A la ferme de Sarliève, la nature est de retour

Par

Marie-Pierre Demarty

Le

Nathanaëlle, Julien et Jean-Jacques dans la haie citoyenne

En parallèle aux expérimentations de polyculture bio, la ferme de Sarliève cultive le projet de réinjecter un maximum de biodiversité en bordure champs. De haie en haie, inspection des lieux…


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Mon ressenti

Agriculture et nature ne font pas toujours bon ménage, surtout en conventionnel. Entre les labours, l’arrachage des haies, l’épandage de pesticides et engrais chimiques, l’assèchement des zones humides, etc., la faune et la flore sauvage a du mal à s’épanouir dans les champs.

On en était à ce stade dans la plaine de Sarliève quand Terre de Liens a hérité de ces 80 hectares.

La nouvelle ferme est devenue depuis trois ans le lieu de toutes les expérimentations, y compris celle d’y réintroduire de la biodiversité. Ce qui n’est pas si courant à cette échelle et en partant de si loin. Il y a donc forcément des choses à en apprendre.

En route, donc, pour cette balade entre les parcelles. En attendant – c’est promis – d’y revenir pour s’intéresser à ce qui se passe dans les parcelles. Car c’est tout aussi enrichissant.

Marie-Pierre


Exemplaires en vente à la librairie des Volcans d’Auvergne

Pour ceux qui ne connaissent pas, la ferme de Sarliève est située à la sortie de Clermont, enserrée entre l’autoroute, le Zénith d’Auvergne et la zone industrielle de Cournon. L’idéal pour une expérimentation agricole la plus naturelle possible !

Ensuite, préciser que ce morceau de Limagne de 80 hectares est en cours de cession à l’association Terre de Liens, qui œuvre pour favoriser l’installation d’agriculteurs bio, en achetant du foncier pour le leur mettre à disposition.

Pour cette parcelle exceptionnelle de par sa surface, l’association a voulu aller plus loin dans l’expérience, en mixant dans un même lieu différentes activités agricoles complémentaires.

Haies le long d'un chemin
Face au Zénith et à l’autoroute, des plantations de fruitiers de chaque côté de ce chemin formeront dans quelques années une belle allée ombragée. – Photo Marie-Pierre Demarty

Une coopérative de type SCIC (société coopérative d’intérêt collectif) a été créée pour impliquer non seulement les associés salariés (ils sont cinq aujourd’hui), mais aussi différentes parties prenantes, dont Terre de Liens, d’autres associations, et même un collectif de citoyens. Grandes cultures céréalières, maraîchage, élevage ovin et pépinière se côtoient sur le site. Les moutons contribuent à nettoyer des parcelles et à fumer des champs, le pépiniériste donne un coup de main à la maraîchère ; la comptable peut aussi troquer ses tableaux de chiffres pour des bottes quand c’est nécessaire…

Le lac, le renard et les roseaux

Parmi les nombreuses facettes de cette expérimentation, il ne faudrait pas oublier le défi de remettre de la naturalité dans ce domaine qui, il y a trois ans, n’en comptait pas du tout. Hormis les roselières qui prospèrent dans l’humidité pourtant peu engageante des quelques rases parfaitement rectilignes drainant cet ancien lac.

« Nous avons planté six mille arbres. Nous ajoutons des haies chaque début d’année. »

Julien

Qui dit expérimentation de biodiversité dit suivi des opérations réalisées. C’était l’objectif de Nathanaëlle, Julien et Jean-Jacques en ce vendredi matin : aller inspecter les haies, hôtels à insectes et autres dispositifs installés peu à peu sur la zone. Il s’agissait de constater leur état et leur capacité à attirer la faune petite ou grande, depuis les insectes pollinisateurs jusqu’aux rapaces.

Sans oublier le renard qui a pris ses aises sur la ferme, assistait récemment aux moissons avec la nonchalance du badaud, et qui a fait une apparition de loin, tandis que nous nous dirigions vers la première haie.

Julien face à un arbuste
Julien, responsable entre autres des programmes biodiversité sur la ferme, inspecte la haie de fruitiers récemment plantée. – Photo Marie-Pierre Demarty

Les haies sont en effet au cœur du dispositif. « Nous avons planté six mille arbres. Nous ajoutons des haies chaque début d’année. Pour cela, nous avons divisé la zone, auparavant d’un seul tenant, en dix lots de 7 à 8 hectares, un bon compromis entre l’efficacité agricole et la nécessité de biodiversité. Et nous allons bientôt démarrer un test d’agroforesterie sur une ou deux parcelles, mais ça prend du temps car il faut bien calculer ce qu’on y fait avant de planter », explique Julien Guerrand, un des associés salariés qui, en plus d’être membre du directoire, responsable de la pépinière et de la communication et de prêter main forte pour les grandes cultures et le maraîchage, a aussi en charge la renaturation et la biodiversité de la ferme. De fait, bon nombre des arbres et arbustes plantés viennent de sa pépinière.

