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Le pourquoi et le comment [cliquer pour dérouler]
Il y a des rumeurs qui courent sur le tri des déchets. Ils ne seraient pas vraiment ou pas tous triés, pour des raisons de capacité. Ça ne servirait à rien. Il n’y a pas les filières pour leur recyclage… Et puis les consignes ne sont pas claires. Et après tout, ce n’est pas grave si on met un peu tout et n’importe quoi dans la poubelle jaune, puisque c’est trié…
Ben voyons. Est-ce que ces légendes urbaines ne seraient pas construites sur une grosse flemme généralisée pour ne rien changer à nos habitudes ?
Pour démêler le vrai du fake, je me suis rendue sur place.
Parce que flemme ou pas, il y a quand même une nécessité absolue à arrêter de transformer toutes les ressources de la planète en rebuts inutilisables avant plusieurs dizaines de milliers d’années. Quand on en sera à manquer de tout, vous aurez l’air malin à vous demander encore si votre carton à pizza va dans le bac jaune. Ou peut-être le noir ? Ou le vert ?… Voyons, où j’ai mis le papier avec les consignes de tri ? Oups, je l’ai jeté. Dans la mauvaise poubelle, en plus…
Marie-Pierre
Trois infos express [cliquer pour dérouler]
- Pour le Puy-de-Dôme et la région de Brioude, tous les déchets jetés dans la poubelle jaune sont traités dans le centre de tri Trivalo situé dans la zone industrielle du Brézet à Clermont. Avec une capacité de traitement de 55 000 tonnes par an, il accueille le contenu de 150 camions par jour et il est géré par la filiale déchets ménagers de l’entreprise Paprec, par délégation du Valtom.
- Parmi les emballages récoltés, 15 matières – plastiques, métaux, papiers et cartons – sont séparées pour être recyclées dans autant de filières, en Europe et principalement en France. Le reste, dont notamment 30% d’erreurs de tri, est acheminé vers le pôle Vernéa pour y être incinéré. Ces « erreurs » sont sources de risques quotidiens dans le site : départs de feu dus à des batteries ou des gaz en bonbonnes ou flacons sous pression, coupures ou infections provenant d’objets piquants ou tranchants et autres produits médicaux, produits dangereux…
- Dans l’usine, une bonne partie du cycle de tri s’effectue de façon automatisée, grâce à des machines et processus divers, dont les plus sophistiquées sont des trieurs optiques. Les déchets parcourent un labyrinthe de 150 tapis roulants qui les font passer d’une machine à l’autre. Mais chaque bout de chaîne se termine par une cabine de tri où des agents (humains) affinent le travail, avant la mise en balles et l’expédition vers les filières de tri.
Chaque camion de collecte des ordures est pesé à son arrivée et bien identifié. Puis il se dirige vers le fond du bâtiment, à reculons, et déverse son contenu sous un vaste hangar. Le contenu : tout ce que vous mettez dans la poubelle jaune et qui peut être, selon le camion en question, en provenance de n’importe où dans le Puy-de-Dôme ou de la région de Brioude : le périmètre de travail du Valtom, le syndicat de collectivités locales dédié à la valorisation des déchets ménagers.
Nous sommes ici dans le centre de tri des déchets du Brézet à Clermont, où convergent tous ces rebuts qui en théorie sont composés d’emballages métalliques, plastiques, papier et carton. 42 000 tonnes par an, soit environ 850 tonnes par semaine. Si ces chiffres sont trop gros pour que vous puissiez vous faire une idée du volume, comptez 150 camions par jour.

Une fois son contenu déversé, le camion est à nouveau pesé avant de repartir, histoire d’avoir un poids de déchets précis à inscrire dans les statistiques. Celles-ci permettront au Valtom d’apprécier la quantité et la qualité de ce qui arrive, la façon dont ça se répartit entre les différentes collectivités concernées, et entre les types de collectes : bacs individuels, bacs d’immeubles collectifs, points d’apport volontaire par quartiers ou par villages, plateformes de transfert.
À qui sont ces déchets ?
Le traitement des déchets collectés, dans notre département, relève du Valtom. « Le collectage est de la compétence des collectivités ; nous sommes responsables des déchets à partir de leur arrivée sur le site de tri. Et les déchets eux-mêmes, légalement, restent la propriété des collectivités », explique Flore Letournelle, chef de projet environnement au Valtom. Mais pour autant, le traitement de ce flux impressionnant est opéré par l’entreprise Paprec, à qui il a été délégué sur appel d’offres. Et plus précisément, l’opérateur est Trivalo, la branche de Paprec dédiée, comme son nom l’indique, au tri et à la valorisation.

