Anne-Sophie Novel prône une information sensible, locale mais sans concession

Par

Marie-Pierre Demarty

Le

Anne-Sophie Novel observant et photographiant la nature
La journaliste et autrice Anne-Sophie Novel alerte depuis vingt ans sur les urgences écologiques et sur le rôle des médias. Parce que son regard de pionnière nous inspire, nous voulions vous le faire partager.

Le pourquoi et le comment   [cliquer pour dérouler]

Anne-Sophie Novel est une des voix pionnières qui ont poussé les médias français à se montrer à la hauteur des enjeux environnementaux. Sa réflexion sur les deux grands sujets que sont les médias et l’urgence écologique fait partie des cheminements de pensée qui nous inspirent.

Elle figurait donc en très bonne place parmi les personnalités que nous avions eu envie de solliciter pour préfacer la première édition de « L’année Tiko » et nous sommes très heureux qu’elle l’ait accepté… et que ce premier contact ait ouvert la voie à d’autres échanges. Et peut-être à des ponts qui pourraient un jour conduire à la construction d’un réseau des médias ancrés dans leur territoire et dans la conviction qu’ils ont un rôle à jouer dans la résilience face aux enjeux que nous interrogeons.

Anne-Sophie est elle aussi ancrée dans un territoire où elle cherche à développer un média local. Elle se veut à hauteur des gens autant qu’à la hauteur des enjeux écologiques. Ce qui lui confère une simplicité d’accès appréciable de la part d’une journaliste engagée qui a participé à la fondation de plusieurs médias et initiatives d’audience nationale, a côtoyé quelques grandes figures internationales de l’écologie telles que Naomi Klein, Hubert Reeves et tant d’autres…

Il nous restait à vous la présenter et à partager avec vous la richesse de son regard, une des boussoles qui nous rappellent que ce que tente de faire notre modeste équipe puydômoise n’est ni vain, ni isolé.

D’autant plus que depuis notre entretien, réalisé début mai, a surgi dans l’actualité la remise en question de quelques émissions emblématiques dans les médias du service public. Les propos d’Anne-Sophie apportent à ce sujet un éclairage et un appel à la vigilance qui concerne tous les citoyens.

Marie-Pierre

Mais qui est Anne-Sophie Novel ?

Un parcours d’engagement

A l’issue de ses études à Sciences-Po, Anne-Sophie Novel s’intéresse aux enjeux sociaux et écologiques et commence à bloguer en 2006. Insatisfaite de l’information qu’elle recherche sur les sujets environnementaux, elle fonde en 2007 Ecolo-Info, une barre d’outils qui se charge dans les navigateurs pour proposer une liste de sites web spécialisés dans l’environnement et qui devient jusqu’en 2010 un outil de référence sur ces questions.

Le choix du journalisme

En 2009, après la soutenance de sa thèse d’économie, elle se rend à Copenhague pour suivre les travaux de la COP15. Elle y croise les têtes de réseaux internationaux – ONG, journalistes, activistes –, un moment fondateur où elle prend conscience du potentiel de la société civile et des réseaux sociaux en plein essor. Elle s’oriente vers le journalisme et se spécialise sur les enjeux écologiques, en indépendante, et écrit pour Kaizen, We Demain, RFI, l’Express, Ushuaïa TV, etc., puis à partir de 2012 pour Le Monde, qui accueille aussi son blog de journaliste invitée sur les alternatives aux modes de vie en temps de crise, « Même pas mal ».

En 2014, Éric Fottorino, ancien directeur du Monde, la sollicite pour intégrer l’équipe du journal Le 1 Hebdo qu’il fonde alors. Parallèlement, elle travaille pour l’émission Terra Terre sur Public Sénat, et pour Frédéric Lopez sur France 2.

Questionner la COP et les médias

A l’occasion de la COP21 qui doit se tenir à Paris en 2015, elle prend l’initiative de créer un lieu inspiré de ce qu’elle avait vécu à Copenhague. Avec les anciens d’Ecolo-Info, elle lance pour le temps de l’événement Place to B, qui réunit cowork, hébergements, événements, débriefs des discussions officielles, concerts, et qui devient le rendez-vous central du « off » de la COP. Animé par 200 bénévoles, le lieu accueille en deux semaines 15 000 personnes, dont des activistes, journalistes et têtes de réseaux du monde entier.

