80 chercheurs penchés sur la radioactivité naturelle locale

Par

Marie-Pierre Demarty

Le

Clarisse Mallet à la source Brissac
Sources thermales, ancienne mine d’uranium… La radioactivité est présente autour de nous en Auvergne. Un consortium de chercheurs de diverses disciplines s’intéresse à ces phénomènes, à ce qu’ils provoquent sur les écosystèmes naturels et les communautés humaines. Connaissiez-vous la ZATU ?

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Le pourquoi et le comment   [cliquer pour dérouler]

Je ne vais pas raconter ici comment je suis tombée sur ce sujet, puisque vous pouvez le découvrir directement dans l’article. Mais il reste à expliquer pourquoi j’ai choisi d’en faire un article, outre mon éternelle envie de faire partager à mes lectrices et lecteurs tout ce qui m’étonne, m’intrigue, en un mot titille ma curiosité.

Comment rattacher les travaux de cette discrète zone atelier à nos sujets de risques environnementaux et de résilience des territoires ? Vous remarquerez que je n’ai pas classé l’article dans notre redoutable catégorie « se préparer au pire ». Il ne s’agit pas d’affoler la population avec un phénomène naturel que nous côtoyons ici depuis… toujours.

Mais il y a tant d’autres choses qui rattachent le sujet aux nôtres : cette façon d’expérimenter des approches nouvelles, iconoclastes, étonnantes, propres à transformer non seulement les territoires, mais aussi les scientifiques qui les mettent en œuvre. Également la rencontre entre disciplines diverses et entre acteurs locaux et extérieurs aux profils diversifiés, ou cette façon de mobiliser et de fédérer à l’échelle d’un petit territoire, tout ça propice à créer des liens précieux pour la robustesse des territoires en question. Et encore les notions d’expérimentation, de transfert de savoirs, de temps long. Et bien évidemment, la nécessité d’approfondir les connaissances sur le vivant, sur les écosystèmes et leur évolution, sur les phénomènes d’adaptation et de transformation.

Si tout ça ne vous donne pas envie de répandre autour de vous la confiance dans la recherche scientifique, et de pousser les jeunes de votre entourage, y compris les jeunes filles, vers les métiers scientifiques, je n’ai plus qu’à jeter l’éponge et à m’en aller faire le quatre-vingt-douze-millième article sur le grand retour de Céline Dion.

Marie-Pierre

Trois infos express   [cliquer pour dérouler]

  • Le CNRS héberge 18 zones ateliers, consortiums de chercheurs répartis sur toute la France, intéressés à travailler sur une problématique liée à un territoire donné, dans le temps long. L’une de ces entités, la zone atelier territoires uranifères, s’intéresse aux phénomènes de radioactivité naturelle présents en Auvergne. A faible dose, cette radioactivité se trouve dans l’eau des sources thermales et dans une zone humide proche de l’ancienne mine d’uranium des Bois-Noirs. Le propos est de travailler sur l’influence de cette radioactivité sur les socio-écosystèmes à toutes les échelles : de la plus petite – transfert de la radioactivité dans les microorganismes – à la plus large, celle de la représentation qu’ont les populations locales de ce sujet.
  • Outre les prélèvements, analyses et observations scientifiques réguliers, les chercheuses et chercheurs expérimentent des approches singulières, croisant les disciplines et associant les acteurs locaux. Exemple aux sources de Sainte-Marguerite où une microbiologiste, une sociologue et une artiste ont réalisé une série d’ateliers d’échanges avec des groupes d’habitants. Dans d’autres endroits, le contact se fait plus difficilement, mais le temps long permet de tester des expériences qui peuvent finir par devenir fertiles en coopérations diverses, y compris de science participative.
  • Le sujet peut paraître de faible intérêt, notamment au regard de l’étude plus cruciale des risques liés au nucléaire industriel, mais il présente de multiples intérêts, car il développe des méthodologies transférables dans d’autres domaines de recherche, nucléaire, biologique, physique, sociologique… Il permet aussi d’accumuler des données utiles sur des milieux naturels et des groupes sociaux. Enfin, il valorise des territoires et fait aussi évoluer autant l’image de la science que la pratique des scientifiques.

