A Thiers, Paul Bucau met du commun dans l’eau

Par

Marie-Pierre Demarty

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Paul Bucau devant le paysage des faubourg de Thiers

Le pourquoi et le comment   [cliquer pour dérouler]

Deux bonnes raisons (au moins) de s’intéresser à l’initiative de Thiers Dore et Montagne de recruter un doctorant sur la question de la distribution de l’eau potable.

La première : la communauté de communes anticipe sur l’organisation d’une compétence qui lui sera imposée dans deux ans. L’anticipation, c’est bien. Mais ce n’est pas toujours le fonctionnement des collectivités…

La deuxième, c’est que la collectivité en profite pour réfléchir à une nouvelle forme de gouvernance de l’eau, en intégrant la nécessité de faire différemment du fait que l’eau n’apparaît plus – mais vraiment plus – comme une ressource illimitée.

Autrement dit, un bel exemple d’adaptation pour se préparer à une crise potentielle.

Marie-Pierre

Paul Bucau a travaillé depuis une quinzaine d’années sur des questions de développement local et de coopérations territoriales, dans des collectivités, à la Chambre régionale de l’économie sociale et solidaire de Rhône-Alpes, puis dans le Réseau national des Maisons des associations. Il revient à l’Université pour préparer une thèse – à Paris-Est Créteil – sur la notion de communs dans l’action publique. Celle-ci s’appuiera sur son expérience, en démarrage, auprès de la communauté de communes de Thiers Dore et Montagne où il démarre une mission liée à la distribution de l’eau potable.

Comment es-tu arrivé à Thiers et pour y faire quoi ?

Je suis salarié de Thiers Dore et Montagne, en tant que doctorant Cifre. J’ai tout simplement répondu à une annonce diffusée via le Cisca, émanant de la communauté de communes. L’initiative vient notamment de son président Tony Bernard et de son vice-président Stéphane Rodier, maires de Châteldon et de Thiers. Ils ont souhaité anticiper le transfert de compétence de la gestion de l’eau potable, aujourd’hui dévolue aux communes, vers les intercommunalités. Ce transfert sera en effet obligatoire au 1er janvier 2026.

Mon travail porte sur les communs en général et sur l’enjeu de la ressource en eau en particulier. Le transfert de cette compétence pose beaucoup de questions en termes techniques, financiers, en termes d’emplois, de travaux, etc. Mais on peut imaginer élargir aussi le questionnement aux affects qui sont en jeu. Les communes peuvent avoir le sentiment d’une perte de marge de manœuvre. Pour les citoyens, cela représente un éloignement du centre de décision. La question est aussi liée au fait que l’eau n’est plus aussi abondante.

Dans ce cadre, mon travail va consister à interroger la possibilité de faire collectif et d’intégrer les différentes communautés d’usagers – notamment les habitants et les industriels – à cette réflexion.

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Quels sont précisément les enjeux liés à ce transfert de la compétence eau potable ?

Cela pose des questions de modèle d’organisation. Le risque serait de construire une entreprise très technique ayant pour fonction de gérer le prélèvement, le traitement et la distribution d’eau potable.

Mais il est possible d’intégrer une autre dimension dans le périmètre de son action, pour faire évoluer les pratiques de consommation. Il semble que ce soit le bon moment pour discuter des sujets de l’accessibilité, de la justice sociale, des usages de l’eau et de la façon dont on en décide.

« L’idée est de commencer à penser collectivement la distribution de l’eau en fonction des volumes disponibles. »

Jusqu’à présent, l’eau a été une ressource abondante. Elle a donc été gérée en distribuant autant d’eau qu’il en était consommé, quitte à développer toujours plus les infrastructures et à prélever l’eau sans compter. Dans un contexte où l’eau devient une ressource plus rare, il s’agit de se demander comment la partager entre les différents usages. C’est-à-dire de considérer l’eau comme un commun.

