A Aurillac, Emma Castel promeut une innovation agricole « plus entrepreneuriale et moins institutionnelle »

L’incubateur Landestini, qu’elle dirige, est dédié aux entrepreneurs du monde agricole. Emma y milite, par des animations, de l’accompagnement et un tiers-lieu, pour faire bouger les mentalités.


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Mon ressenti

A l’époque de mes pérégrinations pour le Connecteur, je rencontrais plusieurs entrepreneurs et tiers-lieux en Auvergne. J’avais ainsi fait la connaissance de Sébastien Pissavy à Aurillac, entrepreneur à succès (il avait fondé puis vendu jeuxvideo.com). Depuis, il se battait, avec plus ou moins de difficultés, pour dynamiser le territoire du Cantal en matière d’entrepreneuriat. Il avait alors fondé l’incubateur Catapulte, toujours en activité (même si Sébastien a quitté le territoire).

C’est ainsi que j’ai pu me rapprocher d’Emma, qui anime un autre incubateur plus récent, celui de Landestini. Emma travaille spécifiquement sur les thématiques agricoles et, plus largement, sur la situation économique de ce secteur d’activité dans le département. Son approche me semble originale, bien que pas évidente face à l’inévitable inertie : elle utilise des leviers d’innovation et d’entrepreneuriat pour faire changer les mentalités du monde agricole, et pour l’orienter vers des pratiques plus durables.

C’est un des volet du « retour à la terre » prôné par Fanny et Henri, les fondateurs et animateurs de l’ensemble de la structure Landestini. En effet, Emma insiste beaucoup sur la problématique démographique du Cantal et sur la nécessité d’attirer des familles et des entrepreneurs … mais pas n’importe comment. Je trouve que son combat et son énergie illustrent bien ce qui est nécessaire pour tenir sur la durée en poussant les thématiques qui lui sont chères.

Damien

Je fais une pause en août, et on se retrouve début septembre.
Passez un bel été et prenez soin de vous, de vos proches et de la planète :*

Les principaux points à retenir

  1. Emma développe l’incubateur Landestini depuis deux ans, à Aurillac. Elle échange avec de nombreux acteurs du monde agricole, constate une prise de conscience des enjeux écologiques mais aussi une très forte inertie des habitudes et des modèles économiques « conventionnels », non durables – bien que les agriculteurs puissent évoluer au cas par cas selon leur expérience terrain.
  2. Son analyse macro-économique porte sur la transmission des exploitations, l’enjeu étant de faire se rencontrer « anciens » et « nouveaux » tout en visant un maintien de fermes familiales et d’élevage bovin extensif. Ce croisement des cultures et cet accompagnement des acteurs locaux, notamment institutionnels, fait partie de la mission de l’incubateur Landestini.
  3. Emma travaille aussi sur la relocalisation des filières, car le modèle actuel lui semble délétère pour les agriculteurs (mais aussi peu écologique et trop international). Elle insiste sur le besoin de respect des manières de travailler la terre par les paysans.
  4. L’ambition d’Emma est d’exercer une vision globale sur les territoires. Après plusieurs années de conseil en stratégies territoriales, partout en France, elle a choisi de s’installer à Aurillac dans le cadre du projet Landestini pour travailler en proximité et au contact des acteurs locaux. Elle estime que la dynamique et l’organisation Landestini lui permet de se concentrer sur l’opérationnel tout en bénéficiant du soutien des fondateurs.
  5. L’approche d’Emma, à travers l’incubateur, consiste à faire changer progressivement les mentalités, à confronter les gens à la réalité – notamment celle de l’urgence écologique, et à dépasser un « consensus mou ». Elle utilise plusieurs techniques d’innovation et d’entrepreneuriat pour cela, elle anime des conférences et des ateliers, et elle gère des projets multi-partenariaux pour y parvenir. Son principal outil à venir est un tiers-lieu, sur la colline du Savoir à Aurillac, qui sera un espace de rencontre et d’ouverture.
  6. Elle souhaite aussi promouvoir, plus largement, la culture de l’entrepreneuriat, de la prise de risque, de la créativité. Elle incite tout le monde à se rencontrer, à dépasser la timidité naturelle ou la peur du changement, et à voir les exploitations agricoles comme de vraies entreprises. Cela passe aussi par une forme de hacking des institutions et des représentations, par le fait de provoquer un décalage qui change les points de vue et donc les pratiques.
  7. Aujourd’hui, Emma se concentre sur l’ouverture du tiers-lieu Landestini, mais aussi sur le travail en RSE avec les entreprises locales, et la poursuite de la mise en relation d’acteurs variés. Elle rêve également d’une politique d’attractivité différente, pour des « séjours » plus courts mais avec davantage de « roulement » : c’est sa manière d’insister sur l’ouverture du territoire, surtout en termes culturels.

