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Le pourquoi et le comment [cliquer pour dérouler]
Pas plus tard qu’hier, l’État a enfin publié sa programmation pluriannuelle de l’énergie, attendue depuis deux ans. Ceux qui suivent ces dossiers s’en doutaient mais ça se confirme : le gouvernement choisit de mettre le paquet sur le nucléaire et le frein sur le solaire et l’éolien. Je laisserai chacun juge de la pertinence de cette stratégie, mais c’est quand même dommage de voir comment les collectifs citoyens très engagés sur ces questions complexes et techniques doivent en plus se contorsionner pour s’adapter au contexte politique et économique.
Justement le même jour, la tempête Nils traverse la France, et selon un scénario qui commence à être bien connu mais dans des proportions (pour l’instant) exceptionnelles (#dérèglementclimatique), on annonce que 850 000 foyers sont privés d’électricité.
Rien à voir peut-être. Sauf à se dire que plus un système de production et de distribution d’énergie est décentralisé, diversifié et ouvert aux citoyens, plus il a de chances d’être robuste.
C’est pourtant d’une autre actualité que découle mon article du jour : celle d’une coopérative locale pionnière qui en l’espace de dix jours a fêté ses 15 ans, changé de présidence et inauguré une nouvelle centrale photovoltaïque au sol. Tout ça méritait d’aller prendre des nouvelles.
Le reste n’est que pure coïncidence. Quoique…
Marie-Pierre
Trois infos express [cliquer pour dérouler]
- La coopérative citoyenne de production d’énergie renouvelable Combrailles Durables a fêté fin janvier ses 15 ans, lors d’une assemblée générale marquée par un changement de présidence : après 8 ans à ce poste, Nelly Lafaye a laissé la place à Daniel Faure. La coopérative a installé en 15 ans 25 centrales photovoltaïques sur toiture, dans les Combrailles et en Limagne, dont 22 sont encore en production.
- Cependant la forte évolution à la baisse des tarifs EDF contraint le collectif à changer de modèle économique : après avoir opté jusqu’ici pour la revente à EDF, il va se tourner vers l’autoconsommation collective, qui consiste à revendre directement l’électricité aux consommateurs en proximité : une option possible seulement si le potentiel de consommation est suffisant localement.
- Combrailles Durables s’est tournée aussi vers une activité d’appui au développement de petites centrales au sol, en tant que partenaire de la coopérative plus importante Enercoop. Les deux partenaires inauguraient mardi dernier à Saint-Myon, avec les élus locaux, le cinquième projet de ce type : une centrale de 300 kW-crête sur un délaissé d’autoroute. Ce partenariat est symbolique d’une dynamique de coopérations que Combrailles Durables souhaite renforcer.
Ciel de plomb, premières gouttes, chemins boueux… Mardi dernier en ce milieu de journée, la météo était tout sauf idéale pour inaugurer une centrale de production d’énergie qui fonctionne grâce au soleil. Saint-Myon, commune rurale située sur la limite entre Combrailles et Limagne, a offert aux participants, en souvenir de l’événement, une bonne couche de glaise pour rehausser leurs chaussures.
Car après les discours à la salle des fêtes, tout le groupe, incluant les élus, les représentants d’au moins trois coopératives citoyennes d’énergie, des associés des unes et des autres, des techniciens et trois étudiantes en géographie, s’est dirigé vers le site pour la coupure du ruban.
« Ce projet est un symbole : celui d’une énergie propre, locale »
Le site en question : un bout de terrain en creux, derrière le talus qui borde l’autoroute. Remplissant le creux dans une relative discrétion, les panneaux photovoltaïques ont l’air d’avoir été disposés au petit bonheur, dans un alignement très imparfait. Frédéric Marillier, directeur d’Enercoop Auvergne-Rhône-Alpes, avait heureusement prévenu durant les discours : « Ils s’adaptent à la configuration du terrain. »

Dynamique partenariale
674 panneaux, quasiment 300 kilowatts-crête, l’équivalent de la consommation de 160 personnes par an. « Au-delà des chiffres, ce projet est un symbole : celui d’une énergie propre, locale », a souligné le maire, Jean-Pierre Muselier, avec la fierté d’une commune qui « fait sa part ». Le président de la communauté de communes a parlé d’un « projet exemplaire à taille humaine ». Frédéric Marillier a salué le rôle du maire de Beauregard-Vendon, qui a contribué à convaincre son homologue et voisin : car cette commune a inauguré une centrale du même type un an plus tôt.

