A la conférence d’Arthur Keller, des coups de massue, des leviers locaux et une lueur d’espoir

Spécialiste des risques systémiques et conférencier, Arthur Keller était l’invité du CISCA dans une conférence donnée le 22 septembre dernier à l’école d’architecture de Clermont. Il a présenté au pas de charge sa vision d’un effondrement difficilement évitable, et les grandes pistes pour s’y préparer.


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Mon ressenti

Je suis un peu biaisé car j’aime beaucoup le propos d’Arthur Keller, que j’avais découvert lors d’une formation en 2019 et qui m’a inspiré dès le début de Tikographie. L’orientation de plus en plus « résilience territoriale » du média lui doit beaucoup.

Néanmoins, cet article me fait prendre un peu de recul sur ce qu’on pourrait appeler l’effondrisme, ou la collapsologie. Arthur s’en revendique-t-il ? Il parle peu d’effondrement, beaucoup plus de « descente énergétique et matérielle » potentiellement brutale, ce qui est assez proche. Disons qu’il est un lanceur d’alerte, que les dépassements répétés des limites planétaires vont entraîner bientôt des réactions en chaîne et qu’il pense que la société est loin d’être suffisamment préparée pour cela. J’en viens à le craindre aussi, mais je sais que c’est – psychologiquement – un cercle vicieux où on peut avoir tendance à s’auto-entraîner dans cette tendance, bien que plusieurs textes scientifiques et discours d’experts y abondent.

D’un autre côté, beaucoup de gens refusent d’évoquer la possibilité d’effondrement, parce qu’elle est anxiogène, parce qu’elle met à nu notre incapacité à vivre en harmonie avec la planète, parce qu’elle nous met face à notre propre finitude. Je lis des critiques (sur le discours d’Arthur ou d’autres « effondristes », mais aussi sur le principe d’effondrement – comme l’intéressant ouvrage « Le pire n’est pas certain – Essai sur l’aveuglement catastrophiste » de Catherine et Raphaël Larrère.

Surtout, j’essaie de mettre de la gradation dans ma vision de l’avenir, et dans ma lecture des lanceurs d’alerte comme Arthur Keller. Entre les Marseillais à Dubaï et Mad Max, il y a beaucoup de niveaux intermédiaires. Déjà, il est acquis que les effondrements (qui sont arrivés de nombreuses fois dans l’histoire, comme l’a étudié Jared Diamond dans « Collapse » – non exempt de critiques lui aussi) se produiront de manière variée selon les territoires et les niveaux de préparation. Certains « résisteront » mieux que d’autres, et pourront même maintenir un « niveau de vie » acceptable pendant longtemps.

Le plus important réside sans doute dans une question conclusive, que je laisse volontairement ouverte : l’effondrement est-il souhaitable ? Non dans le sens où, si la société n’est pas bien préparée, cela se passera de façon dramatique. D’un autre côté… l’histoire humaine a hélas prouvé que nous pouvons nous prendre en main radicalement et changer notre façon d’être, mais en passant par des crises graves. C’est un peu ce qui est arrivé au sortir de la seconde guerre mondiale : aurait-on pu mettre fin au nazisme et fonder les Nations Unies ou la Communauté Européenne sans cet épisode dévastateur ?

Je ne sais pas. Mais le modèle des crises-catharsis a toujours existé depuis qu’il y a de la vie sur Terre (la fin des dinosaures, etc.). Et si l’on considère qu’il est absolument capital de changer de modèle socio-économique pour préserver l’habitabilité de la planète, peut-être faut-il passer par là.

Ergo : rendons nos territoires résilients.