L’intervenante : Emma Castel

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Directrice entrepreneuriat et économie locale chez Landestini ; responsable de l’incubateur Landestini Cantal-Auvergne

Emma a fait des études très variées, « les plus globales possible » précise-t-elle : lycée international, option littérature et histoire britanniques, puis double cursus biologie, chimie, écologie et sciences politiques. Disciple de Bruno Latour, Emma estime qu’il « faut trouver ou former des gens qui soient capables de faire le lien entre les mondes, notamment scientifique et politique, et pas seulement via l’expertise. » Elle assure que la science, notamment biologique, apporte énormément à la compréhension de la société et bien entendu de la nature.

Consultante en politiques territoriales pendant sept ans, elle se déplace de Paris à la Réunion en passant par Toulouse. Elle y gagne une envie de se rapprocher des territoires. « Vu depuis Paris, on a plein d’utopies » estime-t-elle. « Mais sur le terrain ça ne marche pas forcément ».

Amie de Henri Landes avec qui elle avait monté une structure de type ONG, Emma a rejoint l’association Landestini pour s’occuper des sujets d’entrepreneuriat et d’économie locale. Elle a également pris la responsabilité de l’incubateur Landestini Cantal-Auvergne, basé à Aurillac et lancé en 2020.

Pour écrire à Emma : emma.castel [chez] landestini.org

Crédit photo : Damien Caillard, Tikographie

La structure : Landestini

Organisation composée d’une association loi 1901 et d’un fonds de dotation, travaillant sur la transition écologique et la valorisation des territoires ruraux, principalement en Auvergne


Co-fondée et dirigée par Fanny Agostini et Henri Landès (Henri étant directeur salarié), Landestini est leur « outil opérationnel » principal, selon leurs propos. L’organisation, axée autour d’une association loi 1901 à but non lucratif, permet de réaliser la quasi-totalité des actions au service de la transition écologique des territoires en Auvergne, principalement des territoires ruraux.

Landestini – avec sa douzaine de salariés et ses nombreux partenariats locaux – oeuvre ainsi beaucoup en direction des jeunes et des scolaires (avec des programmes éducatifs autour de l’alimation), mais aussi vers les agriculteurs en détresse, les entrepreneurs locaux, les sportifs … L’action passe par le déploiement de dispositifs en lien avec les collectivités locales, dont beaucoup de petites communes rurales, des TPE/PME, des associations et autres structures engagées.

L’association Landestini est complétée par un fonds de dotation du même nom, permettant d’accéder à des financements privés mais aussi d’aider directement certaines associations du territoire autour de projet concrets – par exemple, le co-financement de l’achat d’un terrain par le CEN Auvergne en vue de protéger une zone humide, ou la reprise de l’activité de la Ferme Urbaine de Clermont.

Voir le site web de Landestini

Crédit visuel : Landestini (DR)


Petite auto-promo : le premier livre édité par Tikographie sur la transition écologique en Auvergne

Cela fait deux ans que tu développes l’incubateur Landestini. Comment l’écosystème agricole cantalien se positionne-t-il face au dérèglement climatique ?

