A Thiers, Stéphane Rodier incite à « retrouver l’esprit du collectif, en opposition avec la logique des rapports marchands »

Le maire de Thiers affirme ses convictions philosophiques et politiques très fortes, constatant la dégradation du lien social. Pour y répondre, il travaille autant sur le dispositif « Territoire Zéro Chômeurs » que sur les biens communs ou la sensibilisation des entreprises.


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Ressenti de l’auteur

De par ma proximité avec le CISCA, j’ai pu rencontrer Stéphane Rodier lors de l’assemblée générale de 2021. Le maire de Thiers travaille également en proximité avec Tony Bernard qui m’avait accueilli à plusieurs reprises (et dont j’ai publié l’entretien à l’automne). Enfin … j’aime vraiment cette ville, qui d’un côté porte les stigmates de vraies crises économiques, mais qui d’un autre côté bénéficie d’un patrimoine historique et industriel incroyable, d’un site unique et qui se bat depuis longtemps contre un destin pas si inéluctable que ça – quel que soit le maire en poste.

L’étude de Thiers est un bon exemple de travail sur l’entrée « sociale », avec l’aide d’un dispositif national fort, le « Territoire Zéro Chômeur de Longue Durée » qui est mis en place sur la municipalité et semble produire des effets réels. C’est en tous cas l’avis de Stéphane Rodier, qui place son action dans une volonté de recréer le lien social fortement dégradé par l’essence même du capitalisme (selon son analyse). On comprend que le positionnement idéologique et politique est très marqué à gauche, comme dans d’autres villes du Livradois-Forez, mais il est intéressant de voir comment une approche institutionnelle plus radicale peut porter ses fruits.

Enfin, je remercie mon ami Thierry Déglon – ancien maire de Thiers, au début des années 2000 – de m’avoir fait découvrir la ville à l’occasion de la Pamparina !

Damien

Les principaux points à retenir

  1. Les références en philosophie politique de Stéphane Rodier sont affirmées d’emblée : Antonio Gramci et Ernesto Laclau, qui ont notamment inspiré le parti Podemos en Espagne. Ils poussent notamment le maire de Thiers, qui constate la forte dégradation du lien social et des structures politiques, à souhaiter l’affirmation de nouvelles voies face aux crises à venir (sociales ou environnementales). Il analyse ce délitement comme une conséquence d’une dissociation de classes inhérente au capitalisme, qui « marchandise » les relations et les rend abstraites par la monétarisation.
  2. Pour contrer cette tendance qu’il estime mortifère, Stéphane mise sur l’esprit du collectif qu’il convient de renouveler. D’autant plus que seule l’unité sociale permettra d’affronter les crises environnementales à venir. C’est la stratégie d’ensemble de l’élu local, qu’il applique dans sa ville mais aussi au niveau des entités auxquelles il participe comme la communauté de communes Thiers-Dore-Montagne ou le Parc Naturel Régional [PNR] du Livradois-Forez.
  3. Au niveau de l’emploi et de la lutte contre la pauvreté, c’est le dispositif national Territoire Zéro Chômeur de Longue Durée qui a pu être mis en place à Thiers. Sous forme d’une expérimentation avec l’association ATD-Quart Monde, il s’agit de réorienter les dépenses passives du chômage (RSA, impôts ne rentrant pas, dépenses de santé ou de logement – environ 75% du SMIC) pour créer des emplois en CDI dans des activités directement utiles au territoire et non concurrentielles en local. Ainsi, quatre « entreprises à but d’emploi » ont pu être créées sur Thiers, employant 200 salariés issus des Quartiers Politique de la Ville [QPV], principales zones en déshérence sociale. Stéphane souligne le « cercle vertueux » qui s’est enclenché selon lui, avec des personnes qui reprennent pied dans la société, qui « redressent la tête » tout en participant à des activités bénéfiques pour l’environnement et le territoire.
  4. De par son passé de doctorant (en physique des particules), Stéphane a un fort tropisme en faveur de la recherche. Il estime que l’action territoriale publique doit être en lien avec les laboratoires et les universités, afin d’articuler pratique et théorie. Il cite plusieurs entités de recherche qui participent à des études ou des initiatives thiernoises : école de sociologie de Clermont, école d’architecture, CISCA avec une bourse CIFRE, AgroParisTech sur la notion de « territoire apprenant »…
  5. Les entreprises sont historiquement présentes sur Thiers, notamment dans le secteur industriel et ce malgré de vraies difficultés économiques. Le rapport entre le maire, qui affirme son opposition aux effets du capitalisme, et le monde économique est donc un enjeu de taille. Stéphane Rodier estime cependant que les acteurs du monde de l’entreprise – en local, du moins – prennent conscience des « limites planétaires » notamment par la problématique de l’eau. Ils sont alors accompagnés dans des pratiques plus vertueuses autant par le PNR (pour diminuer les besoins ou les impacts sur l’eau), par des Clubs et groupes de travail dédiés, et par une approche favorisant l’Economie Sociale et Solidaire et les « communs »
  6. Sur les sujets environnementaux, cette sensibilité aux « communs » (biens communs) portée par Stéphane concerne en particulier la forêt, qui est omniprésente autour de la ville et qui en est une des plus grandes richesses – avec de nombreuses entreprises et emplois concernées. Stéphane regrette que la filière y soit incomplète, nécessitant l’exportation du bois dans d’autres territoires pour sa transformation et rendant difficile une gestion durable de la forêt. Il travaille sur ce sujet en lien avec le Projet Alimentaire Territorial mené conjointement par le PNR et le Grand Clermont, mais aussi en direct vis-à-vis des exploitants agricoles qui sont aux « premières loges » du dérèglement climatique.
  7. Pour conclure, Stéphane insiste sur l’importance d’une articulation entre conservatisme et innovation pour faire face aux crises et réussir le changement, quel qu’en soit le domaine. Selon lui, on ne peut tout changer d’un seul coup, et il est nécessaire d’avoir une base solide pour modifier une autre partie de sa vie.