Quant à Valérie Sol, chargée de développement et membre du conseil d’administration de Combrailles Durables, elle a salué la « véritable dynamique partenariale » à l’œuvre, englobant la coopération avec Enercoop qui court depuis juin 2022, et les collectivités locales qui accueillent ces projets citoyens.
Logique, car la doyenne locale des coopératives citoyennes de production d’énergie renouvelable est plus que jamais engagée dans cette dynamique de partenariats. Celle-ci répond à une nécessité constante de renouveler son modèle : question de contexte, d’évolution des réglementations et d’énergies humaines, qui doivent toujours prouver qu’elles sont elles aussi renouvelables. Remontons le fil de son histoire pour mieux le comprendre.

Une pionnière
Créer une coopérative citoyenne de production d’énergie renouvelable était un vrai pari en 2011. Quinze ans plus tard, c’est un succès. Les chiffres sont parlants : 25 centrales photovoltaïques sur toitures installées, 390 sociétaires. C’est l’une des premières coopératives de ce type à avoir émergé en France. Peu à peu, d’autres ont suivi l’exemple, y compris en Auvergne où quatre autres ont été fondées depuis.
Combrailles Durables est née à Loubeyrat, où elle a son siège social et où ont été posés ses premiers panneaux phovoltaïques, sur le toit de l’école. Elle a peu à peu déployé ses centrales sur d’autres toitures dans les Combrailles, débordant sur la zone nord-ouest de la Limagne. Écoles, salles des fêtes, hangars et autres bâtiments municipaux, lycées agricoles de Marmilhat et de Saint-Gervais et lycée Virlogeux de Riom… toute toiture de bâtiment assez grande et bien orientée peut faire l’affaire.

Rappelons le principe qui a guidé l’action de la coopérative depuis 15 ans : il s’agit d’entrer en contact avec des propriétaires, privés ou (le plus souvent) publics, de bâtiments dont les toitures sont propices à accueillir des panneaux photovoltaïques. Quand le propriétaire accepte, Combrailles Durables investit grâce aux fonds réunis par les coopérateurs et des emprunts qui seront remboursés grâce à la production d’énergie. La coopérative se charge d’installer la centrale d’énergie solaire, prend en charge l’exploitation et la maintenance des panneaux, verse un loyer au propriétaire et revend à EDF l’électricité produite, dans le cadre de conventions signées sur 20 ans.
Sur les 25 centrales installées selon ce modèle, 22 sont encore en service. Que sont devenues les autres ? L’une d’elles, à Ménétrol, a brûlé en 2018 en raison d’un défaut du matériel. « Il y a eu des années de procédure ; ça se termine à peine », commente Valérie Sol. Sur un bâtiment du lycée agricole de Saint-Gervais, il a fallu démonter les panneaux pour une rénovation ; une autre centrale a été vendue avec le bâtiment qui la portait. Et on sera complet en signalant que la centrale installée sur l’église du village de Montcel a été rétrocédée à une « petite sœur » locale, Montcel Durable.
| Sur les autres initiatives locales, lire aussi : « Montcel Durable : la fabrique d’un projet éolien citoyen » et « Arverne Durable ou comment naît un collectif citoyen » |
Se réinventer
Les chiffres de la success story cachent tout de même une trajectoire qui s’avère de plus en plus complexe. Ne serait-ce que par cette autre série de chiffres : lors de la signature de la première convention en 2010 pour la toiture de l’école de Loubeyrat, le prix de revente de l’énergie à EDF était de 60 centimes par kW/heure ; lors de la dernière signature, en 2025 pour l’école Henri-Barbusse du Cendre, il avait dégringolé à 11 centimes.
« C’était encore jouable, mais aujourd’hui, ce prix est tombé à 7 centimes. À ce tarif, on ne peut plus sortir de nouveaux projets sur ce modèle. Ce n’est plus rentable et nous devons nous réinventer », m’explique la chargée de développement, quelques jours avant l’inauguration de Saint-Myon, alors que nous nous rencontrons à Loubeyrat, en compagnie également de Daniel Faure, président fraîchement élu par l’assemblée générale du 30 janvier.

