A Ambert, les Lococotiers inventent une dynamique solidaire

Par

Marie-Pierre Demarty

Le

Repas en commun aux Lococotiers

Dans la série des tiers-lieux inspirants, les Lococotiers font vivre très concrètement les notions de solidarité, de convivialité, de redynamisation du centre-bourg. Une très belle porte à pousser…


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Le pourquoi et le comment

A Tikographie, nous avons une raison particulière de nous intéresser aux tiers-lieux : car le média, l’association, l’équipe sont nés dans un tiers-lieu, Épicentre Factory à Clermont-Ferrand. Aujourd’hui disparu mais qui a laissé des traces, beaucoup de souvenirs, des liens amicaux et professionnels solides chez ceux qui l’ont fréquenté. Et même, osons le dire, une certaine nostalgie. En tout cas en ce qui me concerne !

Beaucoup de mes souvenirs ont été ravivés quand j’ai visité Les Lococotiers. J’y ai retrouvé l’esprit – foisonnant et chaleureux – le dynamisme, la générosité, l’envie de s’intéresser au quartier et aux habitants, un repas commun qui m’a furieusement rappelé nos « cobouffes du vendredi ».

Au-delà de l’émotion, ma motivation à aller faire cette petite visite tient aussi à tout ce qui, dans ces tiers-lieux, permet de rendre nos territoires plus vivables, solidaires, résilients. Ces initiatives sont précieuses et inspirantes. A un point qu’on imagine difficilement quand on ne les vit pas de l’intérieur. Parce que ça tient beaucoup, comme le dit Myriam, à des choses « impalpables » mais qui changent la vie des individus et l’ambiance d’un bourg ou d’un quartier.

C’est pourquoi j’ai voulu vous faire partager ces impressions de visite.

Marie-Pierre


Information sur notre prochain événement

« C’est un petit îlot de solidarité et d’accueil, un lieu où émergent des choses », dit Myriam, qui ne veut surtout pas qu’on appelle cet endroit un cowork – trop connoté « start-up nation » – mais à la rigueur un tiers-lieu, même si c’est devenu un mot un peu trop fourre-tout à son goût.

L’immeuble du 38, rue de Goye à Ambert accueille tout de même les bureaux de différentes associations et de quelques indépendants. Mais la présence d’autres types d’espaces suggère le foisonnement de ce qui s’y passe. Un labo photo, un atelier d’auto-réparation de vélos, du matériel de risographie, un studio de radio. Une salle d’activités où alternent des réunions et débats, une chorale féministe, du théâtre d’improvisation, de la couture, des concerts… Une cuisine, une petite terrasse, une grande cour où les jours de beau temps, on aligne les tables pour déjeuner ensemble.

La façade des Lococotiers, rue de Goye
Derrière la belle façade avec sa porte classée, un lieu vivant aux activités multiples. – Photo Marie-Pierre Demarty

On peut aussi venir faire des photocopies pour bien moins cher que n’importe où à Ambert, devenir bénévole pour participer à des activités ou en proposer, après adhésion à l’association qui est « à prix libre » pour pouvoir s’ouvrir à tous. Il y a aussi les projets communs, les permanences du jeudi matin (jour de marché) où on vient juste prendre un café, découvrir le lieu, papoter avec l’équipe.

J’en oublie certainement, mais bref… un tiers-lieu quand même.

Chantiers à tous les étages

Myriam est – avec Gaston – l’une des deux salariés de cet endroit baptisé « Les Lococotiers ». Elle commence par me faire visiter les locaux de cette maison ancienne, qui s’organise sur trois niveaux derrière l’élégante façade du vieux bourg, avec une extension à l’arrière dans un vieux bâtiment en pisé. Il a été relié à la bâtisse principale, permettant ainsi d’ajouter un préau abrité dans la cour, et la cuisine au-dessus.