Damien

Les principaux points à retenir

  1. Spécialiste des risques systémiques, Arthur Keller livre plusieurs conférences partout dans le pays pour alerter sur l’effondrement global en cours et sur l’impréparation sociétale. Il propose aussi plusieurs pistes plus constructives liées à un changement d’approche et à la mise en place d’une vraie résilience territoriale. Le 22 septembre 2022, il était à l’école d’architecture de Clermont, invité par le CISCA.
  2. Arthur présente sa méthode comme étant la plus objective possible. Il fait référence aux principales études scientifiques mondiales, selon lui les plus largement acceptées et reconnues : courbes de Meadows, Grande Accélération, Stockholm Resilience Institute, et de nombreux autres organismes plus thématiques (suivi des ressources en eau, en minerais, de la biodiversité, etc.) dont il présente rapidement les résultats. Sa conclusion est sans appel : un effondrement systémique est en cours.
  3. Il poursuit par l’analyse plus détaillée des composantes du système-Terre, dans une logique systémique – il incite à ne pas voir les sujets en « silos » mais au contraire à les relier entre eux. Arthur évoque tour à tour ces composantes, de la lithosphère à la biosphère en passant par les océans, les sols, les glaces, etc. On voit que tous sont concernés, souvent de manière aiguë, et toujours en lien avec d’autres atteintes à l’environnement (les glaces fondent à cause du réchauffement, l’acidification de l’océan impacte la biodiversité, etc.)
  4. Son constat, en première partie, est donc alarmant. D’autant plus qu’il met l’accent sur l’inanité des concepts de développement durable ou de croissance verte censés répondre à cette urgence. Selon le conférencier, le cadre conceptuel général n’est pas bon puisque ces réponses restent dans une logique techniciste (réponse par l’investissement technologique) ou quasi individualiste (le découplage CO2/croissance qui n’est possible que dans de rares pays désindustrialisés, et parce que d’autres pays maintiennent leurs industries).
  5. Arthur évoque également les nombreuses limitations de notre psychologie : difficulté à voir les choses en systémique, « cerveau rationalisant plus que rationnel », préférence à soulager les symptômes plutôt que s’attaquer à la racine du mal… selon le conférencier, il faut revoir notre système de pensée tout autant que notre organisation socio-économique.
  6. Sa principale piste de solution réside dans la résilience territoriale, qu’il décrit dans la seconde partie de sa conférence. Celle-ci doit être évidemment systémique (prenant en compte toutes les composantes du système-Terre), localisée (sur un territoire à taille humaine) et inclusive (accueillant la diversité sociale et autour d’une gestion des communs). La société civile a ici pour mission d’expérimenter des solutions et de rassembler les acteurs locaux, y compris les plus précaires et les plus éloignés de ces sujets. Ensuite, les élus des collectivités doivent s’emparer des sujets et les « faire passer à l’échelle » en déployant services, règlementations et infrastructures adaptées.
  7. Enfin, pour toucher l’ensemble des publics concernés, Arthur incite à établir des partenariats avec des structures-relais déjà en place, car il est nécessaire de s’adresser à ces publics avec les bons référentiels culturels. De même, il propose de travailler les imaginaires et les projections, mais de le faire dans une logique d’encapacitation des individus, c’est-à-dire de développement de leur estime de soi, de leurs compétences et de leur confiance dans leur territoire – notamment via des chantiers participatifs, qu’il affectionne particulièrement. Enfin, il appelle à se méfier des solutions « spécifiques » qui ont l’air séduisant mais qui pourraient être contre-productives, et plutôt de jouer sur les valeurs (certaines étant à ringardiser, d’autres à valoriser).
  8. Un modèle pour agir et développer la résilience d’une communauté : une étoile à cinq branches présentant des profils d’action à déployer, de l’Inspirateur au Faiseur en passant par le Penseur, l’Organisateur et le Facilitateur. Il est présenté en toute fin d’article et peut être appliqué dans la structuration d’un groupe engagé dans la résilience territoriale.

L’intervenant : Arthur Keller

Ingénieur, écrivain, conférencier, spécialiste des risques systémiques, des nouveaux récits et de la résilience territoriale


Ingénieur de formation (astronautique, communication satellitaire), Arthur est également diplômé de l’Institut de relations internationales et stratégiques. Dans les années 2010, il s’oriente sur les imaginaires de l’avenir en se basant notamment sur les travaux de Meadows.

Développant l’usage des récits dans la projection sociétale face à l’urgence écologique, il participe à la réalisation de web-séries, d’ouvrages et surtout donne de nombreuses conférences partout en France. En septembre 2022, il est passé à Clermont à l’invitation du CISCA.

Arthur est aussi administrateur d’Adrastia, association travaillant sur l’anticipation du déclin de la société thermo-industrielle. Il accompagne également certaines agences publiques comme le Cerema ou l’ADEME sur les questions de résilience territoriale.