En premier lieu, un petit quiz pour jeter les bases du sujet. Saviez-vous qu’une des premières mines d’uranium en France a été ouverte dans le Puy-de-Dôme ? Savez-vous que de nombreuses sources thermales en Auvergne font remonter en surface une eau (faiblement) radioactive ? Savez-vous quel lien on peut faire entre la radioactivité et le radon, gaz bien connu en Auvergne pour faire partie des éventuels risques à mentionner dans les actes de vente des maisons ? Et enfin – c’est là où je veux en venir – savez-vous qu’un consortium de 80 chercheurs de la France entière, sous l’égide du CNRS, s’intéresse de près aux phénomènes naturels de radioactivité dans notre région ?

Ce consortium, créé en 2015, a pour nom officiel ZATU, pour « zone atelier territoires uranifères ». Il est aujourd’hui co-dirigé par quatre enseignants-chercheurs : Patrick Chardon, physicien du Laboratoire de Physique de Clermont Auvergne (LPCA), présent depuis les tout débuts du projet, Clarisse Mallet, microbiologiste, et Joan Artigas, écotoxicologue, tous deux rattachés à un autre laboratoire de l’UCA, le LMGE (pour Laboratoire Microorganismes : Génome Environnement) et enfin Sylvia Becerra, sociologue à Toulouse. Clarisse Mallet est aujourd’hui la principale animatrice de ce groupe aux contours fluctuants. Car certains chercheurs s’intéressent d’assez loin à cet atelier, en marge de leur travail de recherche principal. Et d’autres, comme Clarisse, ont fini par concentrer toute leur attention sur ce sujet pour le moins inattendu.

C’est elle que je rencontre, dans les locaux de son labo sur le campus des Cézeaux à Aubière, pour essayer de comprendre ce drôle de sujet. À la fois complexe et improbable, multi-facettes, peu connu, et nécessitant d’expliciter de nombreuses notions.

La zone atelier territoires uranifères est hébergée au LMGE, sur le campus des Cézeaux, mais elle regroupe des chercheurs de différents labos de l’UCA et d’autres, disséminés dans toute la France et relevant de disciplines très diverses.

Un territoire, un sujet

La première à décrypter est celle de « zone atelier ». Oubliez tout ce que vous savez (ou pas) sur les unités de recherche, les labos de recherches, les institutions structurant la recherche. Sauf peut-être le CNRS, le Centre national de la recherche scientifique, qui labellise ces dispositifs sans existence juridique propre. Clarisse tente de les définir, en choisissant ses mots avec précaution : « C’est un territoire, avec une problématique liée à ce territoire, et un consortium de chercheurs qui se regroupent pour répondre à cette problématique sur le très long terme. Ce consortium est pluridisciplinaire, interdisciplinaire et même transdisciplinaire. »

Comprenez par là que ces recherches croisent des disciplines d’un même grand domaine de recherche (par exemple la biologie), de domaines très différents (la biologie dialoguant avec la sociologie ou l’architecture), et inclut même des non-chercheurs. En l’occurrence dans le cas des zones ateliers, des acteurs du territoire étudié, qu’ils soient élus de collectivité, habitants, associations, etc.

Clarisse Mallet explique, grâce à cette infographie, toutes les ramifications de la problématique étudiée dans le cadre de la zone atelier des territoires uranifères.

On compte en France 18 zones ateliers, chapeautées par la branche « Écologie-Environnement » du CNRS et structurées en un réseau qui les relie entre elles. Exemples parmi d’autres, on repère une zone atelier en Camargue qui se donne comme objectif de « mieux préparer ce vaste territoire humide, ainsi que la diversité de ses habitants, humains et non-humains, aux changements rapides qui affectent le delta et ses milieux. » Une autre à l’extrême ouest de la Bretagne « s’intéresse au socio-écosystème côtier de la mer d’Iroise, de la rade de Brest et de ses bassins-versants. » Une autre en Plaine et Val de Sèvre est « site pilote pour l’analyse des trajectoires de la biodiversité et des pratiques agricoles, l’expérimentation de nouvelles pratiques agroécologiques. » D’autres sont centrées sur la Loire ou la Seine, les Alpes, les Pyrénées et même l’Antarctique.

Et donc, en Auvergne, sur les « terres uranifères ». La ZATU concerne des petits bouts de territoire appartenant à deux catégories : diverses sources thermales en Auvergne, voire plus loin dans le Massif central, ayant pour point commun de faire surgir une eau naturellement (et faiblement) radioactive, et par ailleurs une zone unique, tout au nord-est du Puy-de-Dôme dans les Bois Noirs, où a été exploitée dans les années 1940-50 une mine d’uranium.