Myriam devant la fenêtre-vitrine
Myriam m’explique comment la rénovation a allié du travail de professionnels – par exemple la pose de nouvelles fenêtres – et des chantiers participatifs, ici pour refaire l’isolation et l’étanchéïté autour. – Photo Marie-Pierre Demarty

Depuis l’installation du projet en 2019, les locaux ont bien changé. « Il a fallu casser le sol pour créer un vide-sanitaire puis recouvrir d’une dalle et d’un parquet dans la salle d’activités : l’humidité formait carrément des flaques d’eau ! Nous avons aussi changé les fenêtres, rénové la cour, créé des meubles. La partie en pisé était recouverte de ciment et se détériorait ; il a fallu décaper, puis remettre un enduit plus approprié. Le studio radio a été entièrement aménagé dans les combles de cette partie du bâtiment », énumère-t-elle à mesure que nous parcourons les couloirs et les escaliers, ouvrons des portes, traversons des pièces, tout en répondant au bonjour et au sourire d’occupants affairés mais affables.

« Beaucoup de choses ont été faites en chantiers participatifs, chaque fois sous la conduite d’un artisan qualifié. »

Elle commente les travaux réalisés : « Beaucoup de choses ont été faites en chantiers participatifs, chaque fois sous la conduite d’un artisan qualifié. Le reste a été fait par des professionnels : par exemple les fenêtres ; mais les bénévoles ont pris en charge l’isolation autour, réalisé en enduit chaux-chanvre », détaille-t-elle.

Elle me montre avec fierté le comptoir tout en bois et monté sur roulettes pour pouvoir réinventer l’espace de la salle d’activités ou être repoussé contre le mur pour faire de la place. Il peut se transformer en bar, et est conçu pour remiser tréteaux et plateaux des tables que l’on installe au gré des besoins.

Myriam avec le comptoir
Myriam me montre aussi l’astucieux comptoir « fait maison », fierté de l’équipe. – Photo Marie-Pierre Demarty

Quant à la cuisine, elle fera l’objet du prochain chantier. C’est un des derniers coins qui ne répond pas encore à l’esprit chaleureux et très personnel qui se dégage de la visite.

Lire aussi l’entretien : « A Billom, la Perm participe du « projet politique écologique » territorial »

Présentations

A mesure que nous avançons, puis autour de la table du repas commun, Myriam me présente aussi les occupants. Nous croisons Noémie du Pari des Mutations Urbaines (PMU), Amandine, d’Îlots paysans, Fanny de Carton Plein… Plus tard, Nathanaël, un accompagnateur en montagne indépendant qui vient de temps en temps faire un peu de travail administratif. Trois Thiernoises ayant un projet de tiers-lieu, invitées par Fanny, débarquent en quête d’inspiration et de retour d’expérience… Damien, du collectif Rural Combo installé à Cunlhat, est venu travailler sur un projet commun avec les occupants du lieu.

Gaston est pour partie salarié des Lococotiers avec Myriam et pour partie animateur de Radio Supeyres. Sachant que, comme l’explique Myriam, « les liens entre le lieu et la radio sont restés longtemps assez flous ; la radio a été fondée ici par des bénévoles, qui continuent à y participer. Elle a pris petit à petit son autonomie, mais c’est aussi un bon outil pour notre visibilité. »

Le studio de Radio Supeyres
Les combles de la maison en pisé ont été aménagés en studio radio très cosy. – Photo Marie-Pierre Demarty

Parmi les occupants réguliers, on trouve aussi une association d’éducation populaire, La Brèche, une autre à vocation environnementale, Nature Environnement Livradois-Forez, et une compagnie de marionnettes contemporaines, La Trouée. Aussi des indépendants divers : graphistes, illustrateur, communicante, chorégraphe, vendeuse de plantes médicinales…

« Nous avons eu envie de rester sur le territoire mais nous n’avions pas de bureaux. »

« Comme certains d’entre nous ne sont pas là tous les jours de la semaine, les bureaux peuvent être occupés quand ils ne sont pas là par des personnes qui en ont besoin occasionnellement », précise Myriam.

