Soli’doume, le pari d’une sécurité sociale alimentaire adossée à la monnaie locale du Puy-de-Dôme

Angèle Dransart et Quentin Dabouis font partie de l’ADML63, l’association qui pilote la doume – monnaie locale du Puy-de-Dôme. Ils reviennent sur leur projet majeur de cette rentrée, axé sur la précarité alimentaire.


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Mon ressenti

Je parle sans doute peu de « transition sociale » dans Tikographie, mais il s’agit bel et bien d’un enjeu aussi capital que la transition écologique – à laquelle on l’associe bien souvent. La différence réside sans doute dans les limites physiques qui s’imposent peu à peu à nous en écologie, tandis que les aspects sociaux sont encore basés sur des choix politiques ou sociétaux.

Ici, le sujet traité par Soli’doume est pourtant très intéressant… parce qu’il croise les questions d’alimentation (donc de santé publique mais aussi de modèle de production et de distribution) avec celles de la précarité et de la solidarité. J’ai notamment été marqué par la question des habitudes de consommation, qui sont sans doute un des plus grands freins au changement.

L’initiative portée par l’ADML63 et présentée ici par Angèle et Quentin mérite toute notre attention. Au moins parce que le Puy-de-Dôme semble en avance sur le sujet – sans pour autant avoir déployé un dispositif complet – grâce à l’adossement du Soli’doume naissant sur la doume déjà en place.

Damien

Les principaux points à retenir

  1. Issu de la réflexion du sociologue Bernard Friot, le concept de « sécurité sociale alimentaire » vise à mutualiser les revenus d’une cotisation et à flécher le résultat sur les dépenses alimentaires de qualité, évitant notamment la grande distribution ou la malbouffe. Ce dispositif a suscité beaucoup de débats sur son principe, mais aussi sur son application, jugée difficilement expérimentable.
  2. Sur le Puy-de-Dôme, l’idée d’une contribution alimentaire solidaire a néanmoins séduit l’association ADML63, qui porte la monnaie locale « la doume« . Cette monnaie est sans doute une bonne base de départ, puisqu’elle circule depuis quelques années et a conventionné, via une charte précise, de nombreux producteurs et distributeurs de produits alimentaires écologiques, de qualité (et locaux, forcément). Avec Soli’doume, l’ADML63 souhaite mettre la qualité de l’alimentation de proximité à la portée de tous et notamment des plus précaires.
  3. Une première version en 2019-2020, appelée « bonus social écologique », avait cependant fait long feu. Elle a permis d’identifier le public étudiant comme étant une première « cible », facile à embarquer. Mais elle a aussi montré le risque d’une dépendance à une subvention limitée dans le temps, et la difficulté de modifier les habitudes d’achat alimentaire, notamment en grande surface.
  4. En 2022, le projet Soli’doume se lance sur des bases différentes : toujours adossé à la doume, il fonctionne sur le volontariat avec des adhérents appelés à cotiser mensuellement de 20 à 70 €. L’ensemble récolté est réparti à parts égales aux bénéficiaires. Ce dispositif est donc plus équitable, mais aussi plus indépendant des subventions, même si le FDVA [Fonds de Développement de la Vie Associative] l’aide au lancement. Enfin, il requiert une informatisation plus poussée à travers l’usage des « e-doumes », l’équivalent numérique de la doume.
  5. Lancé à l’occasion de la Clermont Innovation Week 2022, Soli’doume est entré en septembre dans une phase d’expérimentation avec une vingtaine de participants. Le dispositif est lancé par l’ADML63 et le Cresna, qui a réalisé des études sur le changement de comportements alimentaires auprès des étudiants. Le but est d’avancer progressivement, avec des partenaires comme Lieutopie, l’épicerie Esope ou encore la Mission Locale. Des ateliers facultatifs sont proposés aux participants pour faire évoluer en douceur leurs habitudes.
  6. La réponse des acteurs institutionnels est pour l’instant plus réservée. L’Université Clermont Auvergne serait un partenaire idéal pour toucher le monde étudiant de manière efficace, mais seule une approche indirecte – via les associations étudiantes par exemple, ou en sensibilisant à l’intérêt de la doume pour les collaborateurs – semble fonctionner. Quant à l’univers politique, quelques marques d’intérêt et soutiens ont été manifestés de la part du Conseil Départemental, de la Métropole ou de Bio63. Mais l’équipe de l’ADML63 a conscience qu’elle doit faire ses preuves, pour commencer. Elle vise d’ailleurs, à terme, une gouvernance partagée pour Soli’doume, et appelle les partenaires à se saisir du projet.

