Ecolo, fais-moi mal

Par

Damien Caillard

Le

Où l’on décortique la notion d’écologie “punitive”, sorte de Lex Luthor du Superman “écologie positive” – boomers et génération X comprendront 🙂 

“L’écologie punitive” : quelle drôle d’expression, quand on y pense. Comme si une partie des défenseurs de l’environnement voulaient sciemment punir le reste de la population. J’entends régulièrement cette expression dans les médias, les débats politiques ou lors de mes interviews. Elle est en général opposée à une “écologie positive”, qui ne fait pas mal, qui n’impose rien de contraignant.

Mané, Thecel, Pharès

Déroulons un peu cette pelote du “punitif”. J’y vois d’abord la notion de vengeance. L’écologie punitive semble induire une rancœur des écolos, et une supériorité morale (on fait le bien, vous faites le mal) qui autorise – tel un juge – le châtiment des individus reconnus coupables d’émission de gaz à effet de serre. Plus largement, la nature ayant été ravagée pendant des décennies par l’homme, elle serait en droit de se venger sur ses pollueurs. Et les écologistes punitifs en seraient son bras armé.

J’y vois aussi la notion de contrainte. C’est l’effet miroir évoqué en introduction : l’écologie punitive est le jumeau maléfique de l’écologie positive. Mais pourquoi ne peut-on pas se contenter de cette dernière, sac à papier ? Pourquoi est-on obligé de nous contraindre à ne plus manger de viande, à rouler en vélo, à ne plus construire de pavillon en banlieue ? (je caricature, un peu). N’y a-t-il pas de solution “douce”, voire qui accompagne le mouvement de nos vies normales pour l’adapter progressivement à une trajectoire “durable” – plutôt qu’une brisure nette et un changement radical de direction, tel un virage à 90 degrés ?

De la résistance des habitudes

Si on poursuit sur la métaphore de la voiture (qui, décidément, s’impose dans beaucoup de discussions sur l’écologie), force est de reconnaître que c’est un objet bien pratique et même agréable. Une petite maison sur roues : on est assis, au chaud, on a de la musique, des rangements pour ses affaires, la place pour des amis ou des bagages, et il suffit d’appuyer sur une pédale pour avancer. Quand le vélo est fatigant et exposé à la pluie, les transports en communs bondés ou en grève, etc. Être forcé de passer de la voiture à ses alternatives est donc une vraie contrainte, potentiellement punitive.

OUI MAIS la voiture est aussi une belle source de galères. Le coût de l’essence (de l’assurance, de l’entretien, sans parler de l’achat), la queue à la station (surtout en période de pénurie ou de peur de pénurie), le risque en conduisant, la concentration nécessaire, trouver une place pour se garer, se taper les bouchons et les autres conducteurs… La plupart de ces problèmes n’existent pas dans les autres moyens de transport. Tout de suite, on voit que se passer de la voiture (du moins, au quotidien) peut être source d’améliorations. Et je vous ai épargné les très nombreux impacts sur l’environnement naturel ou urbain.

Si on me force à me passer de ma voiture, est-ce donc objectivement une punition ? Au niveau du rapport gain/perte, ça se discute – et ça dépend de la situation de chacun. Non, j’ai l’impression que la punition réside dans le fait qu’on est forcé de changer ses habitudes. Là encore, on revient à des raisons endogènes, tapies au fond de notre cerveau reptilien, bien plus qu’à des causes exogènes.

Le jokari-boomerang climatique

Inversement, il faut reconnaître que ce qu’on appelle communément le “changement climatique” est un grand retour de bâton du système-terre. Les sécheresses, l’effondrement des populations d’insectes et les perspectives sur l’agriculture, l’érosion côtière accélérée, la fonte des glaciers, tout cela est un rouleau compresseur que nous, humains, et en particulier les hommes occidentaux depuis quelques siècles, avons initié. Disons qu’on l’a bien cherché. S’il y a punition (divine ? ou du moins gaïatesque, je ne sais pas si ce mot existe), elle est là, pas dans l’esprit revanchard des écologistes.

Mais, si la nature reprend ses droits sur l’humanité, cette dernière semble vouloir persister dans sa volonté de ne rien changer fondamentalement – de ne pas se punir elle-même en modifiant ses habitudes. Le 6 mars dernier, à Houston (Texas), a eu lieu le “Davos de l’énergie”, grand sommet international qui a consacré l’approche américaine pour “résoudre” le changement climatique : développement de l’industrie pétrolière et surtout gazière, en parallèle de formidables innovations technologiques tous azimuts sur la décarbonation, l’électrification, le stockage du CO2, etc. 

Les industriels sont évidemment très favorables à cette stratégie du gouvernement Biden – et probablement à la manœuvre – qui marginalise encore plus l’approche européenne (elle-même non exempte de nombreuses critiques, mais passons). Dans les articles relatant ce sommet, les écologistes adeptes d’une forme de modération, de sobriété, ou simplement d’une sortie des hydrocarbures, sont traités d’idéologues. On est toujours dans le champ lexical de la morale punitive. Rien ne change vraiment.

On peut pourtant se contraindre et l’accepter

Certes, la transformation de la société, son adaptation aux contraintes environnementales (que personne de sérieux, pour le coup, ne conteste vraiment), nécessite une “acceptabilité” – encore un mot clé. C’est mieux de faire quelque chose de son plein gré que contraint et forcé. La “dictature verte”, qui serait la transposition institutionnelle de l’écologie punitive, aurait toutes les chances de se planter.

Pourtant, quand une personne fume comme un pompier et développe un cancer du poumon, son médecin lui dira très probablement d’arrêter de fumer. Est-ce que le malade verra cette mesure comme une punition ? Certes, il s’agit de mettre fin très vite à une habitude fortement ancrée, liée à un plaisir évident pour elle (la cigarette). Mais la plupart des cancéreux en comprennent l’importance, et obtempèrent.

Ne pas le faire relève soit de l’absence de prise de conscience de la gravité du problème (“je peux bien continuer avec quelques clopes par jour, tout de même”). Ou bien, de la croyance qu’un traitement miracle à venir permettra de me guérir tout en continuant à fumer. C’est un peu ce qui se passe. Personnellement, je trouve ça hasardeux.

Image par Achim Scholty de Pixabay