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Crédit photo : Damien Caillard, Tikographie

La structure : le CISCA

Centre de recherche, de développement et de transfert en innovations sociales, principalement dédié aux questions de résilience territoriale sur le Puy-de-Dôme


Créé à l’interface des collectivités territoriales, des acteurs socio-économiques du territoire clermontois élargi, et de la recherche académique, le CISCA se consacre à la question de la transformation sociale et sociétale. Son but : « construire des interfaces » entre les acteurs du territoire, notamment en jouant un rôle de « traducteur » permettant l’élaboration de stratégies communes.

Son mode d’action consiste à accompagner les acteurs territoriaux par le transfert de connaissances ou de compétences (en somme de l’existant à déployer) et/ou de la recherche et le développement (autrement dit de la production de connaissances et d’outils d’ingénieries appliqués).

Depuis 2019, à l’initiative notamment de Clermont Métropole, le CISCA déploye progressivement un dispositif de construction de la résilience territoriale. L’objectif est d’accompagner, par le Programme de R&D Transitions et Résiliences (de 3 ans) les collectivités et EPCI du territoire à faire dialoguer acteurs publics et privés (dont les entreprises) dans une logique de prise en compte de l’urgence environnementale et de définition d’une stratégie pragmatique et collective de résilience.

Ce programme de trois ans est précédé d’un « pré-programme » de 6 à 9 mois conçu pour introduire le sujet de la résilience auprès des acteurs des collectivités concernées – élus et techniciens en priorité.

En février 2022, le CISCA comporte six salariés pour un budget de fonctionnement de 300 000 €, principalement assuré par les cotisations des adhérents. Son C.A. est structuré notamment autour de trois co-présidents : Mathias Bernard (UCA) qui représente les acteurs de la recherche, Marion Canalès (Clermont Métropole) pour les collectivités et Jean-Luc Berlot (Sens9) pour les acteurs socio-économiques. Il compte 23 adhérents, 10 thèses en cours et 30 projets de recherche-action.

Visiter le site web du CISCA
Ecrire un mail au CISCA : coordination@cisca.fr


Petite auto-promo : le premier livre édité par Tikographie sur la transition écologique en Auvergne

J’avais déjà vu Arthur Keller. C’était en 2019, lors d’une formation que j’avais pu suivre à Cergy. Arthur y déroulait un discours similaire, peut-être moins avancé sur les solutions locales, mais partant du même constat : notre société et notre économie ne tiendront pas la route face aux limites planétaires qu’elles dépassent depuis 50 ans.

Il est vrai que ses propos m’avaient marqué, à l’époque. Je travaillais à monter Tikographie, et je souhaitais m’acculturer aux principaux enjeux. Arthur parlait effondrement, et il est d’ailleurs un des conférenciers les plus reconnus en France sur le sujet. Je pense que c’est grâce à lui que j’ai intégré dans mon “logiciel” la notion de résilience territoriale.

Pour autant, je suis resté sur ma faim, en 2019 comme aujourd’hui. Sans doute à cause du format de la conférence, courte et dense, qui ne permet que d’évoquer des pistes générales pour développer cette résilience. Je sais également qu’Arthur Keller est critiqué par plusieurs personnes, probablement comme tout expert qui s’attaque au système existant et qui annonce des jours sombres (demain) et peut-être meilleurs (après-demain).

Organisée par le CISCA, la conférence s’est tenue dans l’école d’architecture de Clermont. Le couloir d’accès à l’auditorium proposait une exposition sur les travaux de recherche en cours du CISCA autour de la résilience territoriale / Crédit photo : Damien Caillard, Tikographie

Voici ma propre narration synthétisée – et analytique – de cette conférence que j’ai suivie avec attention. J’ai également pu m’entretenir une quinzaine de minutes avec Arthur, sur la question de l’action locale – son interview est disponible ici. Enfin, le Connecteur publiera sous peu la captation vidéo de cette conférence. J’espère en tous cas vous livrer un regard à la fois engagé et critique  ; je vais faire de mon mieux.