Alors que l’État pousse à la création de Projets de territoire pour la gestion de l’eau (PTGE) dans une approche globale impliquant l’ensemble des usagers, l’idée est de préfigurer cet avenir et de commencer à penser collectivement la distribution de l’eau en fonction des volumes disponibles.

Paul Bucau
Paul Bucau durant notre entretien. « Ces questions de distribution de l’eau ne sont pas seulement des sujets techniques et rationnels. Elles mettent aussi en jeu les affects », explique-t-il.

Ce qui implique de mettre les différents acteurs autour de la table et de les faire travailler ensemble ?

Toutes les composantes du territoire ont un destin commun, lié à une ressource qu’ils doivent se répartir. Si chaque communauté ou catégorie d’usagers reste coincée dans son approche, on ne peut pas parler de bien commun.

Alors qu’en sortant de l’aire de confort d’un milieu homogène et en apprenant à connaître les autres, on désamorce la tentation de pointer du doigt leurs pratiques. On peut commencer à comprendre que chacun a ses problématiques mais fait sa part d’effort, et désamorcer les clivages, dans une époque où ils sont plutôt exacerbés. Cela peut avoir un effet d’entraînement. On va alors mieux accepter de réduire sa propre consommation.

On voit par là que ces questions de distribution de l’eau ne sont pas seulement des sujets techniques et rationnels. Elles mettent aussi en jeu les affects, le sens, la vision du territoire.

As-tu avancé dans la connaissance du territoire ? Quelles sont tes premières impressions sur le terrain ?

Je n’en suis qu’au début, ayant commencé seulement depuis trois mois et sachant que je suis en poste pour trois ans. J’ai commencé par des lectures, de la réflexion et de premiers échanges.

« Certains industriels ont déjà intégré dans leurs process la nécessité d’économiser la ressource en eau. »

Si je dois faire un « rapport d’étonnement » de mes premières observations, je parlerais de ma découverte du monde industriel. Mes rencontres avec quatre entreprises et mes premiers contacts avec le club d’entreprises local m’ont permis de comprendre que les industriels locaux sont déjà bien conscients de la nécessité d’économiser la ressource en eau et ont avancé sur ces questions. Certains l’ont déjà intégrée dans leurs process. Ils ont investi dans des systèmes de récupération des eaux de pluie, de réutilisation, de traitement… C’est déjà un signal important.

J’ai aussi visité la régie de l’eau de Thiers. N’étant pas du tout spécialiste, j’ai découvert les aspects techniques de pilotage de la distribution, de surveillance des fuites, etc. C’est intéressant de prendre conscience de cette articulation industrielle, qu’on ne soupçonne pas quand on se contente d’ouvrir le robinet : on a l’impression que c’est presque naturel, mais cela nécessite une grosse ingénierie !

Des mains en train d'ouvrir le robinet d'un lavabo
Quand on ouvre un robinet, on a l’impression que c’est naturel, mais on ne soupçonne pas toute l’ingénierie nécessaire ! – Photo Claudio Schwartz, Unsplash

Enfin, même si mon périmètre de travail est seulement sur le petit cycle de l’eau, c’est-à-dire la distribution d’eau potable et son assainissement, je me suis intéressé à l’action du Parc naturel régional Livradois-Forez. Celui-ci a la compétence de la gestion des milieux aquatiques et des zones humides et c’est important d’en tenir compte aussi. Depuis quinze ans, le parc a une bonne vision de l’état des milieux naturels et de leurs besoins, des liens avec le monde forestier, agricole et industriel. Dans un monde où on peut être désenchanté par l’orientation des choses en matière d’environnement, c’est assez rassurant de voir une expertise publique avec cette vision d’ensemble.

Sur ces bases, comment engager le travail pour cette construction du commun ?

Que ce soit dans les collectivités ou les entreprises, je constate à travers mes rencontres que beaucoup de personnes sont touchées, ont conscience de la nécessité de faire bouger les choses, même si on sent aussi des fatigues ou des colères.