L’intervenant : Stéphane Rodier

Maire de Thiers ; président du Parc Naturel Régional Livradois-Forez ; vice-président de Thiers-Dore-Montagne


Né à Saint-Etienne, Stéphane Rodier a vécu longtemps dans la montagne thiernoise d’où sa famille est originaire. Sa formation porte sur la physique fondamentale – il réalise une thèse à Madrid sur la physique des particules.

Ensuite, il revient dans son pays natal et travaille en recherche et développement dans l’industrie de la coutellerie, à Thiers.

Elu en tant qu’adjoint au maire en 2014, il devient vice-président du PNR Livradois Forez, puis maire de Thiers en 2020. Depuis il est également président du PNR, et premier vice-président de la communauté de communes Thiers-Dore-Montagne.

Contacter Stéphane Rodier par courrier électronique : s.rodier [chez] thiers.fr

Crédit photo : PNR Livradois Forez (DR)


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En tant qu’élu local engagé dans la redirection écologique, es-tu plutôt optimiste ou pessimiste ?

Je reprendrais les mots d’Antonio Gramci : « pessimisme de l’intelligence, optimisme de la volonté« . Ce politique et grand philosophe italien de l’après première guerre mondiale eut une influence décisive sur un autre philosophe argentin, Ernesto Laclau. Ce dernier était référent de partis comme Podemos en Espagne, ce qui montre combien les crises d’un système sont liés à une rupture d’une hégémonie regroupant plusieurs groupes sociaux.

Ainsi, je constate comme chacun le délitement actuel des structures politiques. Mais je le vois également comme une opportunité de construire une « nouvelle hégémonie ». Par ce terme, j’entends l’affirmation de voies nouvelles, positives, face aux crises. A condition de lier les enjeux environnementaux, sociaux et démocratiques. Céder aux peurs millénaristes, annoncer que tout va mal ne va pas nous aider ! Le noir, c’est l’inertie, l’inanité de l’engagement et de l’action.