« Nous sommes un des leaders du recyclage en France, sur tous les métiers autour des déchets, qu’ils concernent les déchets industriels, les déchets dangereux ou la collecte sélective des ménages. Concernant celle-ci, nous avons une trentaine d’usines en France et nous prenons en charge le contenu des poubelles jaunes d’un Français sur trois », présente Philippe Rodriguez, directeur de territoire Auvergne de Paprec.
Jérémy Galtier, directeur du site clermontois, prend le relais pour présenter l’usine, que Paprec a reprise en 2011. « Nous l’avons faite évoluer principalement en deux phases. La première en 2021, au moment où la réglementation a modifié les consignes de tri et nous a imposé de traiter tous les emballages. Nous avons investi 11 millions d’euros pour moderniser le site et pour nous adapter à ces nouvelles consignes. Ensuite, nous avons eu une nouvelle grosse phase de travaux en 2023 à la suite d’un incendie. »
Les risques et les marchés
C’est une des choses qu’on apprend d’emblée quand on visite un tel équipement : l’importance du risque d’incendie. Et sa cause, comme celle de quasiment tous les risques inhérents à l’activité : ce qu’on appelle ici les « erreurs de tri », c’est-à-dire tout ce qui n’aurait pas dû se trouver dans les poubelles jaunes.
Ces phases d’investissement et leurs causes illustrent les enjeux et contraintes des usines telles que celle du Brézet. Elles répondent principalement à des marchés publics, de plus en plus importants, avec des impératifs de tri de plus en plus fins et complexes. Philippe Rodriguez explique : « Comme on travaille pour des collectivités, le tri ne peut pas s’arrêter. On doit donc pouvoir se dépanner mutuellement et quand l’un des sites brûle, il faut répartir ses flux entre plusieurs centres. C’est arrivé récemment en Savoie, où nous avons récupéré 15 000 tonnes de déchets à traiter. »
« On doit donc pouvoir se dépanner mutuellement et quand l’un des sites brûle, il faut répartir ses flux entre plusieurs centres. »
Cette nécessaire solidarité explique que le site du Brézet, pour un traitement moyen de 42 000 tonnes de déchets annuels, est dimensionné pour en accueillir 55 000 tonnes. La problématique est d’autant plus importante que les unités de tri sont de plus en plus grosses et concentrées. C’est une conséquence de deux phénomènes, explique Flore Letournelle : « D’une part, les collectivités se regroupent ; par exemple dans le Puy-de-Dôme, les syndicats intercommunaux aujourd’hui regroupés dans le Valtom avaient auparavant chacun leur marché de collecte. Des centres de tri plus petits pouvaient y répondre, mais aujourd’hui ils doivent pouvoir répondre pour des volumes plus importants. Et par ailleurs, l’extension des consignes de tri rend nécessaire des investissements pour pouvoir trier plus de matériaux. Les gros centres de tri deviennent donc plus efficaces. »
Labyrinthe
Avançons dans la visite pour mieux comprendre ces investissements. Pour cela, il vous faudra arborer la tenue réglementaire : gilet fluo, chaussures ou sur-chaussures de sécurité et casque de chantier. Car les risques ne se limitent pas aux départs de feu et aux piqûres de seringues jetées dans la mauvaise poubelle. Manœuvres des camions et autres engins transporteurs, passerelles suspendues, défilement de tapis roulants, machines industrielles vont vous environner durant la visite. Suivez scrupuleusement les cheminements piétons… et observez.

Sous le hangar où nous avons vu les camions déverser leur contenu, un énorme tas, qui peut contenir une semaine de déchets recyclables des 700 000 habitants du secteur, se recharge au fur et à mesure que ses éléments sont « avalés » par l’usine. À raison de 12 tonnes par heure, un chariot de chargement puise dans ce tas ; il alimente le vaste labyrinthe où chaque déchet doit trouver son chemin, guidé par diverses machines. Un labyrinthe formé par quelque 150 tapis convoyeurs qui s’étagent, montent, descendent, se croisent, se séparent, roulant en continu de toutes leurs mécaniques.
« On trouve vraiment de tout, même des carcasses d’animaux, parfois des têtes de sangliers ! »
En tout premier lieu, une grosse trémie – sorte d’entonnoir géant – permet d’éliminer les intrus les plus grossiers, en fonction de leur taille : des câbles, grands cartons ou gros objets métalliques qui pourraient endommager les tapis roulants ou enrayer les processus mécaniques, des petits appareils ménagers, des bidons de produits toxiques… « On trouve vraiment de tout, même des carcasses d’animaux, parfois des têtes de sangliers ! », rigole le préposé du jour à cette première sélection.
Il est l’un des 70 employés qui, répartis en deux équipes alternant en 2/8, complètent et affinent le travail des machines aux deux bouts de la chaîne, et transportent les déchets entrant et sortant de la chaîne de tri.
| Sur un autre équipement piloté par le Valtom, lire aussi le reportage : « Valtom 1/2 : à quoi sert le pôle de valorisation des déchets de Vernéa ? » |
Les plats et les creux
La suite est principalement automatisée, commençant par diviser la matière en deux « clans », qui seront acheminés vers les deux parties du vaste bâtiment. À notre gauche, les emballages dits « creux » : bouteilles plastiques, boîtes de conserve, bidons, flacons, pots… À notre droite, les emballages dits « plats » : cartons et papiers. Pour les différencier, le procédé consiste en un crible, soit une sorte de tapis roulant montant fait de lames parallèles qui frottent l’une contre l’autre et agitent ainsi les matériaux : malmenés, les creux ricochent et dégringolent, tandis que les plats passent l’épreuve sans souci et s’élèvent vers leur propre destination.
Du côté des corps creux, chaque étape, équipée d’une machine, a pour fonction de récupérer un matériau ou un autre, par différents procédés.