Je suis un peu revenu du modèle démocratique idéalisé où on espère voir toute une population s’engager en masse dans la participation citoyenne, sans que cela débouche forcément sur grand-chose. Le participatif a ses limites, car il faut tenir compte des aspects techniques, règlementaires ou de la responsabilité de décision finale.

« Je suis convaincu qu’il est pertinent de s’appuyer sur des individus qui opèrent au bon endroit. »

Mais je suis convaincu qu’il est pertinent de s’appuyer sur des individus qui opèrent au bon endroit, qui sont en responsabilités dans diverses structures, et peuvent avoir des capacités à construire ensemble et à décloisonner les milieux, à engager l’action collective et à entraîner les autres.

Par exemple ici, à travers le club d’entreprises, les industriels qui ont déjà engagé des changements de pratiques peuvent avoir un pouvoir d’exemple sur ceux qui comprennent cette nécessité mais la remettent sans cesse à plus tard. C’est un endroit propice pour engager une dynamique.

L’autre catégorie importante est celle des habitants, en tant que consommateurs d’eau pour leurs besoins domestiques. Comment les mobiliser ?

C’est plus difficile pour les particuliers, car il n’existe pas d’association de consommateurs d’eau ! Il faut trouver des portes d’entrée. Par exemple les sociétés d’historiens qui portent un récit sur l’évolution des usages de l’eau. C’est intéressant dans cette ville dont l’histoire a des liens avec l’eau, avec la Durolle qui se partageait déjà entre usages domestiques et usages industriels pour la coutellerie. Il est frappant que le logo de la Ville, qui représente des lames de couteaux, est originellement l’alignement des trois voiles d’un voilier !

Vue du centre ville de Thiers
Ce sera plus difficile d’engager les habitants, qui ne sont pas structurés comme les entreprises. « Il faut trouver des portes d’entrée », reconnaît Paul.

En tout cas, il va falloir trouver comment sensibiliser, puis construire les échanges pour constituer un début de parole citoyenne. Il me semble important de porter les efforts sur des relais auprès de la population qui ne soient ni moralisateurs, ni autoritaires. On a pu le voir dans d’autres domaines, comme l’égalité entre hommes et femmes par exemple. Cela doit donc être possible, sur le sujet de l’eau, de créer un mouvement social local capable d’entraîner les habitants. Par exemple il doit devenir inacceptable qu’une structure associative, comme on l’a vu ici l’été dernier, cherche à contourner les arrêtés de restriction de l’usage de l’eau en période de sécheresse.

Le commun est là. Le territoire a un avenir commun autour de cette ressource en tension. C’est ensuite à chacun à le décliner dans ses propres usages et à faire sa part des efforts.

Dans le cas de l’eau, les collectivités, et notamment les élus, ont aussi à faire leur part. Comment vois-tu leur rôle ?

Je suis convaincu que les élus sont les premiers moteurs pour ces changements de comportements et de culture, à condition qu’ils choisissent de sortir de la position traditionnelle de dire ce qu’il faut faire, et qu’ils travaillent à faire se rencontrer et dialoguer les gens du territoire. J’en ai rencontré quelques-uns qui ont abandonné ce côté décideur tout-puissant regardant les autres de haut, et ont compris qu’en co-construisant l’action publique, on la rend plus efficiente.

« Des maires comme Tony Bernard et Stéphane Rodier ont aussi pour atout d’avoir démontré leur envie d’agir pour leur territoire. »

Mais ce n’est pas facile et je ne jette pas la pierre à ceux qui n’en sont pas là, car les habitants, le plus souvent, attendent beaucoup de leurs élus et les rendent responsables de tout. Les élus ont aussi le nez dans le guidon et ont besoin de temps de réflexion, comme ceux qu’apportent les chercheurs.

Des maires comme Tony Bernard et Stéphane Rodier ont aussi pour atout d’avoir démontré leur envie d’agir pour leur territoire et de fédérer par le pragmatisme de leur approche avec les acteurs. Et ils ont montré leur capacité à anticiper sur des problématiques devenues bien tangibles.