L’intervenante : Angèle Dransart

Chargée de gestion à l’association ADML63 – la doume


Angèle est arrivée comme bénévole à la doume (association ADML63) en 2016. Elle est une des chevilles ouvrières de l’association, basée à son siège à Clermont et très active sur son déploiement, en particulier sur le projet Soli’doume lancé en 2022. Elle est salariée de la structure depuis fin 2018

Contacter Angèle par e-mail : contact [chez] adml63.org

Crédit photo : Angèle Dransart (DR)

L’intervenant : Quentin Dabouis

Membre de la coordination Alternatiba63 ; membre de l’ADML63 sur le projet Soli’Doume ; participant au Jardin Partagé de Fontgiève


Enseignant-chercheur en langues étrangères à l’Université Clermont Auvergne, Quentin a rejoint Alternatiba 63 en septembre 2018. Si l’association ne dispose pas formellement de président, il est un des administrateurs pouvant aisément s’exprimer en son nom.

En 2021, il rejoint l’association ADML63 qui porte la monnaie locale « la doume« . Il y participe au projet Soli’doume, de sécurité sociale alimentaire, qu’il parvient à mettre en place en 2022 (expérimentation en cours à partir de septembre 2022).

Il est aussi membre actif au Jardin partagé de Fontgiève, près des tours de Galaxy entre Clermont et Chamalières.

Crédit photo : Quentin Dabouis (DR)

La structure : ADML 63 / La doume

Association développant la monnaie locale complémentaire sur le Puy-de-Dôme, et porteuse de projets connexes tels que Soli’doume


Elaborée à partir de 2011, la doume est une « monnaie locale complémentaire » portée par l’association ADML63 [Association pour le Développement de la Monnaie Locale du Puy-de-Dôme]. C’est une véritable monnaie, sous forme de billets mais aussi électronique, qui permet d’acheter des produits dans de nombreux magasins et services référencés dans le Puy-de-Dôme. La valeur d’échange est de 1 doume pour 1 euro.

Le principe est cependant de limiter la circulation de la monnaie à un territoire – ici le département – et de la conventionner, à travers une charte détaillée, auprès d’acteurs économiques qui respectent des valeurs écologiques, sociales et solidaires. Cela permet notamment d’éviter la perte de richesse sur le territoire et la spéculation financière. A ce jour, près de 1000 personnes utilisent la doume chaque année, et plus de 300 prestataires sont référencés – principalement dans le domaine alimentaire.

La doume est basée à Clermont mais fonctionne avec des groupes locaux autonomes, au nombre de 13 sur le département. Ce sont plus de 222000 doumes qui sont actuellement en circulation.

Enfin, l’ADML63 développe des projets connexes, s’appuyant sur la doume. Le principal d’entre eux est Soli’doume, lancé en 2022 (en phase d’expérimentation en septembre) et visant à déployer un système de sécurité sociale alimentaire, à destination des personnes précaires.

Voir le site web de lassociation ADML63
Voir le site web de la doume


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Quel est le principe de la “sécurité sociale alimentaire” ?

Quentin : En France, cela part des interventions de Bernard Friot, sociologue et économiste. Il propose que chaque personne reçoive, tous les mois, 100 ou 150 euros pour l’alimentation. Ce dispositif serait financé par des cotisations sur la valeur ajoutée nationale. 

En aval, seuls certains types de distributeurs ou de producteurs seraient conventionnés, notamment pour contourner la grande distribution et éviter la “malbouffe”. Ce dispositif, théorique, a suscité beaucoup de débats, notamment sur ce dernier point : faut-il exclure les grandes surfaces ? A-t-on vraiment le droit de dire aux gens ce qu’ils peuvent manger ?

« La sécurité sociale alimentaire a suscité beaucoup de débats »

Quentin Dabouis

Angèle : le projet porté par Bernard Friot s’entend à l’échelle nationale. Mais il était, en fait, impossible de l’expérimenter, même en local. Personne – sauf l’Etat – n’avait l’autorité d’imposer un tel système. Il y a donc eu des dispositifs mis en place sur la base du volontariat, comme dans la Métropole de Lyon. Ailleurs, dans certaines AMAP [Associations pour le Maintien de l’Agriculture Paysanne], la tarification est différenciée selon les revenus.

Intervention de Bernard Friot sur la chaîne Youtube Thinkerview. Le penseur y expose sa vision du revenu universel

Pourquoi lancer un projet sur le Puy-de-Dôme, dans ce cas ?

