon. Elles trouvent leur origine dans un moment précis, un choc, ce que le philosophe australien Clive Hamilton appelle le « moment Oh, merde ! ». Elle nous l’a raconté avec un dosage lucide d’émotion et de prise de recul :

« La difficulté pour travailler à la résilience, c’est que le choc, selon moi, est une expérience individuelle. Le covid, par exemple, a été un événement marquant mais il a été vécu de façon différente par les individus. Moi qui travaille en milieu hospitalier, durant le premier confinement, je devais aller au travail tous les jours, j’ai amené mes enfants à l’école, dans des rues vides. Je n’ai pas du tout vécu la même chose que mon compagnon qui est resté enfermé chez nous. Pour ma part, le déclic sur la résilience est arrivé avec la naissance de mon deuxième enfant, qui a coïncidé avec la publication d’un rapport du GIEC. Ça a été un choc personnel ; j’ai compris que l’on courait à la catastrophe. Ce ressenti de l’éco-anxiété peut arriver n’importe quand et nous dépasse très vite, un peu comme lorsqu’on est petit et que l’on pense à « après l’univers » : on tombe dans un océan si vaste qu’on perd toute rationalité ; on ne sait pas par où commencer, ni si ce que l’on fait aura un impact finalement. On est tous de manière générale résistant au changement.  

« On apprend que la forêt à Thiers va très mal ; la Ligue pour la protection des oiseaux nous annonce que la moitié des oiseaux qu’on avait il y a vingt ans dans nos jardins ont disparu ; on constate qu’il n’y a plus de moustiques sur le pare-brise des voitures… On ne parle pas des ours polaires, qu’on n’a jamais vus ici. On parle de nos jardins et de nos vies. Mais on est tellement bombardés d’infos, de statistiques, qu’on s’y habitue. » 

Léopold Jacquin et Bony Chatagnon, le choix d’une nouvelle vie

Enfin dans la catégorie « C’est arrivé progressivement, avec une bonne dose de hasard et de concours de circonstances », voici comment deux anciens étudiants de Sciences Po au profil « jeunes urbains connectés » en sont arrivés à développer un projet tourné vers la culture et l’écologie, au fin fond de la campagne bourbonnaise. Léopold Jacquin et Bony Chatagnon racontent à leur manière la naissance de Polymorphe corp. à Cérilly, en lisière de la forêt de Tronçais :

« J’avais 24 ans, je travaillais dans un bureau de manière un peu austère et je suivais en parallèle le travail de Bony qui montait un collectif d’artistes en Afrique du Sud, raconte Léopold. Nous sommes arrivés ici avec cette idée de projet surtout culturel. C’est en rencontrant les gens ici et en retapant cette maison que nous avons développé des réflexions autour de l’environnement. On s’est rendu compte de tout ce qu’on pouvait faire. Ça a été la motivation finale. C’était un hasard, notre installation ici. À l’origine, je n’imaginais pas monter le projet hors d’une ville. La campagne, ça n’existait pas pour moi ! C’est en passant par là qu’on s’est rendu compte que c’était beaucoup plus intelligent de le faire ici, avec en plus beaucoup plus d’espace disponible et très peu d’offre concurrente. »

La version de Bony complète :

« J’ai commencé avec l’envie d’aider des artistes. Ensuite, je me suis engagée sur les questions de transition, avec le constat désolant qu’on n’a – en tant que jeunes urbains – aucun savoir-faire, qu’on ne sait pas planter une tomate. Et que, pour sensibiliser les gens, c’était plus logique de le faire dans un territoire rural. D’autant plus que ces territoires se désertifient. La plupart des étudiants de Sciences Po sont allés dans les grands centres urbains. C’est tellement dommage que tous ces gens ne viennent pas ‘‘alimenter’’ les campagnes avec des projets d’avenir ! » 

Et vous, êtes-vous plutôt Astérix, moment “Oh merde !”, concours de circonstances ?… Ou peut-être êtes-vous encore sur la rive, à trouver que l’eau de l’engagement est bien froide ? Une chose est sûre : il n’y a pas de profil type, pas de chemin unique et tout tracé, pas de complexe à avoir d’être un converti récent. À tout moment, chacun peut faire ce premier pas.

Retrouvez les auteurs du livre et trois interviewés (Olivier Mezzalira du Valtom, Christel Fiessinger anciennement des Mains Ouvertes et Geneviève Binet de la Doume)
mardi 25 octobre à 17h dans le patio de la Librairie les Volcans d’Auvergne

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Article rédigé par Marie-Pierre Demarty le 15 octobre 2022. Crédit photo de Une : Damien Caillard, Tikographie