Lire le compte-rendu de la table ronde avec Stéphane Rodier : « Les collectivités locales face à la résilience des territoires« 

Vois-tu la crise écologique et sociale actuelle comme une forme de « lutte des classes » ?

Disons que le délitement de l’hégémonie dont je parlais, est en effet lié à une dissociation des classes bourgeoises d’une part, et populaires d’autre part. Suite à la seconde guerre mondiale, les politiques keynésiennes des pays occidentaux avaient permis l’émergence d’un appareil productif qui avait réuni ces deux classes.

« Je vois le [délitement actuel] comme une opportunité de construire une ‘nouvelle hégémonie' »

Pourquoi le délitement, dans ce cas ? L’explication est ancrée dans l’histoire longue, celle de l’émergence du capitalisme. Ce dernier a en effet détruit progressivement l’influence des structures sociales anciennes telles que la religion, les grands corps constitués, les corporations de métiers, entre autres, puis, à partir des années 80, le néolibéralisme a accéléré la tendance. Sous le capitalisme, les rapports sociaux sont médiatisés par des choses : les marchandises. Et toute la vie sociale se délite avec le fort affaiblissement des liens sociaux concrets. Cela caractérise particulièrement l’époque présente.

Je suis ici en phase avec Nicolas Duracka, responsable scientifique du CISCA [Centre d’Innovation Sociale Clermont-Auvergne], qui affirme que le capitalisme disloque le lien social, ou pour le dire autrement, les liens sociaux réels sont broyés sur le long terme et remplacés par des liens sociaux abstraits médiatisés par des choses comme la marchandise ou la monnaie. Autrement dit, sous le capitalisme, les femmes et les hommes sont seuls et leurs rapports passent par les marchandises, et la société vit sous le signe de la séparation.

Lire l’entretien : Pour Nicolas Duracka, le CISCA doit « valoriser et mettre à disposition les solutions existantes »

Dans ce cas, comment résoudre cette équation sociétale ?

La clef réside dans la construction d’un esprit commun qui annule cette séparation, et donc de retrouver l’esprit du collectif. Ceci est en opposition d’avec la logique de rapport marchand. Cela est absolument nécessaire face aux crises environnementales à venir : la société doit être la plus unie possible pour les affronter. Il y aura des choix difficiles à faire, et les solutions ne pourront être élaborées qu’ensemble.

Quelle est la situation socio-économique à Thiers ?

La ville a connu un véritable affaissement industriel dans les années 1990-2000 : ses produits – notamment ceux de la coutellerie – se sont avérés très chers, donc peu rentables, par rapport à ce qui était produit en Chine. La population de la ville, qui comptait 16 500 habitants à la fin des années 70, est passée à 11 300 habitants en 2013, période la plus basse, avec une légère remonté depuis.

« Sous le capitalisme, les rapports sociaux sont médiatisés par des choses : les marchandises »

Ici, la déprise démographique et la paupérisation d’une partie de la population ont été très notables. Thiers dispose aujourd’hui de deux « Quartiers, Politique de la Ville » [QPV], et le revenu médian par famille en 2017 n’y est que de 10 000 euros par an – 15 000 euros pour la ville, 20 000 euros sur le département à la même époque, pour info.

Cette grande pauvreté, due à un chômage de longue durée important, que l’on observe au quotidien, a été qualifiée de misère sociale par une institution nous ayant remis une étude. Dans le monde actuel, on observe que pour beaucoup d’entre eux, une personne sans emploi est rejetée hors de la vie sociale. De nombreuses personnes privé durablement d’emploi ne se sentent pas légitimes pour accéder à leurs droits, en particulier peu utilise le recours à la CMU [Couverture Maladie Universelle].

La ville de Thiers, étagée sur les premiers contreforts du Forez, a subi un appauvrissement très marqué au cours des dernières décennies / Crédit photo : ville de Thiers (DR)

Et comment la municipalité a-t-elle réagi pour recréer du lien social ?