Quentin : l’idée de Soli’doume est de se baser sur la doume, la monnaie locale du Puy-de-Dôme. Celle-ci dispose déjà d’une forme de conventionnement, puisqu’elle n’est utilisable que chez certains professionnels respectant une charte de valeurs écologiques et sociales. En outre, s’appuyer sur une monnaie locale permet d’en amplifier les bénéfices sur l’économie de proximité, comme le prouve ce rapport du mouvement SOL

Angèle : l’enjeu, c’est la qualité de l’alimentation. Or, la doume veut déjà mettre la qualité à portée de tous, en privilégiant les produits locaux. Le problème est que le bio et le local ne sont pas suffisamment accessibles. Nous voulons avancer sur ce sujet avec Soli’doume.

« L’enjeu de Soli’doume, c’est la qualité de l’alimentation »

Angèle Dransart

Plus largement, ce projet s’inscrit dans un mouvement général de remise en question de l’aide alimentaire. Aujourd’hui, bien que partant d’une bonne intention, elle sert surtout aux industriels qui défiscalisent leur surproduction. Résultat : on en vient à produire plus de “malbouffe” pour la donner aux associations et aux personnes précaires, avec un gain fiscal à la clé !

Mais il faut toujours se demander si les gens veulent vraiment de la qualité, ou “juste de quoi manger”, comme on nous dit souvent. Le Cresna, notre partenaire initial sur Soli’doume, réalise en ce moment une étude portant là-dessus auprès des étudiants clermontois.

Il y a eu une “préfiguration” de Soli’doume, voici quelques années …

Angèle : en effet, sur 2019-2020, nous avions monté un premier projet de “bonus social à la conversion”. Avec une subvention du FDVA [Fonds de Développement de la Vie Associative, national], cela permettait de convertir 10 euros en 15 doumes – par exemple – alors que le taux normal est de 1 euro pour 1 doume.

A l’époque, une centaine de personnes en ont bénéficié. Nous les avons “recrutées” par notre réseau et nos partenaires : Lieutopie, Chôm’Actif, la Coop des Dômes, mais aussi la Mission Locale, qui agit auprès des jeunes.

L’ADML63 est présente depuis 10 ans dans les réseaux nationaux de la Sécurité Sociale Alimentaire – ici Angèle au premier plan lors des dernières Rencontres / Crédit photo : Collectif pour une sécurité sociale de l’alimentation (DR)

Quelle expérience en avez-vous tirée, alors ?

Angèle : principalement, que les étudiants sont les plus faciles à convaincre. Principalement par l’existence même du tiers-lieu Lieutopie, point de conversion et de vente de produits alimentaires. Pour les autres publics, comme les chômeurs, Soli’doume fonctionnait sur des petits montants au restaurant solidaire, par exemple. Mais les courses “normales”, au supermarché, n’étaient pas impactées.

« Les étudiants sont les plus faciles à convaincre »

Angèle Dransart

Quentin : changer les habitudes d’achat, et de consommation, est sans doute le plus difficile. On avait emmené des jeunes de la Mission Locale s’approvisionner à la Coop des Dômes, mais c’était trop éloigné de leur façon de consommer. On se heurte ici à des blocages socio-culturels qui sont très puissants.

Angèle : l’autre problème, très pratique, était la dépendance au FDVA. A la fin de la subvention, le bonus social s’est arrêté. Il nous fallait plus d’autonomie.

Lire l’actu (octobre 2020) : Une « sécurité sociale alimentaire » à la Doume

Qu’est-ce qui change dans le projet Soli’doume ?

Quentin : déjà, il s’agit d’une base de volontariat. On propose aux adhérents à la doume de cotiser, librement, tous les mois, selon différents paliers, de 20 à 70 €. L’ensemble est alors redistribué à parts égales auprès des bénéficiaires. Sur les derniers mois, ce versement avoisinait les 40 doumes.

Cela permet d’opérer une redistribution entre les participants : ceux pouvant cotiser plus permettent à ceux qui cotisent moins de consommer des produits de meilleure qualité. C’est aussi le gage d’une meilleure indépendance financière, puisque le dispositif fonctionne sans subvention – au moins à terme.

Enfin, cela implique un dispositif technique plus complexe qu’auparavant, avec un système informatique automatisé et des “e-doumes”, des doumes numériques. Et, bien sûr, une bonne gestion des utilisateurs, car on peut tout à fait être donateur sans être bénéficiaire. 

Comment le projet a-t-il été accueilli cette année ?

Angèle : nous avons annoncé Soli’doume en avril 2022, lors de la Clermont Innovation Week. Et le véritable lancement se déroule maintenant, à la rentrée de septembre. Néanmoins, il s’agit d’une phase de “débogage”, avec une vingtaine de participants.