Lire l’entretien : Pour Nicolas Duracka, le CISCA doit « valoriser et mettre à disposition les solutions existantes »

La méthode : objective, si possible

Toute la première partie (qui paraît longue tant elle est “lourde”, de sens) porte sur le constat de la situation. En deux mots, de l’urgence écologique. Probablement pour donner plus de poids à sa seconde partie sur les solutions, Arthur revient sur les très nombreux “dépassements” de limites planétaires que notre système socio-économique a engendré.

Mais le conférencier se défend de toute opinion. Pour lui, ce sont des faits qu’il énumère, en se basant sur “les études les plus consensuelles, parmi les chercheurs des domaines étudiés”. Dans une série de slides introductives, on retombe sur des schémas que la grande majorité du public connaît : les courbes de Meadows, la Grande Accélération, les limites planétaires du Stockholm Resilience Institute … on a d’ailleurs intérêt à être familiarisé avec ces sujets car Arthur les brosse à grands traits – sauf le travail de Meadows sur laquelle il s’attarde, cela étant la seule projection qui nous donne une échelle de temps.

Infatigable conférencier, présenté comme « expert des risques systémiques », Arthur parcourt les villes de France, délivrant des conférences-marathon au pas de charge. Mais il a su passer un peu de temps avec nous (CISCA, médias, participants) et reste disponible pour creuser ces sujets / Crédit photo : Damien Caillard, Tikographie

On est donc fortement tenté de le croire, d’ailleurs je le crois et je ne suis pas le seul. Mais je sais aussi que l’ont peut orienter son propos, parfois sans le savoir, en ne citant que les études qui le corroborent. Je ne pense sincèrement pas qu’Arthur l’ait fait, mais en tous cas nous n’apprenons rien de bien nouveau dans cette introduction qui est surtout un échauffement pour notre conférencier.

Donc, sa conclusion : “ça suffit pour voir qu’on est dans la merde”. Le ton est donné, on va parler effondrement. 

50 années de dépassement des limites

S’ensuit une “analyse objective du système-Terre”. En préambule, Anne-Lise Rias du CISCA (qui a organisé la conférence) a présenté Arthur comme étant “spécialiste en analyse systémique”. Pour rappel, et pour faire court, il s’agit de s’intéresser aux liens entre les sujets, plutôt que de les voir de manière silotée. Nous allons donc passer en revue, de manière rapide, transverse et un peu frustrante, les multiples impacts constatés sur ce “système-Terre” qui nous supporte.

Arthur précise tout de même son cadre d’analyse : là aussi, on reste dans le connu. Les limites planétaires déjà évoquées sont une contrainte physique que l’on peut, dans une certaine mesure, repousser… mais pas indéfiniment, et en tous cas avec une certaine résistance. “Dans le monde réel, il y a une limite à la capacité qu’on a à repousser la limite”, selon Arthur. Relisez cette phrase calmement et vous comprendrez (j’ai mis un peu de temps aussi).

Un système-Terre avec une biocapacité forcément limitée

On en vient à la notion de dépassement planétaire. “Pas de croissance infinie dans un monde fini”, assène Arthur. La phrase est connue mais elle prend plus de sens sous le regard des courbes où l’on voit (schématisé) la réaction d’un système limité face à une “empreinte” trop forte. C’est en effet la “biocapacité”, ou la capacité du système-Terre à encaisser la pression de l’humanité, qui est en jeu. Des ressources en quantité finie (ou de plus en plus dures à trouver/exploiter), des cycles naturels d’épuration complètement dépassés, et le “jour du dépassement” arrive de plus en plus tôt chaque année. “La courbe de l’empreinte repasse toujours sous la courbe de biocapacité, quoi qu’on en fasse”, prévient le conférencier. “Et ce n’est pas une question de volonté politique, de mobilisation citoyenne ni de technologie”. C’est une contrainte physique.

