Bassines à Billom #3/3 : « C’est toute la question du mode de production qui interroge  »

Par

Marie-Pierre Demarty

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Le projet de bassines est porté par l'ASL Les Turlurons

Dans ce dernier article sur le projet de méga-bassines autour de Billom, nous prenons le pouls du collectif en cours de constitution pour s’opposer au projet.


Lire aussi les volets 1 et 2 de notre dossier : « Le point sur un projet en démarrage » et « Si on pouvait se passer d’irrigation, on le ferait volontiers »

Si les associations de défense de l’environnement surveillent les questions de ressource en eau dans notre région, c’est d’abord lié aux problématiques de prélèvement pour l’embouteillage, à commencer par le cas de Volvic, qui se trouvait par exemple au cœur de la pétition pour la modification de l’arrêté préfectoral cadre de 2020. Néanmoins, cette démarche évoquait déjà, également, les problématiques liées à l’irrigation.

« On l’a vu venir ; personnellement, cela fait trois ans que je m’intéresse au sujet », note Quentin Dabouis, ancien porte-parole d’Alternatiba 63 et ANV qui a suivi jusqu’à récemment les questions liées à l’eau.

C’est pourquoi le sujet, dès que le projet de retenues a commencé à se savoir, a cristallisé un embryon de mobilisation ou plus exactement, pourrait-on dire, de vigilance.

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Un groupe en apprentissage

« Le point de départ a été une réunion organisée par les porteurs du projet réservée aux élus. Nous nous sommes retrouvés une trentaine à venir sur place, sans pouvoir entrer, mais dans l’intention d’obtenir des informations. Ce groupe informel a alors décidé de rester en lien et de s’organiser », relate Nicolas, mandaté par le groupe pour être mon interlocuteur sans se considérer comme son porte-parole.

« Notre groupe n’a pas encore de porte-parole officiel, ni même de nom. Nous sommes un collectif de vigilance, où tout le monde n’est pas encore clair sur ce que nous souhaitons faire. Pour l’instant nous nous rencontrons, nous apprenons, nous sommes tous d’accord sur le fait que nous sommes contre les bassines et nous essayons de constituer un groupe capable de s’y opposer », précise-t-il.

« Nous sommes un collectif de vigilance, où tout le monde n’est pas encore clair sur ce que nous souhaitons faire. »

Nicolas, collectif contre les bassines

« On voit que des choses sont annoncées mais nous avons besoin de les vérifier par nous-mêmes et de mieux comprendre ce que pourraient être les impacts », dit de son côté Claire Bonneviale, référente à Greenpeace Clermont pour les questions traitées nationalement par l’Alliance écologique et sociale.

Compréhension… et conditions

Pour l’instant, le discours semble plutôt à l’ouverture. Nicolas indique : « Nous comprenons que le problème est complexe et que pour les agriculteurs embarqués dans les modes de production intensifs, c’est très difficile d’en sortir. Au départ notre mobilisation s’est faite sur le sujet de l’accaparement de l’eau, qui vient percuter les problèmes de sécheresse qu’on a connus l’été dernier et encore cet hiver dans le secteur d’Arlanc. Mais en creusant le sujet, c’est toute la question du mode de production qui interroge. Les bassines sont une problématique indissociable de cet autre problème plus large de la production intensive, de la même façon que l’industrie nucléaire ne peut pas exister sans un centre d’enfouissement comme celui de Bure. »

Arrosage du maïs en Limagne
Arrosage du maïs en Limagne l’été dernier. – Photo Damien Caillard

Et il ajoute : « Nous serions prêts à reconnaître l’utilité de certaines retenues à condition qu’on laisse se développer une expérimentation d’autres modes de culture de façon à opérer une véritable transition. Mais le constat est qu’il est très difficile pour des personnes qui voudraient s’installer de trouver des terres. »

Quentin Dabouis est aussi dans la nuance : « Ce qui a cristallisé l’opposition à Sainte-Soline, ce n’est pas tant les bassines que le fait que les promesses de contreparties n’ont pas été respectées. On peut accepter des besoins, mais à condition que la répartition soit juste, que les conditions et le type d’agriculture que nous voulons puissent être discutées. »