Se réinventer signifie basculer sur l’option autoconsommation collective. Les centrales déjà existantes restent rentables, car les conventions avec EDF garantissent un prix pour 20 ans ; mais les nouvelles installations ne peuvent plus se permettre cette option qui était jusqu’ici, assure Valérie, « la plus sécurisante ». C’était aussi la plus simple à mettre en œuvre, car n’importe quelle toiture assez grande, solide et bien orientée pouvait être exploitée.
« C’est la volonté du gouvernement, qui mise davantage sur le nucléaire. »
Dans le régime de l’autoconsommation collective, le producteur d’énergie peut fixer ses prix plus librement, mais doit s’assurer du potentiel de consommation en proximité : dans un rayon d’1 kilomètre en milieu urbain et jusqu’à 20 km en zone rurale. C’est donc vers cette configuration plus restrictive que la coopérative va orienter les recherches pour développer ses centrales sur toiture. « C’est la volonté du gouvernement, qui mise davantage sur le nucléaire, mais pour nous, c’est un coup dur, poursuit Valérie. Il faut faire preuve d’inventivité. »

Descendre du toit
Heureusement, Combrailles Durables n’en manque pas. Outre qu’elle va continuer à rechercher des projets sur toitures, la coopérative auvergnate a initié un partenariat avec une autre coopérative aux reins plus solides, Enercoop. Ce fournisseur national d’énergie renouvelable est structuré régionalement et développe des projets de centrales photovoltaïques au sol.
Celle de Saint-Myon inaugurée cette semaine était le cinquième projet réalisé sous le signe de ce partenariat, après Giat, Beauregard-Vendon, Egliseneuve-près-Billom et Saint-Amant-Tallende. Deux autres s’apprêtent à emboîter le pas, à Vic-le-Comte et Aubiat.
« Nous recherchons des terrains dont ils ne savent pas quoi faire. »
Dans ce deuxième type de projets, jusqu’à présent au moins, Combrailles Durables n’est pas investisseur mais agit comme un prestataire. Pour résumer, il s’agit (au sens figuré) de préparer le terrain pour des projets locaux. « Nous venons en support local pour faciliter les démarches. Enercoop s’appuie sur notre réseau et notre connaissance du territoire. Nous les accompagnons sur toute la phase de création du projet : démarchage, animation de débats publics et d’actions de sensibilisation, contacts et démarches administratifs… Notre rôle s’arrête au moment de l’inauguration. »