Il me semble que les agriculteurs sont vraiment sensibles à ces questions, même si je parle surtout aux personnes engagées dans les représentations, comme la Chambre d’Agriculture. Mais le sujet du dérèglement climatique concerne de plus en plus. D’autant plus que, quand il n’y a déjà plus d’eau au mois de mai, la question s’impose à tout le monde.

Malgré cette prise de conscience, c’est toujours difficile de faire évoluer les modèles économiques. Cela dit, les agriculteurs sont avant tout pragmatiques : ils constatent ce qui marche ou pas, et peuvent s’orienter en fonction. Je pense à un de nos incubés qui a planté de la lavande près de Garabit. Après avoir été raillé par les habitants, il a montré petit à petit que sa plantation prospérait, et les avis ont évolué.

Quels sont les principaux écueils à la transition écologique que tu identifies ?

L’enjeu majeur pour les agriculteurs du Cantal est d’abord un problème de transmission. La Chambre d’Agriculture du Cantal a calculé qu’il manquerait 2000 agriculteurs dans cinq à sept ans. C’est une vraie question stratégique de maintenir la production agricole, de lait, de fromage et de viande sur le territoire. 

Les agriculteurs sont avant tout pragmatiques : ils constatent ce qui marche ou pas, et peuvent s’orienter en fonction.

Il faut donc trouver des repreneurs, ce qui pose la question à la fois du modèle économique et de l’image du monde agricole. Le système cantalien est composé majoritairement de petites fermes familiales. Il s’agirait de maintenir l’élevage bovin extensif sur le territoire et à la fois de le faire évoluer avec les nouvelles contraintes – et opportunités- de ressources, du climat, du marché….

En face, tu as plutôt des néo-ruraux, qui arrivent avec un certain idéal de l’agriculture durable, et qui ont des projets différents de ce que peut offrir le territoire aujourd’hui. Pour faire simple, d’un côté on rêve de maraîchage, de l’autre on veut transmettre des système herbagés avec grandes stabulations et équipements d’élevage. 

Dans ce cas, comment faire se croiser les cultures, les individus, et provoquer l’émergence de projets communs ? C’est le but d’une des missions que mène l’incubateur Landestini avec la Chambre d’Agriculture, à travers des “ateliers d’innovation” et un programme innovant d’accompagnement à la reconversion professionnelle qui travaille à la fois les aspects techniques et surtout humains, au niveau culturel.

Session de travail avec les incubés Landestini de la première promo – Emma est debout au milieu. La seconde promo s’avère plus délicate à recruter du fait de la conjoncture / Crédit photo : Landestini (DR)

Mais le modèle économique agricole d’aujourd’hui est-il durable ?

Non, et c’est notamment pour cela que les agriculteurs sont en grande souffrance. Ici, on fait naître des veaux qui sont envoyés en Italie ou en Espagne pour l’engraissement. D’un côté, tu as l’ambiance très rurale, ancrée, du Cantal, un grand savoir-faire du territoire ; et de l’autre, c’est le marché international qui fait la loi ! Les agriculteurs sont coincés, dépendants d’un système, d’investissements qu’ils ont dû réaliser et de leurs partenaires économiques “classiques”. Et ils ont trop peu de latitude pour remettre en cause ce modèle.

L’enjeu majeur pour les agriculteurs du Cantal est d’abord un problème de transmission.

Cela dit, je vois également des jeunes qui essayent d’autres façons de faire, dans leurs exploitations familiales, mais c’est difficile. Ils tentent d’avoir moins de vaches, de les “finir” à l’exploitation, de les valoriser différemment. Ils considèrent des variétés plus rustiques, qui sont bien dans la neige, qui n’ont pas besoin d’être rentrées… 

Au fond, les Cantaliens placent une grande valeur dans le la qualité du travail, et chaque génération a sa vision de ce que c’est de “faire bien”. Surtout, ce que veulent les agriculteurs, c’est être respectés dans leur manière de travailler la terre, et de le faire de façon humaine.