« Ce qui a cristallisé l’opposition à Sainte-Soline, ce n’est pas tant les bassines que le fait que les promesses de contreparties n’ont pas été respectées. »

Quentin, Alternatiba/ANV

Du côté de la Confédération paysanne, également partie prenante de ce collectif, les choses sont assez claires mais pas complètement fermées : « Nous serions d’accord pour discuter car nous savons qu’il y a des manières de retenir l’eau qui sont utiles. Mais ce sont les soutiens de ces projets qui ferment la porte. Nous ne nous considérons pas comme opposants systématiques, plutôt comme des lanceurs d’alerte », indique Ludovic Landais, président du groupe puydômois de la Confédération.

En complément : « Dans ces débats, on escamote trop souvent la partie aérienne du cycle de l’eau »
Interview de Vincent Cailliez est climatologue spécialiste du Massif Central

« Chaque goutte de pluie qui précipite résulte d’une évaporation. Limiter une évaporation revient à diminuer une précipitation, et inversement. Or, la plupart du temps, l’évaporation n’est uniquement considérée que comme une perte (a l’endroit où elle se produit). Pourquoi ne pas discuter et décrire le gain qu’elle apporte en précipitations ailleurs ?

Certes en hiver, les précipitations sont majoritairement issues de l’évaporation des océans. De plus, l’écart entre l’évaporation et la précipitation se chiffre en jours et en milliers de kilomètres. Donc, il est acceptable de ne considérer que la perte, et c’est de peu d’importance car les problématiques de souffrance hydrique sont très généralement limitées en hiver.

Mais, en été, le cycle de l’eau est beaucoup plus court, en temps et en distance. Pour faire simple, si l’on supprime des étangs sur une zone, on diminue les précipitations à partir de quelques dizaines de kilomètres de distance dans le sens du flux d’altitude. Mais la réciproque est également vraie si vous créez des surfaces d’évaporation supplémentaires, même si ceci s’entend de manière relative et pas absolue. Ainsi, dire que les nombreuses retenues d’eau en Espagne n’y ont pas augmenté les précipitations (je l’ai lu récemment et c’est vrai) ne présage en rien de leur influence relative face à la cause majeure : le changement climatique global.

Dans les divers projets où on s’intéresse à la limitation/augmentation de l’évaporation, il conviendrait donc d’intégrer également cet aspect de limitation /accroissement des précipitations. Ce non pas pour s’opposer systématiquement, mais pour prendre en compte ce qui peut se révéler pénalisant pour la zone, diffuse, de réception des précipitations. »

Pour un autre modèle

Pour autant, le sujet apparaît une affaire sérieuse. « Il ne s’agit pas seulement de contester quelque chose qui ferait laid dans le paysage ; les sécheresses sont une menace réelle et il faut avoir conscience que si on ne boit pas d’eau pendant 24 heures, on est en grand danger », souligne Nicolas.

Pour Ludovic Landais, c’est le premier argument à avancer : « Ce qui nous tracasse, c’est que ces bassines sont financées en grande partie par de l’argent public, qui pourrait être mieux employé à préserver ce qui, dans le rapport du Sénat sur l’usage de la ressource en eau, apparaît comme prioritaire bien avant l’agriculture, à savoir l’eau potable. On sait que dans le secteur d’Arlanc il n’y a plus assez d’eau pour ces usages prioritaires et que par ailleurs, les réseaux d’alimentation perdent 35% de l’eau par des fuites. Les fonds publics devraient être fléchés d’abord pour les restaurer. On a déjà les eaux de Volvic qui accaparent de l’eau ; ces bassines vont accentuer le phénomène, pour des agriculteurs dont on veut nous faire croire qu’ils souhaitent se diversifier mais qui font beaucoup de maïs, y compris du maïs semence, qui n’a pas vocation à nourrir les populations. On va se retrouver avec un manque d’eau, alors que l’eau est un bien commun qui doit se partager. »