Bonnes étoiles

Comment tout ça a commencé ? C’est Noémie, du collectif PMU, qui me le raconte au cours du déjeuner. « Au départ, la mairie avait lancé un appel à projets pour la revitalisation du centre-bourg. C’est de cette façon que nous sommes arrivés à Ambert : notre association d’urbanistes, architectes et paysagistes a été accueillie en résidence pour une étude, et nous avons travaillé à recueillir les besoins des habitants. Il en est ressorti entre autres une demande de création de tiers-lieu. A la fin de cette étude, nous avons eu envie de rester sur le territoire mais nous n’avions pas de bureaux. Nous nous sommes associés à Carton Plein et à La Brèche pour trouver des locaux. Nous avons d’abord été hébergés par le centre culturel Le Bief, puis nous avons loué un local à la mairie… mais le le prix est devenu de plus en plus élevé et les espaces devenaient trop petits par rapport aux besoins. Comme nous avions autour de nous des personnes prêtes à apporter des fonds pour nous aider à créer un tiers-lieu, nous avons décidé d’acheter. Et nous avons emménagé en juillet 2019. »

« L’association Les Lococotiers a une part dans la SCI. Cela nous convient pour l’instant. »

Il y avait donc les conditions et les bonnes personnes. S’est ajouté l’opportunité de l’achat de la maison, qui a nécessité de se structurer rapidement. Il a été décidé de créer deux structures : une SCI propriétaire du lieu, et une association pour le faire vivre. « L’association Les Lococotiers a une part dans la SCI. Cela nous convient parce que les propriétaires sont en phase avec le projet. Mais pour sécuriser l’outil sur le long terme, nous provisionnons chaque année de quoi pouvoir racheter des parts sociales au cas où des sociétaires souhaiteraient se retirer », souligne Myriam.

Fête des voisins organisée par les Lococotiers
Les associations fondatrices avaient dès le début l’envie de créer de la solidarité et de la convivialité dans leur quartier, par exemple en organisant rue de Goye une fête des voisins. – Photo Myriam Gissinger/Les Lococotiers

Cependant le projet a bénéficié d’une multiplicité de bonnes étoiles qui se sont alignées pour que la dynamique fonctionne à plein : les trois associations fondatrices assez solides pour porter et structurer les choses, la présence d’investisseurs engagés, le local adapté permettant de s’installer immédiatement. Mais aussi la création par le Conseil départemental du budget écologique citoyen qui a permis de financer les travaux, le confinement qui a aidé à nouer des liens forts avec la Maison des Solidarités et avec le voisinage immédiat, ou la possibilité d’être reconnu comme « Espace de vie sociale » avec un soutien financier de la CAF…

Multiplication des projets

Très vite, les projets se sont agrégés. L’atelier de réparation de vélo, d’autres nouveaux occupants. Et une forte envie de faire vivre le quartier et les solidarités.

L'atelier de réparation de vélos
L’atelier de réparation de vélos, une des activités qui rencontre un vrai succès. – Photo Marie-Pierre Demarty

D’où des projets communs enthousiasmants, comme l’organisation d’un carnaval, d’une Fête de la Soupe, ou de l’opération des « vitrines qui parlent » : un événement invitant des artistes à installer leurs créations (plastiques ou spectacle vivant) dans des boutiques vacantes le temps d’un week-end, afin de sensibiliser et faire avancer la problématique de redynamiser le centre-ville. Ce qui semble fonctionner, puisque la manifestation va se déplacer l’an prochain à Arlanc, alors que des boutiques ont rouvert à Ambert et qu’une initiative de boutique test a permis de pérenniser au moins un commerce.

« Ce sont des réunions ouvertes, où tout le monde peut participer. »

Pour les Lococotiers, ces projets ont aussi la vertu de renforcer les liens avec les partenaires naturels : collectivités, centre culturel, autres associations… et d’asseoir leur légitimité, dans une ville où la municipalité, sans leur être hostile, « n’est pas très aidante et ne comprend pas bien ce qu’on fait », disent les animateurs du lieu.

Une organisation bien huilée

Pour l’organisation, un conseil d’administration de quinze membres, où chaque structure est représentée et où la gouvernance est collégiale, se réunit mensuellement pour prendre les décisions. « Mais ce sont des réunions ouvertes, où tout le monde peut participer », précise Myriam. Les décisions y sont prises au consensus, sans méthodologie particulière mais sans heurts non plus. Quatre commissions thématiques viennent appuyer la gestion du lieu : travaux, « koala » pour le bien-être des occupants, communication et programmation, et la forcément délicate commission « gestion et sous-sous » dont l’objet est de travailler à la stabilité financière de l’association.