Ce sont jusqu’à présent des sites de petite taille, de 4000 m² à 1 hectare, qui fournissent un total de 3 mégawatts-crête. « Les projets sont en général bien accueillis par les mairies, car nous recherchons des terrains dont ils ne savent pas quoi faire et qui vont ainsi être revalorisés : délaissés d’autoroute, anciennes décharges publiques, friches… »
Cependant, comme pour les toitures, l’évolution du marché fait que les petites centrales au sol sont devenues moins intéressantes. Et les deux partenaires visent des terrains au potentiel plus important. Les prochains projets, à Luzillat et Chidrac, seront déjà supérieurs à 1 ha, et pour l’avenir, le seuil visé sera plutôt à plus de 2,5 ha. « Pour ces projets plus importants, Combrailles Durables n’exclut pas de devenir co-investisseur. C’est un marché plus complexe, car ces grosses centrales sont plus rentables et on se trouve en concurrence avec des investisseurs privés qui peuvent faire miroiter des choses sans avoir notre démarche citoyenne », souligne Valérie.
Nouvelle présidence
Ces histoires de modèle économique ne sont pourtant pas les seuls à défier la coopérative, dont la structure précise est celle d’une SCIC ou société coopérative d’intérêt collectif. « On doit se questionner aussi sur notre énergie humaine. Nous sommes aujourd’hui une dizaine de bénévoles actifs. Il en faudrait plus », explique Daniel Faure, qui prend le relais sur ce volet de la vie de la coopérative.
Fin janvier, il a succédé à Nelly Lafaye à la présidence de la coopérative. Un petit challenge, car Nelly a tenu le poste huit ans, la plus longue présidence de Combrailles Durables. « Et elle apportait ses connaissances et sa veille sur le sujet, du fait de ses fonctions professionnelles à l’Ademe, commente son successeur. C’est un gros boulot de reprendre après elle ! »
« Des nouveaux venus peuvent aussi être force de proposition ; on en a besoin pour apporter des idées nouvelles. »
Défi relevé tout de même, avec des envies de remise à plat, dit-il, et d’aller chercher de nouveaux bénévoles pour épauler Valérie Sol, seule salariée très occupée, non seulement avec les projets, mais aussi avec le parc existant. « Vingt-deux centrales, c’est beaucoup de maintenance, explique celle-ci. Le matériel vieillit, il peut subir des pannes, des épisodes de grêle… L’an dernier j’ai dû passer la moitié de mon temps de travail à m’occuper des centrales sinistrées. »
Pour Daniel Faure, le renouvellement des « énergies humaines » a d’autres vertus : « Des nouveaux venus peuvent aussi être force de proposition ; on en a besoin pour apporter des idées nouvelles, des expérimentations. »
| Lire aussi l’entretien : « De l’ADEME à Combrailles Durables, Nelly Lafaye s’active en faveur des énergies renouvelables » |
Changer de braquet
Cette présidence sera aussi celle d’une accentuation des recherches de partenariats et de coopérations. La coopérative citoyenne est d’ailleurs lauréate d’un dispositif porté par l’Ademe soutenant l’économie de la fonctionnalité. Ce soutien consiste en un accompagnement pour permettre, explique Valérie, de « prendre de la hauteur pour envisager de nouveaux axes d’expérimentation, avec une dynamique de coopération. » Outre une réflexion sur la difficile question du réemploi de panneaux solaires démontés (la coopérative en détient une centaine, hébergés dans les granges de deux coopérateurs), l’idée est de « changer de braquet et travailler sur le montage de partenariats », dit Daniel Faure. Et pour le dire plus simplement : « Il s’agit de passer de l’esprit associatif à un esprit d’entreprise. »

Exemple d’un axe nouveau à développer pour plus d’efficacité : la coopérative souhaite pouvoir travailler avec des agences d’architectes pour intégrer un projet de centrale photovoltaïque à une construction dès sa conception. « Tout le monde y gagne si le bâtiment est conçu dès le départ pour le solaire : le projet architectural se démarque sur le plan environnemental, le projet photovoltaïque n’a pas besoin d’adapter la toiture, on anticipe des besoins… », souligne Daniel Faure.
« Il s’agit de passer de l’esprit associatif à un esprit d’entreprise. »
La coopérative n’oublie pas qu’elle est aussi intégrée à des réseaux solides, y compris nationalement, par exemple pour orienter des partenaires architectes sur d’autres collectifs citoyens dans le cas d’un projet hors du territoire.
Elle s’intéresse aussi à de nouvelles techniques de production d’énergie solaire qui sont développées localement, soigne ses liens avec les autres coopératives locales d’énergie renouvelable, s’appuie sur des réseaux locaux ou nationaux.
Autant dire que le collectif citoyen des Combrailles ne manque pas de ressources pour se renouveler. À 15 ans, on a plein d’énergie.
Reportage (texte et photos) Marie-Pierre Demarty, réalisé vendredi 6 (entretien) et mardi 10 février 2026. À la une : inauguration de la centrale photovoltaïque de Saint-Myon.
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