Arthur Keller a passé un peu de temps sur les courbes de Meadows que l’on voit sur l’écran, car elles sont selon lui les seules qui nous projettent dans le futur proche de manière plausible / Crédit photo : Damien Caillard, Tikographie

Le constat : c’est la cata

On entre alors dans le détail de ces dépassements, que je vais justement vous passer car vous avez compris l’idée. De quoi est composé le “système-Terre” étudié par Arthur Keller ? On égrène en quelques slides une “sphère” après l’autre : lithosphère (les ressources minérales et souterraines), hydrosphères (océans et eau douce), cryopshère (glaces et neiges), atmosphère (ça on connaît), biosphère, pédosphère (les sols et leurs habitants)… 

Dans la logique systémique, tous sont impactés de manière croisée. Parfois, Arthur s’attarde sur un sujet qui semble le passionner davantage, comme la lithosphère (alors que la cryosphère n’est citée que très rapidement). Les graphiques côtoient les images choc, les conclusions rapidement enchaînées et les projections apparemment irréalistes (“Patrick Pouyanné, PDG de TotalEnergies, dit qu’il faut développer deux fois la capacité de production de l’Arabie Saoudite d’ici 2025 pour répondre à la demande”).

La transition énergétique a commencé, mais elle ne va pas aller au bout. Car on manquera de choses essentielles pour la mener à bien.

Arthur Keller

Le rythme tourbillonnant d’Arthur donne un peu mal à la tête. D’autant plus que, même si on connaît la vue d’ensemble, chaque diapositive est dure à encaisser. Notre conférencier, en tous cas, détaille les éléments scientifiques autant qu’il critique la réponse “techniciste” encore en vigueur. “La transition énergétique a commencé, mais elle ne va pas aller au bout. Car on manquera de choses essentielles pour la mener à bien” comme le pétrole et le cuivre, estime-t-il.

En gros, le message ici est à comprendre en deux temps. D’abord, une pénurie d’énergie (de pétrole, surtout) et de matières premières (des minerais clé) qui se rapproche à grands pas. Arthur rappelle par exemple que le train électrique c’est très bien, mais qu’il faut de toute façon beaucoup de pétrole dans les machines qui fabriquent les rails, les wagons, les motrices, et qui installent le tout. Il fustige aussi des comportements qu’il estime irresponsables vis-à-vis de ces ressources (au niveau sociétal/urbanistique), comme l’utilisation d’eau potable dans les WC. “Des solutions existent (pour récupérer les urines et relancer le cycle du phosphore) mais cela représente des milliards d’euros d’investissements dans les réseaux urbains !”.

Pour appuyer son propos, Arthur diffuse plusieurs photos choc, très marquantes. La vitesse globale de défilement (surtout pendant la première partie) donnait un peu le tournis / Crédit photo : Damien Caillard, Tikographie

Le second temps de ce constat déprimant porte sur les êtres vivants. “La vie sur Terre est en train de s’effondrer”, rappelle-t-il, en citant le chiffre de 68% de taux de déclin observé en moyenne parmi les espèces. “Et on en fait partie !” : ce leitmotif reviendra à plusieurs reprises. L’homme, partie intégrante de la nature, ne peut échapper longtemps à ces contraintes physiques. Autrement dit, il scie la branche sur laquelle il est assise. Sur le climat : “50 degrés plusieurs jours par été dans certains pays ? Les hommes pourront s’en sortir. Mais pas les arbres, la faune ou les récoltes.” Si la nature peut s’adapter sur le long terme, l’accélération du changement climatique est trop rapide pour elle.

Lire l’entretien : « En Auvergne, la biodiversité est en régression significative », analyse Christian Amblard

Des concepts dépassés

La première partie touche à sa fin, et la salle écoute dans un silence de plomb. Arthur revient quelques instants sur les réponses du capitalisme libéral à cette crise écologique. On connaît le développement durable depuis les années 1990 : il se prend une bonne baffe avec Arthur, qui définit la durabilité comme le “maintien au cours du temps de la quantité de capital”. Par exemple, on coupe des arbres et on en fait des planches, il n’y a pas destruction mais transformation du capital (si j’ai bien suivi).

Développement durable comme croissance verte sont présentés comme des concepts dépassés

Cette incursion dans les concepts économiques est intéressante mais, là aussi, trop rapide pour nos pauvres cerveaux éco-anxieux. S’ensuivent d’autres mandales distribuées à la technologie (“la technique ne peut résoudre qu’un problème technique, pas systémique”) et à la croissance verte (“le découplage émissions de CO2/croissance économique ne fonctionne que dans certains pays riches, désindustrialisés, et uniquement parce que d’autres pays ne peuvent pas le faire”, autrement dit parce que les usines polluantes sont situées ailleurs).