« Nous bénéficions d’un bouche-à-oreille phénoménal. »

Au quotidien aussi, tout semble rouler. Mutualisation, partage, solidarité, convivialité semblent guider le fonctionnement général du lieu. Les occupants se relaient en binômes pour le ménage. On accueille les visiteurs, on aime rendre service, s’ouvrir à tous les possibles.

« Nous accueillons aussi beaucoup de nouveaux arrivants, qu’on nous envoie intuitivement. Nous bénéficions d’un bouche-à-oreille phénoménal », souligne Myriam.

Les Lococotiers éditent aussi annuellement une belle gazette à destination du quartier et parlant du quartier, pilotée à tour de rôle par une des structures mais avec la participation de tous. Imprimée en risographie et tirée à 200 exemplaires, elle est distribuée gratuitement à tous les habitants de la rue… qui en sont souvent épatés.

la gazette en cours de fabrication
Chaque année, les Lococotiers éditent en risographie une gazette à destination des habitants du quartier, L’Echo côtier. – Photo Myriam Gissinger/Les Lococotiers
Lire aussi l’entretien : « Pascal Desfarges, les tiers-lieux et la résilience des territoires »

Questionnant et inspirant

Dans cette belle dynamique, les projets en gestation continuent à s’inviter dans l’histoire : travaux dans la cuisine, création d’un groupement d’employeurs, reconduction des grands événements…

Mais les questionnements ne sont pas absents. Que ce soit sur le temps passé à remplir des dossiers à n’en plus finir pour les financeurs, sur la demande de ces derniers de fournir des résultats chiffrés d’un impact social qui reste « non mesurable, impalpable », d’autant plus quand l’équipe n’est pas constituée de travailleurs sociaux. « C’est épuisant », lance Myriam.

Affiche à l'entrée d'un bureau des Lococotiers
Les structures grandissent, les équipes se développent, posant la question du devenir du lieu. – Photo Marie-Pierre Demarty

Questionnement aussi sur le devenir d’un lieu qui n’est pas encore – mais pourrait devenir – victime de son succès. « Les structures grossissent, souligne Noémie. Nous sommes passés de deux à quatre, Carton Plein aussi, et deux salariés ont été embauchés pour les Lococotiers. » Myriam complète : « Chaque projet qui se développe a besoin d’espaces de plus en plus importants. La radio aimerait pouvoir accueillir plus de monde dans la ‘Collective’. Carton Plein a besoin d’ateliers… Cela questionne sur la façon d’y répondre : doit-on envisager de déménager ? de nous agrandir ? Peut-on imaginer que les fondateurs quittent les lieux… ce qui signifierait que nous devons trouver des personnes et des projets aussi engagés et structurant pour prendre le relais…? »

« Ce que nous faisons ici n’est pas forcément reproductible. »

Une autre façon d’aborder la question est de contribuer à l’essaimage des initiatives et des bonnes pratiques. Les Lococotiers accueillent et soutiennent volontiers d’autres projets, que ce soit par le réseau des Crefad et des Tiers-Lieuses dans lesquels s’insère le projet ambertois, ou par interconnaissance ou rencontres localement. Exemples de ces fructueux échanges et accompagnements : la ferme collective Terre Rouge à Ambert, le tiers-lieu L’Hôtel des Voyageurs à Tours-sur-Meymont, des projets d’habitat partagé…

Même si Myriam prévient : « Ce que nous faisons ici n’est pas forcément reproductible. Chaque projet est différent car il se façonne en fonction des personnes, des besoins et des opportunités. Mais nous sommes un espace d’inspiration. »

Pour découvrir les Lococotiers, on peut consulter la page facebook, le site internet (en préfiguration pour l’instant)
ou passer sur place lors des permanences, chaque jeudi de 9h30 à 12h30.


Reportage réalisé le mardi 3 octobre. Photo de Une Marie-Pierre Demarty : les occupants du tiers-lieu réunis pour le repas en commun dans la cour.

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