Espèces emblématiques

A ses côtés ce matin, Nathanaëlle Boyer, qui est alternante à Terre de Liens Auvergne en charge du suivi des fermes, a pour tâche ce matin de géolocaliser les dispositifs, afin de les cartographier. Enfin, Jean-Jacques Allemant, bénévole à Terre de Liens, mais aussi à la Ligue pour la Protection des Oiseaux, est le plus calé pour repérer l’activité de la faune autour de cette flore en voie de reconstitution.

Nathanaëlle et Jean-Jacques
Nathanaëlle et Jean-Jacques géolocalisent sur le smartphone chaque élément du dispositif, afin de les cartographier pour faciliter le suivi. – Photo Marie-Pierre Demarty

« La ferme de Sarliève est une opportunité rare d’observer une zone céréalière passée du conventionnel au bio, avec des projets de renaturation. Nous avons commencé par faire, dès 2021, un inventaire de certaines espèces – oiseaux, grillons, papillons…. – pour savoir d’où l’on partait ; puis nous ferons des observations régulières pour comprendre comment cela évolue dans la durée », explique-t-il.

Parmi les espèces emblématiques qui conviendront d’être suivies de près, il cite les insectes pollinisateurs, mais aussi des oiseaux comme la rousserolle effarvatte, une discrète fauvette très présente dans les roselières où elle aime tisser son nid entre quelques tiges de roseau. Ou encore le bruant des roseaux, dont la LPO a repéré au moins six couples sur la ferme, ce qui la classe parmi les toutes dernières populations importantes de cette espèce dans la région. « On sait que l’alouette des champs, qui n’aime pas les paysages bocagers, va disparaître ; mais il est intéressant de voir ce qui va arriver… », poursuit Jean-Jacques.

« Nous avons commencé par faire, dès 2021, un inventaire de certaines espèces – oiseaux, grillons, papillons…. – pour savoir d’où l’on partait. »

Jean-Jacques

Côté insectes, les abeilles, hyménoptères, syrphes et coccinelles ont commencé à occuper les deux hôtels à insectes dont l’un, près de l’abri des moutons, a été monté avec un groupe de salariés de Michelin. « Nous accueillons des groupes en team building, explique Julien. Cela nous permet de sensibiliser un public que nous avons du mal à toucher, mais qui est très enthousiaste. De même, un groupe de 56 employés de Mistral Informatique est venu planter avec nous cette haie. Elle est composée, à leur demande, uniquement d’arbres fruitiers. »

Jean-Jacques expliquant le rôle de l'hôtel à insectes pour la biodiversité
« Chaque compartiment de l’hôtel à insectes a son rôle ; diverses espèces peuvent nicher, hiberner, pondre… Nous avons par exemple recensé quatre espèces d’abeilles différentes », explique Jean-Jacques. – Photo Marie-Pierre Demarty
Lire aussi le reportage : « A Clermont, l’hôpital des oiseaux accueille chaque année près de 3000 patients« 

Le plus naturel possible

De fait, chaque haie a son profil singulier. Ici, les noisetiers, amélanchiers et pommiers sauvages ont bénéficié d’une protection de laine de mouton et s’imposent, rectilignes, de chaque côté d’un chemin. « A terme, les arbres se rejoindront en arceau au-dessus du chemin et feront un couvert ombragé, qui pourra profiter aussi aux moutons », prévoit Julien.

« Ça peut donner l’impression que c’est le bazar, car on essaie de faire que ce soit le plus naturel possible. »

Julien

Plus loin, nous allons inventorier une autre haie récente, plantée en janvier dernier, dont les espèces plus variées, disposées en quinconces pour produire une épaisseur de verdure plus naturelle, sont encore dissimulées parmi les hautes herbes laissées libres de proliférer, et les tournesols qui témoignent de l’ancienne continuité de la parcelle aujourd’hui divisée.