Voir le reportage : L’exploitation agricole autonome et à impact minimal d’Alain Pissavy

Que t’apporte le fait de traiter le sujet agricole à travers l’incubateur Landestini ?

J’ai toujours cherché à exercer une vision globale sur les territoires. Quand j’étais ado, je voulais bosser au niveau de l’ONU. Et Landestini me permet aujourd’hui de “redescendre” en proximité, d’exercer mon propre boulot ailleurs que dans une capitale. 

J’ai toujours cherché à exercer une vision globale sur les territoires.

Pendant sept ans, j’étais consultante en stratégies d’entreprises durables et politiques territoriales. Je me suis déplacée à Toulouse, à la Réunion … et je trouvais qu’il manquait des gens ancrés, au niveau local qui vivent vraiment et comprennent les subtilités du territoire, qui auraient aussi cette vision globale et qui pourraient fertiliser. Chez Landestini, je suis là pour ça : si on ne fait pas descendre ces compétences dans la ruralité, on gaspille. Moi, je m’usais à faire des powerpoints dans des bureaux parisiens et à essayer de coller au mieux au “local”.

Comment fonctionnes-tu en lien avec l’équipe Landestini, notamment Fanny Agostini et Henri Landes ?

Je suis très proche d’Henri, on a déjà monté une ONG ensemble. On s’adore, on travaille très bien en équipe, et ça dépote ! Henri et Fanny sont hyper bons en image, et drainent des financements. Toute l’aventure va très vite. Henri est très pragmatique et fait avancer les projets. 

Mon rôle, c’est d’être plus en retrait, et d’assurer que dans le temps long le fond et la qualité suivent. Oui, on promet du rêve et oui, ça assure derrière. Ce sont d’ailleurs des questions qu’on me pose sur le territoire. Je fais attention à ce que les rôles soient bien répartis et je m’occupe très peu de la communication. De toute façon, il reste beaucoup de boulot sur l’incubateur.

Lire l’entretien : Le retour à la terre d’Henri Landes et de Fanny Agostini

Y a-t-il une “méthode Landestini” pour la problématique agricole dans le Cantal ?

Notre méthode c’est de travailler avec les acteurs de façon pragmatique et humble. On n’a pas de modèle a priori qu’on veut promouvoir, on veut comprendre en profondeur, dans la nuance, aux niveaux individuels, humains avec la connaissance des évolutions globales en cours et le courage de regarder la réalité en face. Et puis, on prend beaucoup de plaisir à être créatifs et travailler de la manière et avec qui on a plaisir à le faire.

Surtout, ne pas se limiter à un “consensus mou” politique.

J’essaye à mon échelle d’appliquer un travail de maïeutique : j’ai ainsi accompagné des acteurs locaux à sortir du cadre de pensée classique, à se confronter à la réalité. Il faut aller au fond des choses, creuser derrière les apparences pour provoquer le changement de point de vue. Et, surtout, ne pas se limiter à un “consensus mou” politique dont trop de consultants se contentent.

Ensuite, il y a le sujet de la coopération entre les projets de l’incubateur, sa communauté et avec les parties prenantes. L’idée est de créer une dynamique entrepreneuriale d’ensemble, qu’il y ait un espace pour cela. Autrement dit, que l’on puisse donner les conditions d’émergence et de développement, notamment en faisant des liens, parce qu’un tel a de la place pour un projet, parce qu’un autre a besoin de stockage … 

Gérer des projets multi-partenariaux est très complexe, mais je tiens à pratiquer cette culture de la coopération au quotidien et la partager avec les entrepreneurs Landestini. 