A la suite de cette aventure, Anne-Sophie décide d’approfondir un sujet qui la questionne depuis longtemps : pourquoi les médias abordent si peu les problématiques liées aux enjeux environnementaux de notre survie sur terre ? Elle se lance dans une enquête de quatre années, en France et à l’étranger, qui débouchera sur un film documentaire et un ouvrage chez Actes Sud, « Les Médias, le monde et moi ». Elle y interroge la fabrique informationnelle, le rapport du public à l’information, l’écosystème des médias, et l’ensemble des éléments qui freinent leur capacité à intégrer ces enjeux.

Vigilance et transmission

En 2020, elle profite des confinements pour se lancer dans une nouvelle enquête et dans l’écriture du livre qui en résulte, « L’enquête sauvage » (Ed. La Salamandre et réseau des Colibris) : un voyage à la rencontre de personnes, initiatives et idées qui questionnent notre rapport au vivant et à la nature.

Installée près de Bordeaux, elle continue à travailler pour différents médias, enseigne le journalisme environnemental, anime des formations et conférences, participe à de nombreuses initiatives et rencontres. En 2022, elle est l’une des initiatrices de la charte pour un journalisme à la hauteur de l’urgence écologique. Elle a publié au total huit livres sur des thématiques liées à l’écologie et aux médias.

Trois infos express   [cliquer pour dérouler]

  • Selon Anne-Sophie Novel, l’information journalistique sur les questions environnementales est fondamentale, face aux enjeux de manipulation de la presse financée par les tenants de la puissance économique et de mal-information sur les réseaux sociaux. Mais Anne-Sophie aspire à une information proche des gens, faisant la part du sensible, distincte (mais en parallèle) du militantisme.
  • L’action qui a la capacité à faire avancer les choses face aux urgences écologiques se situe désormais sur le plan politique, mais à l’échelle régionale ou locale. Elle passe par l’investissement des collectivités et par le courage politique.
  • Les médias locaux indépendants, ancrés dans leur territoire pour traiter de ces enjeux, se multiplient mais restent fragiles, notamment sur le plan économique. Avec un ADN similaire mais chacun ayant son approche, ils ont intérêt à échanger et à faire réseau pour se consolider et participer à la robustesse de leurs territoires.

Comment es-tu arrivée à t’intéresser aux questions d’écologie ? Y a-t-il un moment ou un événement déclencheur ?

Anne-Sophie Novel : C’est arrivé en plusieurs temps. J’ai grandi à Nevers, dans une zone où j’ai vu s’implanter les lotissements et détruire les prairies en face de chez moi. J’étais en CP. A l’époque je passais beaucoup de temps perchée dans un chêne ou dehors. Je trouvais que ces constructions allaient tout gâcher.

Plus tard, durant mes études, j’étais sensible à la question de la justice sociale. Cela me semblait tellement important ! J’ai fait des études d’économie, de finances et commerce international ; et je me suis rendu compte que ce n’était pas mon monde, pas mes valeurs. J’ai découvert la pensée des économistes alternatifs et je ne comprenais pas pourquoi on ne nous l’enseignait pas.

« J’ai découvert la pensée des économistes alternatifs et je ne comprenais pas pourquoi on ne nous l’enseignait pas. »

Ce fil-là m’a fait me poser beaucoup de questions. Par curiosité j’ai commencé à faire beaucoup de veille, à me former en autodidacte, à m’interroger sur le CO2, l’eau… Je trouvais ça si important que je partageais des articles à mes proches.

Un ami m’a suggéré de créer un blog. C’était le plein essor des blogs et je me suis lancée.

Anne-Sophie Novel en 2022
Anne-Sophie Novel en 2022. – Photo Céline Bonnarde

J’ai commencé à m’investir dans le milieu associatif. Je trouvais difficile de trouver des informations sur ces sujets. C’est pourquoi à la fin de ma thèse, j’ai lancé Ecolo Info, pour aider les gens à trouver de l’info. Ça a cartonné.