Donc donc donc … pas la peine d’espérer trouver des solutions dans les grand-messes actuelles pour l’écologie, estime Arthur. “Le cadre conceptuel général est mauvais”, et il faut oublier les RSE, les COP, les Green Deal européens qui ne font que des arrangements cosmétiques, en tous cas qui ne questionnent pas le système en profondeur.

Lire l’entretien : Pour Géraud Dorchies, « quand la RSE n’est pas sincère, elle finit par se retourner contre l’entreprise. »

Notre cerveau mal fagoté

Mais ce n’est pas fini ! Nous pensions nous en sortir en tant qu’individus, restent les arguments liés à la psychologie humaine – en tant qu’atomes sociaux. La première critique d’Arthur porte sur notre incapacité à voir les choses en profondeur, à prendre du recul. C’est l’appel à la vision systémique évoquée dès le début de la conférence. Maintenant qu’on est à la mi-temps, c’est le focus sur la différence entre un symptôme et une maladie.

Si on continue à traiter chaque symptôme en silo, on risque de les aggraver. Il faut voir les choses de façon systémique !

Arthur Keller

Prenons la décarbonation, commence Arthur. “C’est un médicament. Il soulage un symptôme – trop de CO2 dans l’atmosphère – mais le cancer sera toujours là”, précise-t-il. Plus largement, le “changement climatique” est un des multiples symptômes de notre société malade. “Si on continue à traiter chaque symptôme en silo, on risque de les aggraver. Il faut voir les choses de façon systémique !” martèle le conférencier.

D’autres arguments intéressants ont suivi, comme le fait que l’homme “n’est pas rationnel, mais rationalisant” (selon le psychologue Elliot Aronson – sinon, la société aurait tout de suite pris les mesures contingentes qui s’imposent). Ou que “la fonction exponentielle n’est pas bien comprise par le cerveau humain”, poursuit Arthur. Bref, on comprend qu’il va falloir nous mettre un bon coup de pied aux fesses pour que l’on se sorte de là. 

Lire l’entretien : « Le changement est inconfortable pour le cerveau » selon Delphine Py

Les (pistes de) solutions

Dans cette seconde partie, qui nous apparaît plus resserrée que la première, Arthur Keller évoque ce qu’il considère comme les “vraies” solutions – par rapport aux impasses que sont la croissance verte ou le développement durable, donc. Il revient d’abord sur la nécessité de voir les choses en systémique (c’est sa marque de fabrique), “car cela change fondamentalement la nature de la problématique, et des réponses que l’on peut apporter”, précise-t-il.

Pourquoi un tel changement ? Parce qu’il constate d’abord une focalisation sur le climat et les gaz à effet de serre, au détriment des autres éléments du système-Terre. “Dans le meilleur des cas, l’approche est multi-disciplinaire”, estime Arthur. Ce qui revient à “juxtaposer des silos”. La systémique offre une vraie logique transverse, sans doute moins facilement appréhendable au début, mais qui permet de mieux répondre à la problématique d’ensemble.

Un plaidoyer pour la vision systémique et une nouvelle approche des risques

Le second changement de paradigme qu’il nous recommande concerne la vision des risques. Dans l’approche classique, ces derniers sont conçus comme limités dans le temps, avec une réponse qui consiste à “retourner à la normale [pour] maintenir le système” selon Arthur – le meilleur exemple étant le fameux plan ORSEC.

Un public (très) majoritairement blanc, éduqué, souvent CSP+ … et de nombreuses chaises vide malgré une affiche marquée « complet » : il reste du chemin à faire dans la sensibilisation / Crédit photo : Damien Caillard, Tikographie

A la place, il nous recommande un approche de résilience systémique (forcément), résumée ainsi : “fabriquer une capacité d’auto-réorganisation spontanée des gens sur les territoires, en cas de rupture de continuité massive et prolongée”. Les logiques à l’œuvre sont collectives, inclusives, culturelles… des dynamiques que seuls les citoyens peuvent expérimenter et activer aujourd’hui.