Emma (à gauche) accompagne les porteurs de projets mais aussi les acteurs du territoire sur l’innovation agricole et l’approche entrepreneuriale / Crédit photo : Landestini (DR)

L’approche entrepreneuriale est-elle compatible avec le monde agricole ?

Oui bien sûr, il faut la prendre de la manière la plus large possible. Au-delà de l’émergence de “start-ups”, nous pouvons adapter les outils pour l’accompagnement. Et se donner les mêmes “armes” économiques. C’est aussi une question de culture de l’entrepreneuriat, d’ambition, de créativité, de prise de risques… On travaille avec de jeunes entreprises de toutes formes, mais si on ne regarde que les exploitations, elles aussi sont des entreprises avec des chefs d’entreprises qui sont des entrepreneurs !

Nous créons des “lieux”, des espaces et des modes de pensée différents, pour faire émerger d’autres manières de voir et de faire.

D’ailleurs, c’est ce que va incarner le tiers lieu de l’incubateur qui ouvre à l’automne, c’est un espace d’innovation professionnelle.  Je dirais que nous créons des “lieux”, des espaces et des modes de pensée différents, pour faire émerger d’autres manières de voir et de faire, plus entrepreneuriales et moins institutionnelles. 

Et ce, même si le territoire est très frileux, trop de gens se mettant des freins eux-mêmes en supposant que les élus ne voudront rien changer. Alors que ces derniers sont des personnes comme nous tous, ouverts à ces approches où l’on va chercher l’humain dans sa profondeur et sa complexité.

Lire l’entretien : Entreprendre Pour Apprendre pousse les jeunes à expérimenter entrepreneuriat et transition écologique

Mais comment faire bouger les mentalités, justement ?

C’est le sujet du “hacking” des institutions, des personnes et des représentations, qui m’intéresse beaucoup ! C’est pourquoi le tiers-lieu Landestini est pensé comme un espace physique où la configuration, la communauté, les règles, font que tu peux t’incarner, ne plus être un rôle mais une personne. C’est une manière de provoquer un décalage, de changer le point de vue … et donc de travailler la prise d’initiative.

Le sujet du “hacking” des institutions, des personnes et des représentations, m’intéresse beaucoup !

Un de nos programmes s’appelle, d’ailleurs, le Révélateur : il vise à faire prendre conscience de ses propres capacités internes. Je pense vraiment qu’il ne faut pas se cacher derrière des préjugés, un système, une hiérarchie, des élus en présupposant leurs réactions ; au contraire, il faut affronter la réalité et l’urgence climatique. Et chacun doit prendre sa part en respectant celle des autres, qui souvent nous surprennent ! Paradoxalement, c’est ainsi qu’on se motive et qu’on construit pour le territoire.

Le tiers-lieu Landestini encore en devenir – il s’agit d’un bâtiment mis à disposition sur la « colline du savoir » à Aurillac / Crédit photo : Damien Caillard, Tikographie

Quelles seront les règles de fonctionnement de ce tiers-lieu ?

Ce sera surtout un espace de communication et d’échange, pour apprendre à se parler et à s’écouter. Ce qui n’est pas toujours évident, naturellement. Aussi, le tutoiement sera de rigueur, le fait de s’appeler par les prénoms, de ne pas forcément connaître la bio des gens qui seront présents … tout cela est pensé pour qu’on accepte de se faire bousculer, dans le bon sens du terme.

Mais les règles du lieu seront aussi appliquées et adaptées au fil de l’eau. Il faut chercher les gens du territoire avec beaucoup de douceur, en allant à leur rencontre “où ils sont”, sans préjugés. Et en démocratisant tous ces outils, toutes ces approches entrepreneuriales ou d’innovation, qui sont trop réservées à une certaine population.

Lire l’entretien : Pascal Desfarges, les tiers-lieux et la résilience des territoires

L’incubateur propose-t-il d’autres modes d’animation ?