J’avais compris que la priorité des priorités, c’était d’assurer un développement plus durable. J’ai décidé d’y consacrer ma carrière. Ma mère lisait Elle ; je me suis dit que ce ne serait pas gagné avant qu’un journal comme Elle parle de ces sujets et les rende sexy… Et ça vient… même s’ils conservent leurs annonceurs et continuent aussi à parler mode et cosmétiques !

Exemplaires en vente à la librairie des Volcans d’Auvergne

C’est là que tu as décidé de t’orienter vers le journalisme ?

A.-S.N. : J’ai alors rencontré Pierre Haski, qui avait monté Rue89. Je lui ai demandé s’il fallait que je passe par une école de journalisme. Il m’a dit « non, viens à la rédaction, on va te prendre sous notre aile ». Sophie Caillat, à l’époque journaliste environnement, m’a appris le métier. Et je me suis lancée en freelance. A côté, je faisais de petites missions de community manager ou de formation, pour assurer mes revenus, par exemple pour l’Ademe.

Tout cela en montant en puissance sur le côté écriture, y compris avec un premier livre.

Tu as eu depuis un parcours d’une vingtaine d’années, à mettre en avant les sujets de l’écologie et de l’information. Quels sont les temps forts ou les rencontres qui t’ont le plus marquée ?

A.-S.N. : C’est quand je suis allée à Copenhague pour la COP15, en 2009. J’avais vu monter la mobilisation citoyenne comme jamais. On attendait Obama ; il y avait eu le Grenelle, et ce moment était très attendu. Je dis « il n’y a pas le choix, il faut qu’on y aille ». Et on y va. Là, je me retrouve face à Naomi Klein, George Monbiot ; on croise dans le métro Rajendra Pachauri qui dirigeait le GIEC à l’époque. Bref, je me mets en lien avec des réseaux internationaux qui me fascinent.

« Je me mets en lien avec des réseaux internationaux qui me fascinent. »

On est alors au début des réseaux sociaux, une de ces mutations qu’on vit vraiment, offrant une grande liberté au monde des ONG… Je me suis dit « Là, il se passe un truc. » Toute cette aventure, ces rencontres étaient très riches pour moi. J’imagine que la jeunesse de chaque génération vit son moment ; ceux d’aujourd’hui ont eu les marches pour le climat… Et ça c’était le mien.

Anne-Sophie Novel avec Naomi Klein
Anne-Sophie avec Naomi Klein à Copenhague, pendant la COP15 en 2009. Une des premières rencontres marquantes… – Photo fournie par Anne-Sophie Novel

C’était donc le premier temps fort. J’imagine qu’il y en a eu d’autres…

A.-S.N. : Je ne sais pas si on peut encore parler de Nicolas Hulot… mais quand il a lancé la signature du pacte écologique, j’avais été tirée au sort pour participer à la rédaction d’un texte et la veille des élections, il m’a demandé de venir sur scène dans une réunion au Zénith. Ça m’a permis de rencontrer Hubert Reeves. Encore un moment très fort.

En une vingtaine d’années, j’en ai eu quelques-uns comme ça, qui m’ont donné l’impression de pouvoir entrer aisément en contact avec la galaxie des personnalités écologistes.

« Tout ce que j’ai appris, j’ai essayé de le transmettre. »

J’ai eu aussi la chance de bosser au Monde ; ce qui m’a permis de rencontrer Eric Fottorino que j’admirais beaucoup et qui est venu me chercher pour Le 1. Ou plus tard Stéphane Paoli, rencontré dans le cadre de mon enquête sur les médias. Ou Pierre Rahbi… Je me sentais chanceuse de les rencontrer.

Ça a été les moments fondateurs. Et tout ce que j’ai appris, j’ai essayé de le transmettre…

D’où le journalisme. Mais tu as aussi participé à une expérience un peu différente lors de la COP21 à Paris…

A.-S.N. : On a fait ce projet fou de monter un lieu. Ça m’a occupée pendant un an et demi, avec une super équipe de salariés et de bénévoles. Et 15 000 personnes sont venues du monde entier. On a réussi à créer le lieu alternatif de la COP21. Ça a été une très belle expérience et je sais qu’on a semé des graines. C’était avant le développement des influenceurs du climat et indirectement, ça a dû contribuer à les faire émerger. Car à partir de là, tout le monde a commencé à parler des nouveaux récits.