Pour ce faire, une répartition concertée des rôles et des répétitions pré-crise sont nécessaires. Mais aussi des chantiers participatifs, sur lesquels insiste le conférencier ; ces derniers sont un très bon moyen de diversifier les compétences de chacun et de brasser les profils sociétaux au service d’une cause commune. In fine, ils renforcent la confiance dans la résilience du système, évitant la perte de repère et la panique inhérente à des crises non préparées.

Une articulation société civile-collectivités

Mais pourquoi l’échelle locale est-elle si importante ? Quelle logique d’action entre les acteurs constitués, comme les collectivités et les structures institutionnelles d’une part, et la société civile (regroupant les citoyens et les associations) d’autre part ? Je vous propose de lire ce petit échange que j’ai pu avoir avec Arthur Keller en amont de sa conférence. Il y résume bien son approche, avec l’énergie de la mobilisation (je serais tenté de dire du désespoir).

Lire l’entretien (court, promis) avec Arthur Keller : Pour Arthur Keller, la résilience, “c’est au niveau local que ça se passe”

On comprend mieux ses appels à la mobilisation citoyenne pour des expérimentations locales, à petite échelle, et dans le cadre d’une gestion des communs. Mais ça ne se fait que dans le cadre d’une résilience territoriale systémique, permettant de maintenir quelques services vitaux comme l’eau, l’air, l’énergie ou l’alimentation. “Si l’essentiel est plus ou moins garanti, on respire et on peut tenter des choses” résume Arthur. Il y a donc à la fois de la gestion/prévision et de l’expérimentation/exploration.

Ce qui m’a particulièrement intéressé est l’articulation qu’il propose avec les acteurs constitués du territoire, collectivités en tête (mairies, communautés de communes notamment). Là, Arthur évoque le nécessaire “passage à l’échelle” des initiatives locales pour les concrétiser sous forme d’infrastructures publiques, et ainsi les rendre accessibles à tous. 

Si l’essentiel est plus ou moins garanti, on respire et on peut tenter des choses

Arthur Keller

Une approche qui m’a semblé réaliste puisqu’elle ne se limite pas à des expérimentations micro-locales, même si ce transfert bottom-up n’est pas sans risquer de la perte en ligne. Néanmoins, la conférence arrive à son terme à ce moment, et il manque quelques exemples inspirants ou bonnes pratiques pour réussir cette grande mayonnaise. Ou peut-être qu’il n’y en a pas encore…

Reste la question des domaines d’activité concernés. Dans une bonne logique systémique, la résilience s’y applique de manière transversale. Arthur cite, un peu rapidement, une “production énergétique nationalisée, voire localisée”, une “offre de mobilité rurale collective et peu émissive”, une “réindustrialisation au niveau locale” qui risque, reconnaît-il, de susciter de vives oppositions puisque la pollution sera aussi relocalisée. Et, enfin, “un réaménagement foncier et agricole : plus de main-d’oeuvre, une diversification des productions, une spéculation tenue à l’écart” et le recours généralisé à l’agro-écologie.

Des imaginaires inclusifs

Le dernier point défendu par Arthur fait écho à la composition de l’assistance : “allons voir des gens pas comme nous ! Sortons de notre bulle !”, nous exhorte-t-il. “Il faut inclure les maillons les plus fragiles de la chaîne sociale” dans ce mouvement de résilience territoriale systémique. C’est absolument nécessaire pour ne laisser personne hors du nouveau modèle à développer, et pour s’assurer de la cohérence de la réponse sociale lors de la descente énergétique.

Mais comment toucher ces publics très variés ? Comment leur propager l’information et les sensibiliser ? C’est probablement le plus difficile, admet Arthur. “Aller sur le terrain, nouer des alliances avec des acteurs-relais, et parler aux gens. On ne peut pas les mobiliser si on a des référentiels culturels différents”, conclut-il. J’en viens à penser aux nombreuses structures sociales ou médias qui agissent auprès de populations marginalisées par rapport à ces enjeux : peut-on les mobiliser pour faire passerelle et toucher le plus de monde possible ? 

On ne peut pas mobiliser les gens si on a des référentiels culturels différents

Arthur Keller

Revenons enfin quelques instants sur la notion d’imaginaires et de référentiels culturels, que vient d’évoquer Arthur. “La plupart des gens se projettent dans un nouveau eux-mêmes” plutôt que dans un récit sociétal différent, prévient-il. La clé, ici, serait double. D’une part, “l’empowerment”, disons l’encapacitation des individus pour changer leur existence, par les compétences techniques, la confiance locale et l’estime de soi. 