C’est tout l’enjeu de l’expérimentation à Thiers de Territoire Zéro Chômeur de Longue Durée, initialement imaginée et portée par l’association ATD Quart-Monde. L’objectif est de réorienter toutes les dépenses passives du chômage pour créer des emplois en CDI et mettant en œuvre des activités utiles au territoire, non concurrentiels ou non couvertes sur ce territoire.

« La déprise démographique et la paupérisation d’une partie de la population ont été très notables »

Par dépenses passives du chômage, on entend les dépenses directes comme le RSA [Revenu de Solidarité Active] mais aussi les dépenses indirectes, en particulier tous les impôts qui ne rentrent pas du fait de l’absence d’activité, mais aussi comme celles liées à la santé ou au logement. Suivant ce que l’on met dans ces dépenses indirectes, la fourchette des dépenses passives est large. Pour ce projet il a été pris une fourchette basse qui représente 75% d’un SMIC par personne concernée.

Pour nous, il s’agit de rendre effectif un droit constitutionnel inscrit dans le préambule de la constitution : « Chacun a le devoir de travailler et le droit à un emploi ». La charte Universelle des Droits de l’Homme de l’ONU affirme elle le droit au Travail. Chacun peut voir la béance entre les énoncés et la réalité de ce droit.

As-tu constaté un effet positif sur les populations concernées ?

Oui de manière subjective et objective. Pour l’aspect subjectif, cela passe par des sourires effacés d’un visage qui réapparaissent, quelqu’un qui se tient plus droit ou se remaquille, des personnes qui réapparaissent dans l’espace public, à la terrasse d’un café, etc.

Pour l’aspect plus objectif on le voit par l’accès au soin – les gens se « soignent mieux » – ou par la baisse progressive des addictions, par la meilleure réussite scolaire de leurs enfants. En fait, c’est l’estime de soi qui se reconstruit par le travail. Les gens apportent leur propre richesse pour participer à la vie de la cité – et cela passe par un emploi.

Actypole, une des « entreprises à but d’emploi » créées dans le cadre du dispositif Territoire Zéro Chômeur de Longue Durée, est une des belles réussites de cette politique de revitalisation / Crédit photo : L. Graffion, Ville de Thiers (DR)

Comment se traduit le dispositif en termes d’activité économique ?

Les activités créées sont fondamentalement utiles au territoire, en lien avec le social ou l’environnement. Pour assurer le droit à l’emploi, dans le cadre de “Territoire Zéro Chômeur de Longue Durée”, toute personne privée durablement d’emploi, sur ces territoires, doit être embauchée dans une “entreprise à but d’emploi” dès lors qu’elle est volontaire.

« Les activités créées [par Territoire Zéro Chômeur de Longue Durée] sont fondamentalement utiles au territoire, en lien avec le social ou l’environnement. « 

Il y a quatre entreprises dites à but d’emploi qui ont été créées à Thiers aujourd’hui avec des activités liées à la solidarité. Par exemple, celles liées à la mobilité solidaire, la transition écologique comme une ferme éco-biologique permettant la relocalisation du maraîchage et l’alimentation des cantines scolaires et des EHPADs intercommunaux ou une recyclerie, et même des activités de relocalisation de production industrielle aujourd’hui disparue du territoire national. Elles comptent près de 200 salariés, sachant que les deux QPV totalisent 3 000 habitants, et Thiers 12 000.

Lire l’entretien : Claire Laignez et Raymond Collet orientent la Plateforme Mobilité vers l’animation de la mobilité solidaire

Mais est-ce une forme de nivellement par le haut ?

D’un côté, l’expérimentation entraînent tous les participants de manière positive : ils bénéficient d’un travail dans des entreprises vertueuses, et ils luttent ainsi contre le changement climatique tout en produisant une alimentation de qualité et en renforçant la résilience du territoire, les circuits courts, le lien social. C’est très différent de l’impression de “se priver de tout” !

