Lithium à Echassières #2/2 : la forêt, la mine et les contestataires

Par

Marie-Pierre Demarty

Le

La forêt des Colettes

Selon ses défenseurs, la forêt des Colettes, une des plus belles hêtraies d’Europe, est menacée par le projet de mine de lithium d’Echassières. Et avec elle, l’eau, la faune, les habitants… et une certaine idée de l’avenir. Rencontre avec trois d’entre eux.


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Le pourquoi et le comment

Emili contre Colettes.

Un énorme projet de mine de lithium – baptisé EMILI – en plein cœur d’une somptueuse et très ancienne hêtraie, la forêt des Colettes. Voilà qui ressemble un peu à un choc de titans. Et méritait une visite.

Après avoir décortiqué les entrailles du projet minier qui fait tant parler depuis un an et a permis à toute la France de situer le petit village d’Echassières (390 habitants) sur une carte, j’ai entrepris de regarder ce qui se passait autour. Et de prêter l’oreille aux opposants qui proclament se battre d’abord pour leur forêt.

A Tikographie, on aime bien exposer les faits avec un peu de recul, laisser les différentes voix s’exprimer et permettre au lecteur de se faire son opinion.

Qu’il me soit juste permis d’exprimer ce ressenti personnel de portée générale : qu’est-ce que c’est beau une forêt !

Marie-Pierre

Lire aussi le premier volet : « Lithium à Echassières 1/2 : quel est ce projet à nos portes ? »

Le temps est très gris en ce lundi matin mais la forêt paraît lumineuse. Les hêtres majestueux (pardon pour ce poncif, mais pour une fois, l’adjectif s’impose) commencent à peine à se parer de leurs teintes d’automne. Xavier vient juste de nous signaler que « cette année, il n’y a pas de champignons », qu’une belle amanite tue-mouches vient apporter une touche rouge vif sur le tapis de feuilles mortes piqueté de pousses de chêne. Ici et là, des troncs abattus et laissés sur place offrent le gîte et le couvert aux artisans de l’industrie (naturelle) de l’humus.

Parmi eux, la rosalie des Alpes nous est signalée par des petits panneaux pédagogiques indiquant que cet élégant insecte bleu et noir, espèce protégée, poursuit ici un cycle larvaire de trois ans. « C’est un des rares endroits du Massif central où elle est présente », indique Xavier.

Affichette prévenant de la présence de rosalie des Alpes
La forêt des Colettes abrite une belle biodiversité. Parmi les espèces remarquables ou rares, la rosalie des Alpes, un insecte bleu et noir aux longues antennes. – Photo Marie-Pierre Demarty

Il nous signale aussi, sur notre gauche, une insolite plantation de douglas. « Elle a été plantée sur une partie de l’exploitation du kaolin abandonnée dans les années 1960 », précise-t-il. La carrière encore active se trouve juste de l’autre côté de la route. Elle grignote le granit en décomposition sur le flanc de la « Bosse », colline culminant à 774 mètres qui a donné son nom au lieu-dit.

De la canopée au sous-sol

Mais c’est dans la forêt des Colettes, réputée l’une des plus belles hêtraies d’Europe, que nous nous enfonçons. Tout en marchant, Xavier explique que ce petit massif forestier s’étend sur 8 km de long. « La forêt domaniale n’en couvre qu’une petite partie », souligne-t-il. Il raconte aussi l’étymologie de son nom qui ne doit rien au prénom, pas plus qu’à l’écrivaine : « A l’origine c’était ‘‘les coulettes’’, c’est-à-dire les sources, car il y en a beaucoup ici. »

Un gros hêtre dans la forêt des Colettes
La forêt s’étend sur 8 kilomètres et compte de superbes vieux hêtres comme celui-ci. – Photo Marie-Pierre Demarty

Bientôt, nous débouchons sur une clairière aux allures étonnantes : sol blanc, creux et bosses qui pourraient faire penser à un terrain de motocross mais ont été façonnés, là aussi, par une ancienne carrière. Par rapport à la forêt, la végétation a complètement changé : bruyères et peupliers encadrent des zones humides et même un petit étang. Avant de laisser la parole à Cécile, Xavier le naturaliste nous signale la présence rare de droséras, et nous explique que le site est entretenu par le Conservatoire d’espaces naturels de l’Allier : « Ils coupent régulièrement les arbres pour laisser l’espace ouvert, afin de préserver la flore particulière », explique-t-il.