D’autre part, la “ringardisation de certaines valeurs actuelles” contre-productives pour le système-Terre, et leur remplacement par un nouvel ensemble de valeurs bénéfiques. C’est le moyen d’éviter le piège des “choses inspirantes mais fausses en tant que solutions”. Autrement dit – de ce que j’en ai compris, du moins – ne pas se positionner uniquement au niveau des “solutions” mais plutôt au niveau des valeurs, donc de l’imaginaire. Pour reprendre les propos de Claire, participante à la conférence : “valoriser des comportements et en ringardiser d’autres, cela aide à transformer des situations”.

Lire l’entretien : L’art de transcender l’existant par les imaginaires, selon Rosalie Lakatos

De l’énergie positive pour aller plus loin

En conclusion, je suis reparti très motivé par cette rencontre, mais avec l’impression d’avoir entrevu des pistes sans pouvoir les explorer. Certes, c’est à chacun de nous de faire notre propre chemin, mais compte tenu du public déjà sensibilisé, il aurait sans doute été plus intéressant de faire très court sur le constat de la situation, et plus long sur les bonnes pratiques de la résilience territoriale.

Peut-être que le propos était trop technique, même si je ne l’ai pas ressenti de cette façon. L’énergie, presque sous forme d’appel à l’aide d’Arthur, était palpable. Mais la vitesse du propos, l’enchaînement des diapositives souvent lourdes de signification comme de graphiques, ne laissait que peu de place à l’affectif. Et pourtant : “J’aurai aimé qu’il tire un peu plus le fil de ce que [la descente énergétique] veut dire (…) pour les gens dans leur vie” estime Alizée, participante. “pour que ça percute un peu plus dans les émotions et ressentis.”

La solution, c’est déjà regarder autour de chez soi les gens qui font des choses, qui construisent.

Xavier, participant à la conférence

Néanmoins, une des diapositives les plus utiles sera celle de l’étoile du positionnement. Elle décrit, sur ses cinq branches, des profils d’action variés (Inspirateurs, Faiseurs, Penseurs, Organisateurs et Facilitateurs) à combiner pour réaliser la résilience territoriale. Citons Pierre, autre participant que j’ai pu interviewer à la sortie : “Cette étoile me positionne par rapport à une grille si je veux faire des choses sur mon territoire. (…) Elle me permet d’y identifier les compétences pour agir.”

L’étoile décrivant cinq fonctions-clé pour un écosystème territorial résilient. A chacun de se positionner sur une ou plusieurs d’entre elles. C’est un des outils les plus utiles de cette conférence, mais on aurait aimé aller plus loin / Crédit photo : Damien Caillard, Tikographie

Reste à toucher le plus de monde possible. Ce soir, toutes les places (gratuites) étaient parties en ligne, un gros “complet” barrait l’affiche placardée dans l’entrée de l’école d’architecture. Pourtant un tiers de la salle était vide. Comment embarquer sur ces sujets d’importance vitale ? Je cède la parole à Xavier, dernier de mes participants interviewés en sortie, qui nous apporte un peu d’énergie positive pour terminer : “La solution, c’est déjà regarder autour de chez soi les gens qui font des choses, qui construisent. (…) [Cette conférence] me remotive pour en parler autour de moi. Si tu le fais même aux gens que tu croises dans la rue, tu te rends compte que les gens sont curieux, ouverts, et parfois qu’ils pensent déjà comme toi. La base de tout, c’est le lien social qu’on a perdu à cause de la télé, d’internet, du confinement…

Aller plus loin (ressources proposées par Arthur) :
En général, les travaux du Post Carbon Institute
En particulier, les ouvrages suivants (en anglais): « Power : limits and prospects for human survival » de Richard Heinbert (2021)
et « The collapse of complex societies », de Joseph Tainter (1988)

Reportage réalisé lors de la conférence du 22 septembre 2022 à l’école d’architecture de Clermont-Ferrand. Crédit photo de Une : Damien Caillard, Tikographie