« L’expérimentation entraînent tous les participants de manière positive « 

D’un autre côté, le lien se fait aussi par des confrontations entre des personnes et des points de vue qui n’avaient pas l’habitude de se croiser comme par exemple des personnes racistes et des personnes tentées par l’islamisme. Ce n’est pas toujours facile mais il y a enfin un dialogue qui est sain et portera ces fruits sur le long terme.

Malgré les difficultés réelles, l’expérimentation Zéro Chômage de longue durée progresse bien. Elle a été lancée en mai 2017 avec 30 embauches dans la première “entreprise à but d’emploi”. En 2022, il y a eu 100 nouvelles embauches. On sait maintenant accompagner cette montée en charge, et on peut aller plus vite.

Stéphane Rodier (au centre) et Tony Bernard (à droite) visitent l’entreprise à but d’emploi Actypole, à Thiers / Crédit photo : Ville de Thiers (DR)

Tu travailles aussi avec plusieurs acteurs locaux de la recherche…

L’action territoriale a, pour moi, un lien fondamental avec la recherche, à condition qu’elle ne soit pas purement idéelle. A mon avis, il ne peut y avoir de de pratique sans idée, pas plus que de théorie sans pratique. Ni pratique sans boussole, ni théorie désincarnée !

Spécifiquement, l’Ecole de sociologie de Clermont a étudié ces “entreprises à but d’emploi”. Et même eux, ont été surpris des résultats : leur enquête prouve que la vie des personnes concernées a changé du tout au tout. Ils peuvent dire qu’ils “sont enfin dans la société”, on les voit dans l’espace public, se redresser, sourire, se maquiller pour les femmes…

« L’action territoriale a, pour moi, un lien fondamental avec la recherche. »

Je travaille aussi avec d’autres acteurs de la recherche : le CISCA notamment, puisque la communauté de communes Thiers-Dore-Montagne [TDM] porte une bourse CIFRE autour des “communs”. La ville porte aussi une bourse CIFRE avec l’INRAE AgroParisTech, avec laquelle nous travaillons sur la notion de “territoire apprenant” en particulier en lien avec Territoire Zéro Chômage de longue durée. Enfin, l’école nationale d’architecture de Clermont a monté une petite antenne à Thiers pour étudier la revitalisation des villes moyennes.

Réunion du groupe de travail de l’école d’architecture de Clermont autour du projet d’atelier urbain à Thiers / Crédit photo : Ville de Thiers (DR)

Thiers est aussi une ville avec un riche passé industriel, disposant encore de nombreuses PME. Quels sont tes rapports avec le monde économique de l’entreprise ?

Nous avons la chance d’avoir un bassin industriel d’une grande richesse en termes de savoir-faire. Toutefois le bassin thiernois est soumis à la même logique que l’ensemble du monde, celle d’un système qui conduit à une production illimitée et qui se heurte, elle, à un monde physique limité.

Heureusement, je constate que les entreprises industrielles locales prennent conscience de ces limites. C’est le cas sur l’eau : avec l’accompagnement du PNR [Parc Naturel Régional] du Livradois-Forez, elles travaillent sur la diminution des besoins en eau, et des rejets des polluants, en particulier les résidus métalliques dans les espaces naturels.

« Je constate que les entreprises industrielles locales prennent conscience de ces limites [planétaires]. »

De même, beaucoup sont très attachés au territoire, et ils essayent d’avoir des fournisseurs locaux. Cela dit, la contradiction entre les enjeux environnementaux et le besoin d’obtenir un chiffre d’affaires suffisant est permanente…

Lire l’entretien : Les « entreprises de territoire », modèle de développement économique et coopératif porté par Rachid Cherfaoui

Là aussi, quelle solution envisages-tu ?

La contradiction principielle qu’il faudra résoudre, c’est celle qui existe entre ce qu’exigent de nous les grands défis de l’heure (dérèglement climatique, effondrement du vivant, fatigue démocratique et sociale, etc) et la domination abstraite liée au capitalisme qui impose à la société dans son ensemble d’être sur le même chemin qui a conduit à ce désastre mortifère. Il faut en finir avec le Capital comme seul sujet automate dans notre société.