Oui, à travers des événements et des conférences. Cela avait commencé quand l’incubateur se déployait dans plusieurs espaces hôtes, comme celui du Conseil Départemental : on y donnait des conférences en marge des sessions de travail. Les sujets abordés étaient variés mais voulaient provoquer le décalage.

Je me souviens ainsi d’une session sur le sens du travail, avec des étudiants de l’IUT qui avaient étudié le “slashing” [capacité à mener plusieurs jobs en même temps]. Mais aussi, de celle sur la permaculture, en tant que philosophie et design de vie, ou encore sur la créativité et les compétences entrepreneuriales avec un des fondateurs de Free.

Il faut chercher les gens du territoire avec beaucoup de douceur.

On a aussi mené des séances pour incarner, ancrer les sujets dans le corps. Une d’entre elles s’est faite en marchant dans un parc, et en utilisant des huiles essentielles. C’est un peu particulier, et je reconnais qu’il faut être prêt pour ça. Mais c’est vraiment important de dépasser le seul stade de l’intellect pour arriver à pivoter, à trouver son projet de vie.

Enfin, avec l’équipe, on adore proposer des événements conviviaux, décalés, où on rencontre des personnes inattendues en partageant et goûtant des bonnes choses. C’est ce que j’appelle la “démocratie du barbecue” ! Il en émerge des partenariats et des projets originaux. Ces rendez-vous, on en organise régulièrement, et on va pouvoir y accueillir davantage de personnes grâce au café du tiers lieu à travers des “déjeuners inattendus”.

La « démocratie du barbecue » évoquée par Emma consiste simplement à jouer sur la sérendipité des rencontres entre profils différents autour d’un temps convivial / Crédit photo : Landestini (DR)

Si on revient au modèle économique agricole, quel est l’enjeu territorial majeur selon toi ?

C’est principalement la repopulation du territoire. Il s’agit de pouvoir gérer le vieillissement de la population, mais aussi le fait qu’il n’y a juste pas assez de monde pour travailler dans n’importe quelle secteur, à n’importe quel poste, ou pour reprendre les fermes ! 

J’aimerais davantage travailler sur la relocalisation des filières et de la valeur ajoutée.

Ici, on est dans un territoire très secret, chéri et préservé, où les Cantaliens apprécient le peu de monde et en même temps on sait le besoin immense d’accueillir de nouvelles personnes et l’acharnement de tous acteurs institutionnels et économiques pour être attractifs. Les envies semblent paradoxales et c’est une grande question politique. On n’arrivera pas à résoudre ces questions sans une vision politique forte et partagée. 

As-tu d’autres axes de travail au niveau macro-économique agricole ?

J’aimerais davantage travailler sur la relocalisation des filières et de la valeur ajoutée. Je parlais de l’insertion délétère dans les flux mondiaux tout à l’heure : comment valoriser les broutards ici, par exemple ? Ce sont des sujets logistiques, des besoins en stabulation, mais aussi en compétences et en ressources – savoir engraisser une vache n’est pas le même métier qu’être naisseur – comment on nourrit les animaux, comment on atteint des marchés de façon compétitive avec les produits fermiers… …

Le second axe de travail économique est la diversification des revenus agricoles. On peut aller au-delà de l’élevage, c’est certain : par exemple, il y a un projet de remonter un moulin à huile pour proposer de nouveaux débouchés aux exploitations. Il s’agit là d’optimiser une ressource existante, mais aussi d’augmenter les revenus des exploitants par différentes sources.