Mais nous, on a impulsé ça tout en gardant nos métiers. Nous avions l’intuition qu’il fallait le faire, mais on voulait le partager en open source pour que d’autres puissent s’en emparer.

Selon toi, quelles sont les urgences aujourd’hui ?

A.-S.N. : En 2020, on m’a sollicitée pour faire le livre « L’Enquête sauvage ». C’était pile le bon moment, car je sortais de mon enquête sur les médias, pour laquelle j’étais beaucoup allée à l’étranger et j’avais passé beaucoup de temps derrière les écrans. J’en ressortais sombre par rapport aux médias, qui restent un sujet sur lequel je continue à me battre parce qu’on est en train de manipuler les gens. Je suis très remontée par rapport à ça et à ce moment j’avais envie d’autre chose. Écrire sur le vivant, sur la vie sauvage m’a fait du bien, d’autant que c’était le confinement. Je l’ai vécu à la campagne, au printemps. C’était chouette. Je me suis dit que je ne referai plus les choses comme avant.

Ça m’a donné envie de mêler l’intime au politique, de me servir de l’expérience personnelle pour amener les sujets avec douceur.

Je ne veux plus y aller par l’indignation, le frontal. Les militants font cela très bien. Par contre journalistiquement, je peux inventer un narratif – sans prétention. Je me dis que la sensibilité doit servir le savoir, plutôt que de rester dans une rationalité et des guerres de chiffres qui n’avancent à rien.

« Ça m’a donné envie de mêler l’intime au politique, de me servir de l’expérience personnelle pour amener les sujets avec douceur. »

J’ai aussi réalisé qu’au regard de l’histoire du monde, si l’espèce humaine doit disparaître… eh bien elle va disparaître. Si on est incapable de changer et de se mettre d’accord, c’est peut-être ce qui nous attend. Je me suis réveillée un matin en pleurs en me disant que tout ce qu’on fait est juste un vaste échec.

Alors depuis deux ans, j’ai pris le temps de beaucoup y réfléchir. En me demandant si j’ai envie de continuer mon métier de la même façon… ou autrement.

Un cheminement qui t’a, donc, conduite à ton point de vue actuel sur ce qui est aujourd’hui prioritaire…

A.-S.N. : Oui, cela demande un peu de recul, car la multiplication des messages d’ONG et d’activistes, sur les réseaux sociaux, donne l’impression qu’il y a des urgences partout, que c’est toujours pire. Et dans le même temps, on a la sensation que rien ne bouge politiquement.

« Ma priorité aujourd’hui est de dire que l’engagement doit être politique. »

Ma priorité aujourd’hui est de dire que l’engagement doit être politique. On a beau s’engager, les lois sont décidées par les personnes en place et le rapport de force se durcit. Les journalistes ont leur rôle. J’en forme beaucoup, je transmets, je transmets… Je sais que c’est utile de semer ces graines. Si on ne va pas sur le front du traitement médiatique de ces sujets, alors on abandonne un terrain de jeu qui est fondamental.

Il y a quelque chose à réinventer, dans l’alliance avec des activités, des scientifiques. Certains le font, des réseaux se créent, par exemple autour de personnalités comme Claire Nouvian, Lucie Pinson, Camille Etienne. La question est : comment on réinvente ces alliances pour être plus efficace politiquement ? Je trouve qu’on n’a pas assez d’espace dans les sphères engagées pour le penser vraiment.

Vue générale de Place to B
Un des projets engagés créé à l’initiative d’Anne-Sophie : Place To B a été, durant la COP21 à Paris, l’un des lieux alternatifs phares de l’événement, pour « réunir et fédérer une communauté internationale d’acteurs du changement désireux de changer la donne une fois pour toute ». – Photo Estelle A. CC BY-NC-SA 2.0

Plus précisément, comment vois-tu cette articulation entre ces deux sujets qui sont au cœur de ton travail : les médias et l’écologie ?

A.-S.N. : Déjà, quand à 20 ans je constate que je ne trouve pas assez d’info, l’enjeu est de rendre accessible l’information à l’écologie.