« A l’origine c’était ‘‘les coulettes’’, c’est-à-dire les sources. »

Xavier

Cécile est, dans le petit groupe qui m’accompagne, celle qui connaît les sols et sous-sols. Elle détaille les différentes natures de roche : micaschistes ici, granit là. Et les systèmes de failles qui permettent à l’eau de s’infiltrer en profondeur et de la restituer peu à peu au milieu naturel, abreuvant la forêt. « Le granit est composé de quartz, de mica et de feldspath, rappelle-t-elle. Quand il affleure en surface, le feldspath s’altère en une argile blanche : c’est ce qui donne le kaolin. »

Prenant une poignée de ce gravier blanchâtre dans la main, elle détaille : « Le lithium, quant à lui, se trouve dans le mica. Ce sont ces grains noirs. Mais pour obtenir le lithium, il faut déjà séparer le mica des autres composantes du granit, par un concassage très puissant car la roche en sous-sol est dure. Ensuite il faut encore extraire du mica les atomes de lithium. »

Ancienne carrière de kaolin formant une clairière dans la forêt des Colettes
Cette ancienne carrière de kaolin forme une zone humide au cœur de la forêt, entretenue par le Conservatoire d’espaces naturels de l’Allier. – Photo Marie-Pierre Demarty

Les pour et les contre

Nous voilà au cœur du sujet. D’un côté une activité extractive ancienne, qui a commencé dès le XIXe siècle avec l’exploitation du wolfram, minerai dont on obtient le tungstène. De l’autre, une vaste et belle forêt que les riverains ont adoptée comme un lieu de promenade très apprécié et considèrent comme leur « poumon vert ».

D’un côté des habitants et élus qui se réjouissent de ces nouvelles promesses de développement économique et d’emploi au service de la transition écologique.

« Sans savoir précisément ce qui se passait, on entendait parler du lithium et on savait que ce sujet pourrait surgir. »

Xavier

De l’autre, des voisins des premiers, qui ont bondi à l’annonce, il y a un an, de l’intention de la société Imerys, propriétaire de la carrière de kaolin, d’exploiter dans le sous-sol de celle-ci le gisement de lithium. Parmi ces opposants, je rencontre Xavier, Cécile et Jacques, qui comptent parmi les membres actifs de l’association « Préservons la forêt des Colettes ».

Les graviers de l'ancienne carrière dans la main de Béatrice
« En surface, le granit s’altère et forme ces graviers où on distingue le feldspath blanc qui se transforme en kaolin, le quartz, et le mica qui est noir ici, mais plus clair sur le site de Beauvoir », explique Cécile. – Photo Marie-Pierre Demarty

Sur le retour vers notre point de rendez-vous avant d’aller se réchauffer autour d’un café, nous croisons sur une petite route un des nombreux marquages « Non à la mine » tracés au pochoir sur la chaussée. « Ils les ont effacés jusqu’au passage du tour de France. Depuis, ils les laissent », sourit Xavier.

Profils divers

Xavier a été un des quatre fondateurs de l’association, en 2017, créée originellement pour lutter contre un projet de parc éolien en pleine forêt et bientôt renforcée, ayant compté jusqu’à 800 membres. « Nous avons obtenu l’abandon du projet en 2018 et l’association a été mise en sommeil. Mais nous ne l’avons pas dissoute, car sans savoir précisément ce qui se passait, on entendait parler du lithium et on savait que ce sujet pourrait surgir », précise ce guide naturaliste bien connu dans les environs, notamment pour les nombreux ateliers et sorties qu’il anime avec les enfants, et pour son art de partager sa passion des arbres, des forêts et de toute la vie qu’elles abritent.