Lire l’entretien : Regeneration veut “pré-financer la transition agro-écologique de millions d’hectares”

Enfin, je suis convaincue qu’il faut développer la “posture” de chef d’entreprise des agriculteurs. Une ferme, il y a mille façons de la vivre, et les gens se sentent trop souvent esclaves de leur travail. On le voit chez les jeunes, ils se sentent  juste “exploitants”. Or, il y a un vrai gisement de valeur et de motivation là-dessous, à condition de faire changer les points de vue et c’est particulièrement ce que l’on voit dans les fermes collectives, les GAEC [Groupement Agricole d’Exploitation en Commun]…

Des temps d’animation, comme des conférences thématiques, sont régulièrement organisées par l’incubateur Landestini / Crédit photo : Landestini (DR)

Quelle est la dynamique entrepreneuriale dans le Cantal aujourd’hui ?

Au sortir du Covid, elle est hélas très faible. Probablement parce que nous sommes quasiment en plein-emploi sur le territoire, que la conjoncture actuelle est peu enthousiasmante et que les gens ne se tournent plus spontanément vers l’entrepreneuriat. C’est aussi pour cela que je développe l’accompagnement de structures existantes, qui ont autant besoin d’innovation.

Je suis convaincue qu’il faut développer la “posture” de chef d’entreprise des agriculteurs.

Mais nous évoluons malgré tout dans le bon sens. On travaille main dans la main avec les consulaires, la BGE, les coopératives d’emploi… et particulièrement avec l’incubateur Catapulte, qui a trouvé sa nouvelle voie suite au départ de Sébastien Pissavy. Ensemble, nous avons créé beaucoup de passerelles : je dirais qu’on se renforce, qu’on se complète, et qu’on se rend conjointement à plusieurs temps forts comme Ruralitic pour développer la dynamique entrepreneuriale locale.

Au final, tes enjeux pour demain ?

L’ouverture du tiers-lieu Landestini bien sûr, et surtout son ancrage territorial : je veux donner aux gens l’envie d’y venir, et pas qu’aux incubés – d’autant plus que je ne peux qu’accompagner qu’une dizaine d’entrepreneurs dans chaque promotion. 

Et si on montait un programme de type Erasmus, à durée limitée ?

Également, j’aimerais davantage travailler avec les entreprises du territoire, les PME qui sont encore souvent sur des modèles anciens un peu paternalistes mais qui ont un vrai besoin de marque employeur et d’attractivité. Là, il faut les accompagner sur les problématiques d’innovation et de RSE, et j’ai une bonne expertise de conseil dans ce domaine. Je peux les toucher via le tiers-lieu, mais aussi la CCI, la CPME, ou les Uphéros de Marque Auvergne – que je co-anime.

Enfin, c’est plus un rêve mais j’adorerais proposer une démarche d’attractivité vraiment différente. Si, au lieu de chercher à attirer des gens qui s’installeraient ad vitam aeternam dans le Cantal, on montait un programme de type Erasmus, à durée limitée ? On attirerait des gens, même des jeunes, pour quelques mois, deux ou trois ans seulement, avec un vrai roulement. Ça oxygènerait le territoire, car de toute façon son enclavement géographique ne changera pas de sitôt. Arrêtons de vouloir “garder secret” ce magnifique territoire et la qualité de vie que l’on trouve ici ; partageons-le, même un instant.

Pour aller plus loin (ressources proposées par Emma) :
Pour comprendre – le dernier livre de Bruno Latour … mais aussi Plouc Pride, ouvrage de Valérie Jousseaume, « une chercheuse nantaise qui explique queles campagnes sont des marges d’innovation sociale ». Enfin, les études de l’Institut des Territoires Coopératifs, menées par Anne et Patrick Bovillard.
Pour agir « ne pas avoir peur du ridicule, aller vers l’autre » recommande Emma. « Dans mes barbecues, j’invite très largement, même si je ne connais pas tout le monde. Mais chaque personne vaut le coup d’être rencontrée »
Petite auto-promo : le premier livre édité par Tikographie sur la transition écologique en Auvergne

Propos recueillis le 20 juillet 2022, mis en forme pour plus de clarté et relu et corrigé par Emma. Merci également à Clément et à Sacha. Crédit photo de Une : Damien Caillard, Tikographie