Pour l’acier : le procédé dit « overband » (au-dessus du tapis) consiste en un gros aimant. Celui-ci attire les éléments concernés qui s’envolent littéralement, rejoignant un tapis roulant suspendu au-dessus du premier, qui va les faire retomber à part, sur le convoyeur qui leur est réservé.
Pour l’aluminium, on utilise un courant de Foucault, soit un processus physique plus complexe dont vous retiendrez, pour faire simple, qu’il est basé sur la création d’un courant magnétique.
Les machines les plus sophistiquées sont cependant les trieurs optiques, capables de faire le tri entre les différentes catégories d’objets. Pour ce faire, ils combinent un faisceau lumineux qui permet d’identifier les différentes matières par leur couleur, et une intelligence artificielle qui les « reconnaît » et transmet les directives à la buse d’où chaque objet détecté est propulsé vers le tapis qui lui convient.
Pendant que les déchets creux circulent dans ce labyrinthe jusqu’à trouver la bonne porte de sortie, les papiers et cartons subissent un circuit plus simple. Une seule machine suffit pour les diviser en trois flux – cartons, papiers de type magazine et papier blanc – par ce même système de tri optique.
L’humain pour affiner
Le centre de tri est équipé d’une douzaine de ces machines très sophistiquées… Cependant celles-ci ne dispensent pas d’un dernier procédé, de loin le plus performant : l’intervention humaine. En sortie des différentes chaînes, côté emballages creux comme côté papier et carton, dix-sept agents valoristes effectuent le contrôle ultime. Devant eux défilent à une allure impressionnante pour le profane les matériaux dûment sélectionnés par les machines. Leur œil aiguisé y repère et retire ce qui est passé à travers les mailles optiques ou magnétiques du circuit.

D’un geste rapide, ces incongruités sont jetées dans les bacs de « refus » qui rejoindront les 30 % d’erreurs de tri et de matériaux non recyclables envoyés à l’incinérateur. Ce défilement à grande allure est un des points de risque importants pour les agents, même s’ils sont solidement équipés de gants et autres protections ; pensez-y la prochaine fois que votre négligence vous susurrera de jeter une seringue ou une lame dans le premier bac venu.
Dans une dernière étape, chaque flux de matière désormais uniformisé sera conditionné en balles, que des chariots iront ranger par catégories. En tout 15 matières différentes auront été séparées, en conformité avec la législation. Les cartons – le flux le plus important en poids – et les papiers sont stockés sous un hangar pour leur éviter les désagréments de l’humidité.

En route pour les filières
Chaque catégorie de matériaux sera ensuite acheminée vers les usines de recyclage appropriées. « En dehors des erreurs de tri dirigées vers l’incinérateur, tout ce qui peut être valorisé est valorisé. 70 % de nos repreneurs sont en France et le reste en Europe », assure Flore Letournelle. Ainsi tous les papiers et cartons sont recyclés dans des usines en France, dont la plus proche est la papeterie de Giroux dans la vallée de la Dore. Les métaux sont réutilisés en métallurgie.
Les plastiques sont recyclés dans diverses filières. Certains d’entre eux passeront par un autre centre de tri qui affinera la sélection, en séparant notamment les emballages rigides des emballages souples. En bout de chaîne, selon la catégorie de plastique, ils deviendront bacs, bouteilles, vestes en laine polaire, luges…

Comme déjà mentionné, les erreurs de tri sont acheminées vers l’incinérateur de Vernéa, en dehors des matières dangereuses, qui ont leurs propres filières. « Ces erreurs de tri pèsent lourd et coûtent cher, souligne la cheffe de projet Valtom. L’intérêt de faire des analyses des flux, c’est de comprendre d’où viennent les problèmes. On peut se rendre compte que les points d’apport volontaire sont plus efficaces pour inciter au tri, alors que les bacs en général, et encore plus en immeubles collectifs, récoltent plus d’erreurs. Sauf si les appartements sont dotés de vide-ordure par couleurs facilitant le tri dès le départ. »
« En dehors des erreurs de tri dirigées vers l’incinérateur, tout ce qui peut être valorisé est valorisé. »
Cette meilleure connaissance des points de blocage permet d’affiner la communication pour faire changer les habitudes : un travail de longue haleine, même si les consignes sont devenues évidentes depuis la nouvelle réglementation en vigueur depuis 2023 : on jette dans la poubelle jaune tous les emballages.
Reste que certains mésusages relèvent d’erreurs de bonne foi ou d’incompréhension des consignes. Pour clarifier les choses, on fait le point sur les bonnes et mauvaises pratiques dans le prochain article. Juste à temps pour les bonnes résolutions !
| Prochain article : « 30 % d’erreurs dans les poubelles jaunes : comment faire mieux ? » |
Reportage (texte et photos) Marie-Pierre Demarty, réalisé mardi 9 décembre 2025. À la une : les trois flux de « corps plats » à la sortie du tri : papier magazine, papier blanc, carton.
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