Xavier, Cécile et Jacques
Xavier, Cécile et Jacques dans l’ancienne carrière de kaolin au milieu de la forêt : trois membres de l’association Préservons la forêt des Colettes, aux profils très différents. – Photo Marie-Pierre Demarty

Cécile a un tout autre parcours. Cette Clermontoise a mené longtemps, avec son mari, ce qu’elle décrit comme « une vie standard ; nous sommes des ingénieurs spécialisés dans les travaux souterrains et avons parcouru le monde au service de l’industrie minière. Pour ma part, j’ai travaillé au confortement de vieilles mines qui s’effondrent. » Jusqu’à ce qu’elle soit frappée, pour avoir rencontré en 2012 Jean-Marc Jancovici, par un gros choc d’éco-anxiété. « J’ai commencé à lire beaucoup, à m’ouvrir peu à peu aux différentes problématiques et à leur caractère systémique. En 2018, ma peur panique s’est muée en dépression et j’ai été arrêtée deux ans. J’ai mis ce temps à profit pour me promener, m’informer, me rapprocher de la nature et du lien humain. » S’ensuit une réorganisation de la vie de famille, qui passe par la décision de revenir en Auvergne, à mi-chemin entre les racines clermontoises de Cécile et celles, montluçonnaises, de son mari.

« Le lithium est ce qu’il y a de pire. »

Cécile

Elle rigole presque de la coïncidence : « Je me mets donc au vert, à la campagne, loin de tout, et là, on m’annonce qu’une mine de lithium va ouvrir à côté de chez moi ! » Son engagement apparaissait comme une évidence : « Je suis bien placée pour savoir ce que sont les mines et pour savoir que c’est une saloperie. Pour les process, les pollutions, les nuisances, le lithium est ce qu’il y a de pire. »

Changement d’échelle

Quant à Jacques, il se garde d’avoir les compétences de ses compagnons. Ce retraité s’est installé à Saint-Bonnet-de-Rochefort près de Gannat avec son épouse, il y a un an et demi, avec « un projet tourisme et bien-être ». Il raconte sa prise de conscience : « J’ai participé sans préjugé à une réunion publique organisée par Imerys pour présenter le projet. Et j’ai tout de suite été interpellé par l’absence de réponses à toutes les questions qui se posaient. J’ai alors rejoint l’association Préservons la forêt des Colettes. J’ai aussi rejoint un collectif qui se montait à Saint-Bonnet. Car cette commune qui se veut une station verte se trouve concernée : elle pourrait accueillir le quai de chargement du minerai. »

« J’ai tout de suite été interpellé par l’absence de réponses à toutes les questions qui se posaient. »

Jacques

Les membres de l’association – tout comme ceux de Stop Mines 03 dont Cécile fait aussi partie – s’inquiètent en tout premier lieu pour l’eau. « Le sous-sol est parcouru par tout un système de fractures où l’eau s’infiltre, est stockée et restituée au milieu naturel. Imerys a l’intention de creuser plus en profondeur une cavité gigantesque, de la taille d’une sphère d’un diamètre équivalent à celui de la tour Eiffel. Toute l’eau va s’y engouffrer, ce qui risque d’assécher la région. Sans compter qu’il y a aussi besoin de beaucoup d’eau pour traiter le minerai », expliquent-ils.

Amanite tue-mouche
Cette belle amanite tue-mouches apporte sa touche colorée sur le tapis des premières feuilles mortes. La forêt, sa faune et sa flore bénéficient d’une humidité propice, grâce à un système de failles complexes qui stockent l’eau et la restituent peu à peu au milieu naturel. – Photo Marie-Pierre Demarty

Le projet semble pourtant séduire de nombreux habitants et élus du secteur, qui répètent à l’envi que la région a un long passé minier et que celui-ci n’a jamais conduit à aucune catastrophe. Cécile argumente : « Ils ne se rendent pas compte qu’avec le lithium, on va changer d’échelle. Pour le wolfram, on a extrait 60 000 tonnes de roche en 50 ans. Aujourd’hui, on en sort 100 000 tonnes par an pour le kaolin. Demain, ce sera 2 millions de tonnes par an pour obtenir les 34 000 tonnes d’hydroxyde de lithium annoncées. Les proportions n’ont rien à voir, sans compter que les traitements post-extraction sont aussi beaucoup plus importants et impactant que pour le kaolin. Quand on voit déjà l’emprise de la carrière et des bâtiments… »

