Bassines à Billom #2/3 : « Si on pouvait se passer d’irrigation, on le ferait volontiers »

Par

Marie-Pierre Demarty

Le

Les Turlurons vus de Moissat où un agriculteur participe au projet des bassines

Dans notre précédent article, nous avons détaillé le projet de deux retenues de substitution ou méga-bassines, près de Billom. Les représentants du collectif qui portent cette initiative nous expliquent leur vécu et leurs motivations.


Lire aussi les volets 1 (précédent article) et 3 (suivant) : « Le point sur un projet en démarrage » et « C’est toute la question du mode de production qui interroge »

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Rien n’est simple. On peut avoir (ou non) dans l’idée que les mégabassines sont le mal absolu et penser que tous les cas de figure ne pourront se terminer que dans le même affrontement violent que dans les Deux-Sèvres. Mais il nous semble important d’écouter le point de vue des agriculteurs à l’origine du projet billomois. J’ai rencontré Florian Laloire et Philippe Planche, devenus de fait les porte-parole de ce groupe de trente-six agriculteurs qui se disent peu familiers des micros ou des caméras.

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Pouvez-vous commencer par vous présenter ?

Philippe Planche : Je suis principalement éleveur de vaches laitières, à Egliseneuve-près-Billom, installé depuis vingt ans. Je fais également du fourrage pour nourrir mes vaches et des céréales, notamment du blé que je vends à Limagrain pour Jacquet. Quant au lait, je le livre à la laiterie de Gerzat.

Florian Laloire : Je travaille sur une exploitation familiale à Billom, en association avec mes parents. Nous faisons principalement des céréales de grande culture et de l’ail. Nos débouchés sont divers : principalement Chouvy et Limagrain pour les céréales ; et pour l’ail, pour partie en vente directe et le reste est écoulé auprès de la Ferme des Volcans, négociant à Malintrat qui le conditionne et le distribue localement et nationalement.

Ces modèles correspondent-ils au profil des adhérents de l’ASL Les Turlurons ?

F.L. : Ce sont effectivement des exploitations familiales, de 60 à 80 hectares. La plupart sont adhérents de la coopérative Limagrain car c’est la seule coopérative du Puy-de-Dôme pour les céréales, mais sans exclusivité ; cependant nous sommes plutôt contents de savoir que nos cultures sont transformées localement. Nous avons aussi des adhérents de l’ASL qui ne sont pas affiliés à Limagrain. Et une agricultrice installée en bio. Quand nous avons démarré le projet, nous sommes allés voir l’ensemble des agriculteurs du secteur, sans distinction.

« Nous sommes bien loin de l’image, véhiculée par certains, de grands producteurs de maïs cultivé pour être envoyé en Argentine. »

Philippe Planche

Ph.P. : Nous sommes bien loin de l’image, véhiculée par certains, de grands producteurs de maïs – encore moins OGM ! – cultivé pour être envoyé en Argentine. Nous défendons une agriculture à taille humaine, principalement pour l’alimentation et transformée localement.

Mais vous produisez aussi du maïs semence ?

F.L. : Nous en produisons parce qu’il demande moins de surface que le maïs de consommation – quoique plus de main d’œuvre. Personnellement j’ai cultivé du maïs de consommation mais j’évite d’en produire si mon assolement le permet.

Ph.P. : J’ai le même raisonnement en élevage. Je diminue autant que possible la part de maïs ensilage au profit de l’herbe, car il nécessite des surfaces importantes et de l’arrosage.

Comment en êtes-vous arrivés au projet de retenues de substitution ?

Ph.P. : Nous ressentons le changement climatique depuis environ 2015. On sent qu’il y a beaucoup plus d’épisodes extrêmes, que ce soit les sécheresses – en 2019 le chiffre d’affaires des agriculteurs a chuté de 30 à 50% – ou les étés très pluvieux, comme en 2021, qui ont aussi des conséquences. Nous avons bien sûr des assurances, avec tout de même des franchises très élevées, mais le but n’est pas de vivre du système assurantiel ; il est de produire de quoi nourrir les gens et d’en vivre.

« Maintenant, même l’ail a besoin d’eau. »

Florian Laloire

F.L. : Nous nous connaissions à travers des groupes de travail sur nos pratiques et nous avons commencé à réfléchir sur ce qu’il convenait de faire face à ces problèmes. Avant d’en venir à l’idée des bassines, nous avons mis en place ou essayé d’autres solutions, notamment en cultivant des plantes moins gourmandes en eau, comme le tournesol, le lin, les lentilles, les pois… Pour ma part, quand j’ai rejoint mes parents il y a cinq ans, j’ai essayé de développer l’ail qui ne nécessitait pas d’arrosage à cette époque. Mais maintenant, même l’ail a besoin d’eau.

Ph.P. : Si on pouvait se passer d’irrigation, on le ferait volontiers, car c’est un investissement très important. Nous essayons de toute façon de combiner plusieurs solutions. Nous nous formons, y compris sur les méthodes de l’agriculture biologique ; il y a beaucoup de pistes de travail mais il n’y a pas de recette magique. Notre objectif, c’est que les exploitations restent viables, de façon aussi à rester transmissibles.

Vous voulez dire que le modèle de l’exploitation familiale n’est plus viable ?

F.L. : Cela devient compliqué et de plus en plus, nous avons le choix entre rechercher des cultures à forte valeur ajoutée ou nous agrandir. Pour la première solution, cela reste compliqué car il faut trouver les débouchés, les filières, les savoir-faire.