« La ressource souterraine utile à tous les écosystèmes et à tous les utilisateurs se retrouve en surface, soumise à l’évaporation et à la pollution. »

Christian Amblard, CNRS

Les griefs à l’égard d’un tel projet sont les mêmes que ceux développés à Sainte-Soline ou ailleurs. Ils sont notamment expliqués par Christian Amblard, directeur de recherche émérite au CNRS et spécialiste des écosystèmes aquatiques, Puydômois et membre du GREFFE, l’un des chercheurs les plus reconnus nationalement sur les questions de ressource en eau, qui alertait déjà en août 2020 dans une tribune parue dans Le Monde et intitulée « Stocker des eaux de pluie dans des retenues est un non-sens ». « La ressource souterraine utile à tous les écosystèmes et à tous les utilisateurs se retrouve en surface, soumise à l’évaporation et à la pollution, pour le bénéfice unique de quelques producteurs de cultures non adaptées au terroir local », résume-t-il notamment dans une note qu’il nous a transmise.

Il prône une tout autre approche de la gestion de l’eau : « Il faut retenir le plus possible l’eau sur nos territoires, mais pas en créant des barrages ou des « bassines », en favorisant son infiltration dans les sols et en limitant au maximum son ruissellement et son évaporation. C’est la seule gestion responsable des ressources en eau, au bénéfice des agriculteurs et des autres utilisateurs. » Selon lui, cela passe donc par la plantation d’arbres et de haies, l’arrêt du drainage des zones humides « qui conduit à une évacuation rapide des eaux vers l’aval sans aucun bénéfice pour les sols », mais aussi le fait de « privilégier les variétés végétales et les races animales adaptées à nos conditions environnementales », d’éviter d’avoir des sols nus en hiver, d’abandonner la fertilisation chimique au profit d’une fertilisation organique « afin d’augmenter le complexe argilo-humique des sols, et, par conséquent, leur capacité en rétention des eaux ».

ripisylve du Madet, près de Billom, non loin du site d'une des bassines
La ripisylve, cette bande de forêt qui suit les cours d’eau : en l’occurrence celle du Madet, près de Billom. Christian Amblard préconise le stockage de l’eau naturel, par la préservation des zones humides, des haies, des arbres… – Photo Marie-Pierre Demarty

Des arguments repris par les personnes engagées dans le collectif, qui dans l’ensemble ne voient pas de différence entre le modèle des Deux-Sèvres qui prélève l’eau dans la nappe phréatique et celui de la région billomoise qui se propose de puiser dans l’Allier. « Une fois stockée, cette eau n’est plus disponible pour les autres besoins, que ce soit ceux du milieu naturel ou les usages pour l’eau potable », souligne encore Christian Amblard. « Ce type de bassines accentue la pression sur la ressource en eau, alors qu’on sait que de manière générale, autant dans les cours d’eau que dans les nappes souterraines, la ressource peine à se reconstituer. De plus, par la diminution des infiltrations d’eau, ces pompages privent le milieu naturel de ressources », explique pour sa part Claire Bonneviale.

Elle aussi ajoute les deux arguments fédérateurs que sont l’évaporation de ces eaux stagnantes et le fait que les bassines alimentent « un modèle agro-industriel qui pour nous est inadapté », qui doit s’orienter vers « des solutions locales, paysannes ».