Risques multiples

« Il faut broyer cette roche très dure pour séparer le mica du quartz et du feldspath, puis broyer le mica et le traiter chimiquement pour extraire le lithium. C’est un processus industriel complexe, long, prédateur en eau, nécessitant beaucoup d’énergie, utilisant des produits chimiques et produisant énormément de déchets. Il n’y a pas de mine propre », s’emporte Cécile. Xavier s’inquiète pour les conséquences difficilement prévisibles sur « un territoire creusé de galeries, avec des sols d’une grande richesse et des granits irrigués par tout un système de failles. »

« Il n’y a pas de mine propre. »

Cécile

Le risque de pollution chimique des sols est pointé. Tout comme les nuisances sonores des explosifs pour extraire le granit. Laurence, qui nous a rejoints entretemps, fait remarquer la présence d’habitants à moins de 500 mètres de la mine et d’une maraîchère toute proche, déjà affectée par le changement climatique, qui pourrait être impactée.

Marquage "Non à la mine" sur une route en bordure de forêt des Colettes
Durant la balade, nous débouchons sur cette petite route où, comme sur beaucoup d’autres aux alentours, les opposants ont laissé la trace de leur mécontentement. – Photo Marie-Pierre Demarty

Tous s’insurgent aussi de la façon dont l’entreprise Imerys dialogue avec les locaux – ou plutôt ne dialogue pas vraiment, selon eux. « Il y a eu cinq réunions publiques avec des questions très pointues, qui n’ont reçu aucune réponse valable », poursuit Cécile, qui dit avoir été choquée de la manière dont les choses ont été annoncées. « Le 24 octobre 2022, ça a été présenté comme acquis, alors qu’ils sont encore dans la phase d’étude. La demande d’autorisation n’est pas encore déposée, mais c’est comme si c’était plié. » Xavier fait remarquer que l’annonce a été faite à l’échelle nationale avant que les riverains soient mis au courant.

« C’est comme si c’était plié. »

Cécile

L’association a conscience de la difficulté à s’opposer à un projet qui va dans le sens de la stratégie gouvernementale… ce qui n’empêche pas sa détermination. Elle doute de la volonté affichée par Imerys de co-construire le projet, constatant qu’après ces cinq réunions en novembre 2022 – ou plutôt « cinq fois la même réunion délivrée en dix jours sur cinq communes différentes » – il n’y a eu « ni co-construction, ni échange » malgré les promesses. La saisie de la Commission nationale du débat public, rappellent ses représentants, étant une obligation pour les projets de cette envergue.

Modèles pour l’avenir

Les membres de l’association se défendent de simplement préférer que les mines se fassent ailleurs que sous leurs fenêtres. « Extraire du lithium en France n’empêchera pas que des mines très sales poursuivent leur activité ailleurs dans le monde », énonce Cécile.

Mes interlocuteurs dans la forêt des Colettes
Pour Xavier, Cécile et Jacques, défendre la forêt des Colettes, c’est aussi défendre un modèle de société. – Photo Marie-Pierre Demarty

« La problématique de l’extraction minière doit nous interroger sur le modèle du tout électrique », enchaîne Jacques. Cécile précise cette vision partagée dans l’association : « Nous dénonçons le fait que les prétendues mines modernes – qui ne reposent sur aucune innovation – soient au service du toujours plus, et que la transition oublie l’impératif de sobriété. Si on se contente de remplacer les énergies fossiles pour des usages équivalents, il faudra aussi rechercher des métaux, de l’uranium, des terres rares, etc. Dans les 25 prochaines années, on s’apprête à défoncer la planète. » Ils concluent presque en chœur : « Nous préférons faire le pari d’un modèle de société pérenne et d’un avenir pour nos enfants. »

« La problématique de l’extraction minière doit nous interroger sur le modèle du tout électrique. »

Jacques

Ils pourraient encore détailler longuement les griefs de leur colère. Mais ils garderont la suite de leur argumentaire pour les réunions publiques à venir. Avant de nous laisser repartir, Xavier nous fait traverser la maison où il nous a servi le café et ressortir sur la terrasse, derrière. De là, le regard surplombe la forêt et embrasse un vaste paysage encore verdoyant. « J’ai besoin de vivre près de la forêt », dit-il.


Reportage réalisé le lundi 30 octobre 2023. Photo de Une Marie-Pierre Demarty : la forêt des Colettes, une des plus belles hêtraies d’Europe.

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