« Ce n’est pas une partie de plaisir d’utiliser les produits phytosanitaires ; nous les utilisons uniquement lorsque c’est nécessaire. »

Florian Laloire

Quant à la solution de s’agrandir, elle correspond à un modèle que nous ne souhaitons pas : à terme on pourrait aboutir à n’avoir plus qu’une ou deux exploitations dans le secteur. Sincèrement, je me sens plus proche des maraîchers que des grands céréaliers. Nous essayons aussi de diminuer les intrants chimiques. Ce n’est pas une partie de plaisir d’utiliser les produits phytosanitaires ; nous les utilisons uniquement lorsque c’est nécessaire.

Ph.P. : Un des problèmes vient du fait que nous ne fixons pas le prix de ce que nous produisons, par exemple le lait pour ce qui me concerne. Mais nous sommes conscients aussi que nous devons évoluer dans nos pratiques. Nous le faisons, mais peut-être pas assez vite aux yeux de certains. Sur l’élevage, nous aimerions pouvoir développer davantage de cultures de protéagineux afin de viser l’autonomie. J’ai aussi participé à des opérations de plantation de haies, qui sont intéressantes pour faire de l’ombre aux animaux ou pour lutter contre l’érosion des sols. Mais nous nous heurtons au problème du manque d’eau et nous devons trouver des solutions.

Venons-en au projet lui-même : des retenues de très grande taille. Comment ont-elles été calibrées ?

Ph.P. : Au départ, tous les agriculteurs ont été conviés, car nous sommes tous confrontés au même problème et il ne s’agit pas d’accaparer l’eau. Certains ont décliné, chacun pour leurs raisons, peut-être par principe ou parce que c’est un investissement de long terme, que tout le monde n’est pas prêt à assumer.

F.L. : Les volumes des retenues ont été calculés en fonction des besoins des agriculteurs, c’est-à-dire pour une surface totale de 800 ha de terres qui ne sont pas irriguées aujourd’hui. Les bassines sont importantes parce que nous sommes nombreux sur le projet.

« Sincèrement je ne pensais pas que nous allions soulever autant de polémique. »

Florian Laloire

Qu’en est-il de l’emplacement du projet ? Avez-vous trouvé les terrains ?

Ph.P. : Il s’agit de terres aujourd’hui en culture, qui appartiennent à des agriculteurs parties prenantes du projet. En compensation, chacun des autres membres leur donnera une parcelle, de façon à ce que nous prenions tous part à l’effort foncier de façon équitable.

Pour les agriculteurs, c’est un investissement qui nécessite de se projeter sur le long terme. Au vu du changement climatique et du risque de sécheresses plus fréquentes, y compris en hiver comme nous l’avons vu cette année, ne craignez-vous pas que les bassines ne soient pas une solution pérenne ?

F.L. : En tenant compte des règlementations et de nos besoins, même une année comme celle que nous vivons, nous aurions pu les remplir. Mais c’est effectivement un risque. Au pire elles permettront de recueillir de l’eau des épisodes de forte pluie.

Vous attendiez-vous à rencontrer une opposition ?

F.L. : Sincèrement je ne pensais pas que nous allions soulever autant de polémique. Je suis en général d’un tempérament critique, mais la solution me paraissait bonne : l’idée est de pomper dans l’Allier, uniquement l’hiver et quand elle dépasse un débit qui nous est imposé, en ne prélevant pas plus de 1%. Nous souhaitons prélever une eau qui irait vers la mer sans rester dans les sols. Il semblait logique de prélever quand elle est abondante et en quelque sorte perdue pour le territoire.

« Nous ne nous reconnaissons pas du tout dans ce qui se passe à Sainte-Soline. »

Philippe Planche

Ph.P. : Nous discutons de ce projet depuis dix ans. C’est une coïncidence malheureuse qu’il sorte au grand jour au moment des polémiques et des affrontements de Sainte-Soline. Mais nous ne nous reconnaissons pas du tout dans ce qui se passe là-bas. Et nous avons bien sûr l’intention de respecter strictement les chartes, les règlementations qui nous sont imposées, et de suivre les préconisations des bureaux d’étude.

Êtes-vous également ouverts au dialogue avec les acteurs du territoire ?

F.L. : On ne peut pas nous reprocher d’avoir fait les choses en catimini. Nous en sommes au début des études, mais nous avons déjà rencontré les élus, d’abord individuellement vers décembre et janvier, puis au cours d’une réunion collective début février. Certains étaient réticents au départ mais se montrent plus ouverts après nous avoir écoutés.

« Nous sommes des passionnés, qui travaillons beaucoup en y mettant du cœur ; nous avons juste le souci de pouvoir nous maintenir à flot. »

Philippe Planche

Ph.P. : Nous sommes prêts à écouter les besoins du territoire, par exemple sur la nécessité de développer le maraîchage… si nous pouvons trouver des débouchés sans nous heurter à la concurrence intenable des produits en provenance d’Espagne. Nous sommes des passionnés, qui travaillons beaucoup en y mettant du cœur ; nous avons juste le souci de pouvoir nous maintenir à flot.

F.L. : Et nous sommes prêts à discuter aussi avec ceux qui ne sont pas d’accord, à condition que la discussion soit respectueuse et constructive. Le projet n’est d’ailleurs pas totalement arrêté puisque nous en sommes au début des études.


Propos recueillis le 5 mai 2023 et relus par mes interlocuteurs. Photo de Une Marie-Pierre Demarty : les Turlurons, les deux collines qui surplombent Billom et ont donné leur nom au collectif porteur du projet.

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