Bien sûr aujourd’hui ça a changé. On a rédigé la Charte pour un journalisme à hauteur de l’urgence écologique, les rédactions sont nombreuses à avoir formé leurs troupes. Et sur les réseaux sociaux on ne peut pas passer à côté de ce sujet. En revanche, il y a un combat à mener face à la mal-information et à la manipulation des réseaux d’information.

« Il y a un combat à mener face à la mal-information et à la manipulation des réseaux d’information. »

Quand j’ai commencé mon enquête en 2014 sur la difficulté à parler de l’écologie dans les médias, plein de confrères et consœurs installés dans des grandes rédactions témoignent qu’ils ne sont pas jugés prioritaires, se font traiter de khmers verts ou de bisounours. Ils persistent car ils savent être dans le juste. De fil en aiguille, je me rends compte que pour répondre à ma question, il va me falloir décortiquer aussi le fonctionnement et le financement de la presse, le rapport et le ressenti des gens sur les médias.

Le film est sorti au moment des Gilets jaunes. Un mouvement qui est lié à une crise écologique… et qui a révélé le sujet du rapport à l’information. Les journalistes étaient pris à partie ; les gens critiquaient BFM mais voulaient tous passer à BFM. Cela reflète le malaise dans ce qu’on donne à voir, dans le désir et les frustrations qu’on génère.

Manifestation des Gilets jaunes à Paris
Manifestation des Gilets jaunes à Paris : un mouvement qui marque un tournant dans le rapport des gens avec l’information. – Photo Olivier Ortelpa / CC BY 2.0

Tout cela me traverse parce que je réfléchis avec un pied dans les médias et un pied dans l’écologie.

Cependant les médias ne peuvent pas tout. Médias et scientifiques ont déjà tout documenté. Le problème est maintenant une histoire de courage politique et de décision politique. Il faut absolument convaincre de la nécessité d’engager des politiques à la hauteur des enjeux. C’est là qu’on peut avoir de vraies conquêtes, et on peut très bien prendre les décisions avec les citoyens.

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Que penses-tu de l’approche territoriale de ces questions ?

A.-S.N. : Justement, quand je parle de politique, je parle de politique locale. Je ne pense pas qu’il soit pertinent de croire encore au leader charismatique qui va sauver le monde. Ce sont les régions, les communautés de communes, les communes qu’il faut investir. Parce que les lieux, le vécu des gens sont importants. C’est localement que tout se définit. C’est là que se joue le ressenti d’un incendie, d’une inondation, d’un affaissement de maison, et de comment on vit, on se déplace, on se soigne… D’ailleurs, mon premier livre était sur l’alimentation locavore. Sans couper les liens avec le reste du monde, il s’agit de revenir à une démarche plus raisonnable.

« Le problème est maintenant une histoire de courage politique et de décision politique. »

Et il s’avère que quand j’ai préparé « L’Enquête sauvage », on vient de s’installer en famille dans une commune près de Bordeaux qui est en prise avec l’urbanisation à outrance, des espaces de vie sauvage détruits à tout va. C’est là que je réalise, alors que j’ai toujours dit que les médias locaux étaient une force, que sur mon territoire, il n’existe pas le média local dont je rêve.

Anne-Sophie avec Chistine Rolard
Anne-Sophie Novel (au centre) lors du lancement du livre « L’Enquête sauvage » au parc des Buttes Chaumont à Paris, avec notamment Christine Rolard (à droite), chercheuse au Muséum national d’histoire naturelle, spécialiste des araignées, l’une des personnalités marquantes rencontrées par Anne-Sophie pour l’écriture de ce livre. – Photo Céline Bonnarde

D’où ton projet actuel…

A.-S.N. : Effectivement depuis deux ans – j’avance comme une tortue mais c’est volontaire ! – je réfléchis à ce que pourrait être le rôle du journaliste sur un territoire donné. Que peut y faire ce médiateur ? Quel lien il peut créer ? C’est la mise en évidence de savoirs, le rôle de révéler des choses. Dans ce métier on a la chance et le luxe d’aller voir des gens de tous milieux et donc, on peut faire de la mise en lien autour de ça.