A mon niveau et plus modestement, il nous faut sans doute creuser du côté de l’ESS [Economie Sociale et Solidaire], où s’hybrident les logiques économiques et les logiques de coopération, sans pour autant sortir du marché. La clef est aussi de travailler sur les “communs”, et de trouver une manière pour que les acteurs d’un territoire travaillent ensemble à protéger des biens communs à toutes et tous, avec des règles comprises et partagées.

Stéphane Rodier échange régulièrement avec les acteurs locaux du monde de l’entreprise à travers un Club dédié, qu’il préside / Crédit photo : Ville de Thiers (DR)

Au-delà de la ressource en eau, tu soulignes l’enjeu écologique des forêts autour de Thiers…

Il y a une grande richesse forestière ici, autant du côté du patrimoine que de l’économie, de la culture ou des paysages. La forêt est aussi un puits de carbone majeur, une clé de la rétention de l’eau et de la biodiversité. Les élus locaux peuvent la protéger : c’est le cas de Tony Bernard [maire de Châteldon, NDLR] qui achète autour de sa ville des parcelles forestières pour les intégrer dans le foncier public.

Lire l’entretien : Tony Bernard, un « maire jardinier » engagé depuis 25 ans sur la transition écologique à Châteldon

Du côté du PNR Livradois-Forez, on travaille sur une nouvelle charte [texte qui fixe le projet de territoire] où l’enjeu de la protection des forêts sera majeur. L’activité du bois représente 900 emplois sur ce territoire, mais la filière est incomplète et une partie de l’activité nous échappe – le bois est coupé ici mais envoyé ailleurs pour être transformé. Dans ce cadre, comment assurer une gestion durable de la forêt ?

« Aujourd’hui, selon moi, nous ne sommes pas maîtres de notre forêt. »

J’aimerais beaucoup que l’on “boucle” ce cercle économique. Aujourd’hui, selon moi, nous ne sommes pas maîtres de notre forêt. Peut-être, la solution est à construire avec la même philosophie que le Projet Alimentaire Territorial que l’on mène avec le Grand Clermont – qui intègre aussi bien les producteurs agricoles qu’un grand de consommation. Quoi qu’il en soit, le PNR est indispensable pour cela.

Le patrimoine arboré dans et autour de Thiers est un des « biens communs » auxquels tient particulièrement Stéphane Rodier / Crédit photo : Ville de Thiers (DR)

Les acteurs locaux que tu rencontres ont-ils individuellement conscience des enjeux écologiques ?

En partie ! C’est le cas des agriculteurs, qui sont aux premières loges du changement climatique et qui le ressente durement. Je ne suis pas toujours en accord avec les solutions qui sont apportées mais le point principal ici est la prise de conscience. Pour beaucoup d’autres acteurs qui ne “vivent” pas cette crise au quotidien, cette prise de conscience est plus diffuse.

« On ne peut pas tout changer en même temps. D’où le nécessaire lien entre innovation et conservatisme. »

Je pense à Mitterrand qui disait que “on ne sort d’une crise que lorsqu’ elle atteint son paroxysme”. Au niveau général, la prise de conscience est en cours. On comprend qu’on ne peut plus faire comme avant, même si on n’a pas tous les leviers en main. Mais il y a une différence entre connaître une chose et l’assimiler !

C’est d’ailleurs un principe fondamental des sciences sociales : on ne peut pas tout changer en même temps. D’où le nécessaire lien entre innovation et conservatisme. Tu ne peux provoquer un changement sur une partie de ta vie qu’à la condition expresse que tu aies une stabilité maintenue sur d’autres aspects sur lesquels tu puisses t’appuyer.

Pour aller plus loin (ressources proposées par Stéphane) :
Comprendre – l’ouvrage « les limites du capital » de David Harvey

Propos recueillis le 29 septembre 2022, mis en forme pour plus de clarté et relus et corrigés par Stéphane Rodier. Merci à Tony Bernard et à Céline Beccera. Crédit photo de Une : Damien Caillard, Tikographie