Tu prépares une thèse en économie sur ces questions. En quoi est-ce un sujet économique ?

Effectivement la question peut se poser. Ma recherche porte sur la façon dont les gens vont travailler ensemble sur le partage de la ressource en eau. Ce n’est pas seulement de l’économie, mais j’ai trouvé en économie un directeur de thèse intéressé par le sujet des communs. En même temps, la référence sur ce sujet est Elinor Ostrom, qui est prix Nobel d’économie. Elle aussi a beaucoup mis en avant la question de ce qui fait société.

« Dans la pratique courante, on ne sépare pas le sens ou la valeur des aspects pratiques ou financiers. »

La définition a minima de l’économie est la production et l’échange de services et de biens. Ne pourrait-on pas considérer que cela concerne aussi la production et l’échange de nouveaux symboles ? D’ailleurs les uns ne vont pas sans les autres. Et dans la pratique courante, on ne sépare pas le sens ou la valeur des aspects pratiques ou financiers ; ils s’alimentent mutuellement.

Il me semble important de tenir compte de cette complexité, telle que l’ont travaillée Bruno Latour ou Edgar Morin, dont je m’inspire aussi… Mais ce ne sont pas des références en économie ; les découpages disciplinaires réduisent parfois l’appréhension du réel.

Paul Bucau sur l'esplanade de la mairie, devant le paysage de la montagne thiernoise
Arrivé à Thiers depuis quelques mois, Paul découvre la ville et le territoire de Thiers Dore et Montagne. « C’est une ville à la fois austère et attachante, un gros village où les gens sont assez accessibles », dit-il.

Et en termes de collectivités ou de communautés, as-tu aussi des modèles inspirants ?

Il y a ceux bien connus des territoires en transition, comme Loos-en-Gohelle.

J’ai aussi en tête le modèle de Mulhouse, une ville moins médiatisée, que j’ai eu l’occasion d’approcher dans mon expérience antérieure. Progressivement en deux mandats, une élue a mis en place une agence de la participation citoyenne, en travaillant ce sujet d’abord sur ses domaines d’action de la vie associative et de la démocratie participative, puis en parvenant à l’étendre à d’autres domaines de la politique publique. elle a réussi à instaurer des coopérations entre ces différents domaines. Le partage des problématiques, les échanges avec le secteur privé, le décloisonnement ont permis de mettre de la continuité dans l’action, d’avoir des objectifs partagés et cohérents, de mettre en commun des moyens, des ressources…

« L’idée est de travailler à des formes d’organisation où la décision n’est pas centralisée. »

Je m’y suis intéressé à travers les expérimentations de la Fonda, un laboratoire d’idées qui a travaillé (entre autres) avec Mulhouse sur l’engagement bénévole. L’idée est de créer des formes d’organisation où la décision n’est pas centralisée : il s’agit de mettre en place les meilleurs chaînages entre différentes approches d’une problématique commune et de créer des espaces d’échanges pour que cela fonctionne.

Tu vas donc travailler à la création de ces espaces d’échange à Thiers ?

L’idée sera d’abord de créer un dialogue dans les différentes sphères. Et à terme, créer un service qui n’ait pas seulement pour mission de distribuer de l’eau, mais aussi de réfléchir à ses usages dans une optique de bien commun à partager.

Historiquement, dans le contexte de l’abondance, on a attendu des politiques qu’ils construisent un monde meilleur « par le haut ». Aujourd’hui cela ne fonctionne plus. Il s’agit de sortir de cette zone de confort et de se donner un chemin pour construire les choses autrement. L’idée est d’agréger les forces et les personnes qui en ont l’énergie, d’inclure les différents profils et les différentes visions. Mais je ne sais pas encore à quelle forme réelle cela va aboutir.

Propos recueillis par Marie-Pierre Demarty le 7 mars 2024. Photos Marie-Pierre Demarty (sauf indication contraire) – En une : Paul Bucau sur l’esplanade devant la mairie de Thiers.

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