Je réfléchis donc à ce qu’on peut faire localement… et aussi à ce qu’on peut faire entre médias locaux. C’est intéressant de partager nos problématiques, de s’entraider.

Où en es-tu de ce projet de média ?

A.-S.N. : J’ai créé l’association pour le porter, mais je ne me sens pas encore prête et je ne suis pas dans la dynamique de l’animer tous les jours, mais j’y passe du temps. Je fais avancer le contenu, la forme… Je n’ai pas encore fixé le format ou le modèle économique. Mais ça va venir…

« Nous sommes allés pédaler cinq jours, avec vélo et tente, pour éprouver physiquement le territoire. »

Et parallèlement j’explore le territoire, je vais à la rencontre des gens, des tiers-lieux… Avec le photographe avec qui je monte le projet, nous sommes allés pédaler cinq jours, avec vélo et tente, pour éprouver physiquement le territoire, rencontrer les gens, dormir sur leur canapé ou dans leur jardin. On voulait simplement sonder et raconter…

Comment est-il, ce territoire ? Comment le vois-tu ?

A.-S.N. : On dit que c’est « l’arrière-pays de Bordeaux », ce qui déjà veut dire beaucoup. C’est l’Entre-Deux-Mers, mais il est aussi entre deux fleuves, entre le péri-urbain et le péri-rural. Un vrai entre-deux ! Il bénéficie de l’attractivité de Bordeaux et Libourne, avec tous les problèmes que cela crée. Un territoire qui pourrait se polariser politiquement, et où il se passe plein de choses culturellement.

Par rapport à tout ça, je réfléchis à ce que je pourrais raconter, avec en tête les enjeux qui sont les miens, mais sans parler frontalement d’écologie, plutôt parler de comment les gens vivent ici.

Anne-Sophie animant une table ronde au festival Happy Grièche
D’un territoire à l’autre : Anne-Sophie (à gauche), lors de son dernier passage dans le Puy-de-Dôme pour animer une table ronde au festival Happy Grièche de la LPO sur le thème des relations entre humains et non-humains. Face à elle (de gauche à droite) : Anne-Caroline Prévot, Christian Bouchardy, Farid Benhammou et Valérie Chansigaud. – Photo Marie-Pierre Demarty

Quel regard portes-tu sur notre initiative Tikographie ?

A.-S.N. : Quand Damien m’a contactée, je ne la connaissais pas. Ça m’a beaucoup parlé ; j’ai trouvé ça chouette, très sincère. Ça m’a rappelé d’autres initiatives, comme Vivant le Média ou Demain-Vendée et ça me semble assez proche de ce que j’ai en tête. Nous avons des ADN similaires, sans doute des points de rencontre, mais des façons différentes de se réaliser.

J’aimerais qu’on réfléchisse ensemble, entre ces initiatives diverses. Par exemple sur le modèle économique, qui est très difficile à trouver quand on monte un média en local. C’est pour cela que je prends mon temps !

« La résilience territoriale passe par une implication citoyenne, par le soutien des collectivités. »

Notre approche, c’est aussi l’angle de la résilience territoriale, la recherche des conditions « pour un territoire vivable ». Pour conclure, quelles seraient, selon toi, les premières conditions à prendre en compte ?

A.-S.N. : Cela passe par une implication citoyenne, par le soutien des collectivités. Avec des renoncements à certaines ambitions en termes d’aménagement, ou une façon nouvelle de reconfigurer l’espace.

Ça demande aussi d’écouter, pour savoir impliquer les gens. Mais c’est très compliqué encore aujourd’hui.

Et ensuite, sur chaque chantier qui touche à notre quotidien, avoir une vision qui rende les choses robustes, c’est-à-dire penser les liens de manière à ce que ce soit adapté aux besoins.

Propos recueillis en visioconférence par Marie-Pierre Demarty, le 3 mai 2024. Photo à la une de Céline Bonnarde : Anne-Sophie Novel lors du lancement du livre « L’Enquête sauvage » au parc des Buttes Chaumont à Paris, avec Christine Rolard, chercheuse au Muséum national d’histoire naturelle, spécialiste des araignées, l’une des personnalités marquantes rencontrées par Anne-Sophie pour l’écriture de ce livre.

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