« On veut partir des pratiques alimentaires, de manière concrète »

Angèle Dransart

Mais on a choisi d’y aller en douceur. Nous organisons pour le moment des ateliers d’accompagnement animés par le Cresna pour les Soli’doumiens, avec nos partenaires comme Esope – une épicerie sociale pour étudiants – la Mission Locale, le Secours Populaire… On veut partir des pratiques alimentaires, de manière concrète : on va ensemble au supermarché, on cuisine à plusieurs… et, petit à petit, on se rapproche du réseau de la doume.

Lire l’entretien : L’expérience anglaise de résilience alimentaire selon Alizée Marceau

Le public étudiant est-il toujours réceptif à ce projet ?

Quentin : oui, d’autant plus qu’il a été très impacté par le Covid sur son mode de vie et sa consommation. Mais on constate que les étudiants n’ont pas de blocage de principe par rapport aux magasins bio, peut-être parce qu’ils n’ont pas d’habitude alimentaire bien ancrée.

Angèle : ils étaient déjà enthousiastes sur le projet, et la bande dessinée [nationale] sur la Sécurité Sociale Alimentaire a été un vrai succès chez eux. Durant l’automne, nous allons voir si cela se confirme, avec deux ateliers (facultatifs) par mois. Le financement de ce “pilote” Soli’doume est assuré par un nouveau financement FDVA et par 5% prélevés sur l’ensemble des contributions à Soli’doume. Nous avons aussi demandé de l’aide à la Fondation de France, par l’intermédiaire du CISCA.

Présentation et débat autour de Soli’doume lors de l’Etonnant Festin, à Clermont / Crédit photo : ADML63 (DR)

Comment réagit le monde académique et universitaire ?

Angèle : on aimerait beaucoup embarquer l’UCA [Université Clermont Auvergne], ou au moins le CROUS, pour toucher les étudiants. En approche directe, ce n’est pas évident. C’est pourquoi on passe via des associations étudiantes, ou des filières thématiques, comme la nutrition-santé.

Quentin : il y a un “réseau développement durable” qui se met en place à l’UCA, mais nous n’avons pas encore fait la passerelle avec Soli’doume. On a par exemple proposé au président de l’UCA de payer une partie des primes des personnels qui le souhaiteraient en doumes ! Egalement, on discute des modalités de sensibilisation au dispositif. Tout cela est en cours.

Et dans l’écosystème des acteurs du territoire ?

Angèle : au-delà du monde universitaire, il y a peu de suivi politique. Je dirais que c’est à nous de faire nos preuves. Cependant, on voit plusieurs marques d’intérêt : le Conseil Départemental, Bio63, le CIVAM sont intéressés, également l’équipe de l’Etonnant Festin, et bien sûr la Métropole à travers la Clermont Innovation Week.

J’insiste cependant sur un point capital : nous cherchons – à terme – une gouvernance partagée pour Soli’doume. Cela doit devenir le projet de l’ensemble du réseau alimentaire, associations comme distributeurs. Ils sont d’ailleurs chaleureusement invités aux temps de gouvernance du projet, qui évoluera peut-être en structure dédiée, on verra.

« Nous cherchons une gouvernance partagée pour Soli’doume »

Angèle Dransart

Je pense cependant que l’adossement à la monnaie locale, avec des professionnels déjà agréés, fait la différence. A la rencontre nationale de la Sécurité Sociale Alimentaire en juin 2022, nous étions les seuls à être à peu près lancés. Grâce à cela !

Pour finir, quel est votre ressenti au démarrage concret de Soli’doume ?

Angèle : Soli’doume est désormais un projet bien identifié. Et cela nous permet de recruter plus facilement des participants au sein de l’équipe – Delphine, Geneviève, Nadia, Adrien ou Amandine – comme de mobiliser au sein du réseau partenaire.

Donc, c’est enthousiasmant ! D’ailleurs, on avance dans les étapes de réalisation : mise en place de la redistribution, évaluation de l’impact social avec le CISCA, participation d’acteurs de plus en plus variés… Cela nous aide à affiner nos objectifs. Vers quel idéal veut-on tendre ? Justice sociale, bonne alimentation ? Quel équilibre entre le producteur et le consommateur ? C’est tout l’enjeu et la complexité d’un système solidaire global.

Pour aller plus loin (liens proposés par Quentin et Angèle) :
Pour comprendre – la bande dessinée « Encore des patates ! » sur la sécurité sociale alimentaire, ou le film « La part des autres »
Pour agir – participer à Soli’doume via leur site web, ou simplement adhérer à la doume et l’utiliser pour vos achats

Propos recueillis le 21 juillet 2022, mis en forme pour plus de clarté et relu et corrigé par Angèle et Quentin. Crédit photo de Une : Damien Caillard, Tikographie