Temps long

Comment un tel sujet d’étude s’est mis en place ? Clarisse Mallet en explique l’origine : « Des chercheurs du LPCA avaient été sollicités pour des études post-Tchernobyl et post-Fukushima sur les risques persistant dans les zones contaminées. Ce projet, qui incluait aussi des médecins du CHU, n’a pas abouti en raison du contexte international. Les physiciens du projet se sont alors interrogés sur le fait qu’on abordait l’évaluation des risques liés à la radioactivité uniquement sous l’angle des accidents nucléaires. Les modèles ne permettaient pas de prédire les risques faibles, ou les risques liés à de très faibles doses. Or, c’est ce qui se vit ici. Aucun modèle existant ne peut prédire l’influence de la radioactivité naturelle sur les écosystèmes locaux. Ces chercheurs ont décidé de s’intéresser au sujet et ont fondé la zone atelier. »

« On abordait l’évaluation des risques liés à la radioactivité uniquement sous l’angle des accidents nucléaires. »

Rapprochons-nous des sites pour mieux comprendre de quoi il s’agit. Clarisse insiste sur cette dimension de temps long. Cette longue durée (la ZATU entame son troisième mandat de 5 ans) autorise à recueillir toutes sortes de mesures et données et d’observer l’évolution des milieux. Autre intérêt du temps long, les interactions entre les milieux et avec les communautés humaines peuvent être étudiées même par des chercheurs qui ne sont pas à proximité et viennent de temps à autres s’impliquer dans le projet.

L’eau des sources thermales, légèrement radioactive, se répand dans des écosystèmes où cette radioactivité peut influer sur les microorganismes, la végétation, la faune. Dans quelle mesure, de quelle façon, à quel rythme ?… La ZATU se propose de l’étudier sur le temps long.

À partir de là, de nombreux fils peuvent être tirés, par des équipes qui, pour la ZATU, comprennent des biologistes, des écologues, des microbiologistes et des écotoxicologues, pour ce qui concerne les sciences du vivant à toutes les échelles, ainsi que des physiciens, chimistes et radiochimistes. Et encore des sociologues et deux artistes, également chercheuses universitaires, qui ont trouvé leur place dans un fructueux croisement des approches.

Première rencontre

Pour quels types d’actions ? Il est temps de vous raconter comment j’ai rencontré Clarisse et deux de ses collègues, Sylvia Becerra la sociologue et l’une des deux artistes, Céline Domengie. Pas en tant que journaliste mais en tant qu’habitante des environs d’un site qui les intéresse.

Octobre 2024. Via la mairie et diverses associations locales, la population est conviée à participer à l’un des quatre ateliers proposés par trois chercheuses, nous dit-on, sur le site des sources de Sainte-Marguerite, dans le parc d’une ancienne station thermale à l’abandon. Un site étrange, étonnant, attirant, riche autant de son histoire que de sa biodiversité, lieu de souvenirs et de promenade pour de nombreux habitants.

Dans le décor étrange de cette station thermale à l’abandon, au cours de la balade proposée en octobre 2024 : Clarisse Mallet et Céline Domengie, avec une des participantes.

Participants : une dizaine de personnes pour la séance à laquelle je participe, par un vendredi ensoleillé. Des habitants récents ou installés depuis des générations dans le village, des bénévoles de l’association locale dédiée à l’environnement, des retraitées de l’usine d’embouteillage voisine et l’actuel directeur de celle-ci, un chercheur associé à la zone atelier…

Sur le site de Sainte-Marguerite, lire aussi le reportage : « Friche thermale, prés salés : que faire du site de Sainte-Marguerite ? »

Science et rituel poétique

Chaque séance de ce projet dans le projet, dénommé Chôra, se découpe en plusieurs parties qui semblent n’avoir pas grand-chose en commun, si ce n’est leur lien avec ces sources. Un petit temps pour faire connaissance, une marche silencieuse jusqu’à la source pour être à l’écoute de ce qui nous environne dans ce chemin bordant l’Allier. Point d’arrivée : la source Brissac, dite « le Geyser ». D’abord Clarisse effectue des prélèvements d’eau. Elle explique son travail, ses recueils d’échantillons réguliers, les micro-organismes qu’elle interroge au long cours en laboratoire, ce microcosme dont elle observe les évolutions et interactions.

Face à la source Brissac, les participants assistent aux démonstrations de Clarisse et Céline.