Quelques futurs arbres n’ont pas résisté à la sécheresse, à la fréquentation des chardons, de la faune ou peut-être d’un engin agricole, mais Julien est rassuré sur l’état des petits chênes, saules ou cornouillers, dont certains semblent morts mais commencent déjà à repartir, faufilant de nouvelles pousses entre le fouillis des herbes. « Ça peut donner l’impression que c’est le bazar, car on essaie de faire que ce soit le plus naturel possible, dit Julien. On ne va pas refaire un anthropocène bis ! »

Haie 2023
La dernière haie plantée : arbres et arbustes ne dépassent pas encore les tournesols, graminées et autres herbes. – Photo Marie-Pierre Demarty

43 espèces citoyennes

Encore quelques encâblures, et nous arrivons à la « haie citoyenne », la première plantée, dès 2021. C’est ici qu’a été installé le deuxième hôtel à insectes, mais aussi un perchoir à rapaces, des nichoirs à bourdons ou à hyménoptères et même une nurserie à vers de terre.

Mais ce n’est pas pour la diversité de sa faune que cet alignement de végétaux a été qualifié de citoyen. « La première année, nous n’avions pas de financements pour acheter des plantes, se rappelle Jean-Jacques. Nous avons donc sollicité les bénévoles pour ramener ce qu’ils pouvaient trouver. Il en résulte une belle diversité : la haie compte 43 espèces d’arbres ou arbustes. »

On y repère aussi quelques arbres plus grands. « Nous les avions plantés au départ pour que cela marque les esprits, pour la communication. Mais ce n’est pas le mieux car ils s’accoutument plus difficilement », souligne Julien. De fait, certains n’ont pas survécu. Mais dans l’ensemble, constate le groupe, la haie est aussi en bon état.

« L’idée est de donner un coup de pouce à la nature pendant quelques années ; ensuite, on la laissera se gérer elle-même. »

Jean-Jacques

Question financement, Jean-Jacques explique que des subventions ont été accordées par l’Etat pour ces opérations dans le cadre du plan national d’actions en faveur des espèces menacées – ici en l’occurrence pour les insectes pollinisateurs – mais que ce fonds a choisi dès l’année suivante de financer de nouveaux lieux, ce qui rend le suivi et la pérennisation plus difficiles. De nouvelles ressources devront donc être mobilisées en fonction des opportunités d’appels à projets, de dons, de financements… « L’idée est de donner un coup de pouce à la nature pendant quelques années ; ensuite, on la laissera se gérer elle-même », précise Jean-Jacques.

Nid d'hyménoptères
Des nids de polistes se sont installés dans les noisetiers. – Photo Marie-Pierre Demarty

Bouclier arverne

Nous allons encore inspecter une haie constituée uniquement de noisetiers, de différentes variétés dont une sauvage, afin de mieux résister – espère Julien – au balanin, ce petit coléoptère ravageur grand amateur de l’espèce. Mais le groupe constate avec plaisir que ce sont des nids d’hyménoptères qui se sont installés.

« Les arbustes qui ont à lutter pour leur survie seront plus résistants. »

Julien

Plus loin, la « haie bouclier », plantée en bordure de l’autoroute, aura un jour vocation à protéger la ferme des nuisances voisines.

C’est dans cette section que Julien a aménagé ses pépinières, qui sont d’autant plus envahies d’herbes que Julien est plutôt occupé, ces temps-ci, du côté des cultures maraîchères. Mais cette naturalité ne le dérange pas. « Les arbustes qui ont à lutter pour leur survie seront plus résistants », annonce-t-il, tout en précisant qu’il les nourrit avec un très tonique cocktail de lifofer (ou litière forestière fermentée), de bouse de vaches ferrandaises et d’un biochar idéal pour retenir l’eau et les nutriments. « Même l’an dernier, je ne les ai pas arrosés », précise-t-il.

punaises arlequin
Les punaises arlequins sont friandes de carottes sauvages… – Photo Marie-Pierre Demarty
Abeilles sauvages
… tandis que ces abeilles sauvages semblent préférer la fleur de chardon. – Photo Marie-Pierre Demarty

Sur le chemin du retour, nous allons encore croiser différentes espèces de punaises, des abeilles, des libellules. Saluer une grenouille qui semble se complaire dans la fange de la rase. Entendre les rousserolles se répondre dans la roselière…

Pour un lieu parti de zéro question naturalité et cerné par de puissantes « barrières » dressées contre la circulation du vivant, le résultat en cette troisième année est de bon augure.

Le site de la ferme de Sarliève

Reportage réalisé vendredi 21 juillet 2023. Photo de Une Marie-Pierre Demarty : Nathanaëlle, Julien et Jean-Jacques inspectent l’état de la « haie citoyenne » et des dispositifs installés : hôtel à insectes, nichoirs à hyménoptères ou à bourdons…

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