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Des inquiétudes écologiques et sanitaires

Même son de cloche pour Ludovic Landais qui reprend les arguments développés par Christian Amblard sur la nécessité de développer un autre modèle. « Ce sont deux mondes agricoles qui s’affrontent « , souligne-t-il. Il s’inquiète aussi de la solution envisagée à Billom : « Le fait de pomper dans l’Allier est la grande spécificité de ce projet, mais on va sacrifier certains biotopes qui ont besoin de hautes eaux en hiver. » D’après les calculs des opposants, qui s’avèrent en contradiction avec les estimations de l’ASL, les débits en-deçà desquels le pompage ne sera pas autorisé ne leur permettront pas de remplir ces retenues, ce qui fait tiquer le représentant de la Confédération paysanne : « Sur les vingt dernières années, ils n’auraient pu remplir que six fois les volumes prévus, ce qui fait penser qu’ils s’attendent à fonctionner sur des dérogations préfectorales et donc, le milieu naturel en pâtira encore plus. »

« Couvrir l’équivalent de 66 stades de foot de plastique et d’eau est une aberration. »

Ludovic, Confédération paysanne

Autre information qui questionne le collectif : la taille du projet. « Celle de Lignat serait la plus grande de France », souligne Nicolas. « Leur taille paraît disproportionnée par rapport aux besoins annoncés et on ne comprend pas bien pourquoi », ajoute Claire. « Couvrir l’équivalent de 66 stades de foot de plastique et d’eau est une aberration, alors que le secteur souffre d’une précarité foncière », renchérit Ludovic Landais, qui se dit aussi sceptique sur la solution des panneaux photovoltaïques flottants : « Aucune étude ne prouve leur efficacité pour limiter l’évaporation et on peut se demander s’ils ne vont pas favoriser le développement de cyanobactéries, qui seront ensuite épandues avec l’eau dans les champs, ce qui risque de poser aussi un problème sanitaire. »

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150 inscrits

Pour l’heure, le groupe est constitué, précise Nicolas, aussi bien de représentants d’associations et structures constituées, où l’on retrouve sans surprise les groupes locaux de Greenpeace, Alternatiba-ANV et la Confédération Paysanne déjà cités, d’Extinction Rébellion, Attac, Bio 63 ou Eau Bien commun 63, ainsi que « des personnes en nom propre, principalement habitants du territoire de la communauté de communes, et des militants venant de Clermont, Ambert et même de Saint-Flour ».

« S’il y a des actions, on ira. »

Claire, Greenpeace

Ce collectif réunit mensuellement entre 30 et 80 personnes et commence à constituer des groupes de travail. Et revendique environ 150 inscrits sur la liste de diffusion de ses informations.

Avec pour l’instant une certaine prudence sur les intentions, à l’image des porte-parole actuels d’Alternatiba/ANV qui ont jugé prématuré de s’exprimer sur le sujet. Ou de Greenpeace, dont Claire indique : « Le collectif est en construction. A Greenpeace France il y a une vraie opposition par rapport aux méga-bassines, mais ce n’est pas à l’agenda du plan de campagne national actuel. Il y a cependant une volonté d’AES de soutenir les groupes locaux mais avec une vigilance très claire sur la façon dont les luttes sont menées et notamment sur la non-violence. Mais s’il y a des actions, on ira. »

Ludovic Landais, qui se dit échaudé aussi par les projets dans les Deux-Sèvres qui ont démarré dans l’illégalité, avant d’avoir obtenu les autorisations définitives, et ont ensuite été validés comme un fait accompli, indique : « La Confédération paysanne 63 est décidée à faire tout pour que ça ne se passe pas ici et à engager les recours nécessaires ».

Dialogue possible ?

Qu’en conclure ? Chacun dans cette histoire semble prêt à une certaine ouverture. On se prend alors à rêver – pour peu que chacun soit sincère – d’une possibilité de dialogue pour trouver des solutions qui conviennent à tous, tenant compte des nécessités de court terme et de la construction de modèles d’avenir réellement partagés, entre personnes vivant sur le même territoire.

Ce serait un vrai gage de résilience, et l’expérimentation de voies qui ne conduiraient pas Billom à devenir un nouveau Sainte-Soline – ce que personne ne semble souhaiter. On sait bien cependant qu’il y a d’autres intérêts – politiques et économiques – qui dépassent le cadre du projet de l’ASL des Turlurons. Mais bon, on peut bien rêver, non ?


Photo de Une Marie-Pierre Demarty : les Turlurons, les deux collines qui surplombent Billom et ont donné leur nom au collectif porteur du projet.

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