Le temps fort, c’est tout de même le geste artistique effectué sous nos yeux par Céline. Immergée jusqu’à mi-bottes dans le bassin de la source, assistée par Clarisse, elle fait surgir entre ses mains de petites sculptures aux formes aléatoires, icônes couleur de miel nées du contact, au creux de ses mains, de la cire d’abeille chauffée et de l’eau jaillie des profondeurs. Comme un rituel gracieux et poétique.

Céline fait ensuite circuler de main en main ces sculptures délicates et nous en fait choisir une qui restera comme celle de notre atelier. Elle nous invite aussi à faire chacun un vœu pour la source.

Les petites sculptures de cire nées au contact avec l’eau sont déposées sur la berge par Céline, comme une offrande à la source.

Retour au local de réunion. Nous disposons d’un peu de temps pour découvrir la mini-exposition de photos et documents sur le site, ou observer au microscope des micro-algues et autres petits organismes vivant dans l’humidité prodiguée par la source. Nous partageons nos impressions sur l’expérience et nos vœux.

Puis Sylvia prend la main. Son questionnaire adressé au collectif permet à tous de prendre la parole, d’exprimer son rapport à ce site, ses souvenirs, l’imaginaire qu’il nous inspire. Les questions glissent vers le thème de la radioactivité et de ce que nous en percevons. Un mélange de curiosité et d’inquiétude, de confiance et d’aveu d’ignorance se tisse dans nos réponses.

Écologie relationnelle

Cette prise de contact a marqué les habitants, mais aussi les trois chercheuses. Dans le livret de compte rendu offert par la suite aux participants, elles en témoignent. « Ce projet m’a changée… habituée à n’échanger qu’avec des pairs ou des étudiants du domaine… Je ne conçois plus de faire de la recherche autrement qu’en inter et transdisciplinarité », écrit Clarisse. Sylvia : « Cette expérience m’a redonné l’espérance dans la portée que peut avoir le travail scientifique et la pertinence de la collaboration avec des artistes pour tracer la voie d’une reconnexion avec l’environnement. »

« Cette expérience m’a redonné l’espérance dans la portée que peut avoir le travail scientifique. »

Quant à Céline, elle explique avoir « beaucoup apprécié le fait que des regards différents aient pu cohabiter et se nourrir, sans que l’un ne fasse de l’ombrage aux autres. » Elle parle de la confiance qui s’est instaurée, « signe d’une écologie relationnelle », « trésor à cultiver ».

Car l’expérience de prise de contact avec les populations locales n’a pas toujours été aussi fluide. À la source des Saladis, toute proche mais située dans une autre commune, les mêmes ateliers n’ont attiré presque personne.

Inclure les humains

À Lachaux, du côté de l’ancienne mine, les chercheurs ont travaillé longtemps dans l’indifférence des locaux, malgré les contacts avec les élus, les tentatives de réunions publiques. « Notre travail porte sur une zone humide en aval de la zone de stockage des déchets laissés par la mine d’uranium. Nous avions l’impression que cette vallée de Rophin n’intéressait pas les habitants, qu’ils n’y allaient pas, se souvient Clarisse Mallet. Jusqu’à ce que je place des pièges photo pour un inventaire de la biodiversité. Je me suis rendu compte que la zone était en fait très fréquentée : par des promeneurs avec leur chien, des randonneurs, des chasseurs… Ce n’était pas pensable de ne pas mettre un sociologue dans la boucle et nous avons intégré Sylvie Huet, socio-écologue de l’Inrae. »

« Ça a enclenché beaucoup de curiosité, une demande d’être tenus au courant. Ça va maintenant ouvrir de nouveaux champs. »

Il a encore fallu une autre expérience, en 2023, pour finir par réveiller la curiosité des habitants. Cette fois, des étudiants en architecture avaient été amenés à passer une journée en immersion sur la zone humide surveillée par la ZATU. Ils avaient pour consigne de produire une représentation créative du lieu observé et de l’expérience vécue.

La zone humide de Rophin est située en aval d’une zone de stockage de déchets de l’ancienne mine d’uranium. Ses eaux, faiblement radioactives, sont étudiées depuis dix ans par la ZATU, grâce aux capteurs et instruments de mesures installés sur place. – Photo Clarisse Mallet

Clarisse poursuit : « Quand nous avons présenté ce travail à la mairie, les gens se sont enfin intéressés. Ça a enclenché beaucoup de curiosité, une demande d’être tenus au courant. Ça va maintenant ouvrir de nouveaux champs ; on va pouvoir intégrer des habitants à de la recherche participative ; on peut envisager de modifier nos objectifs en fonction de leurs questions. Car l’intention autour de ces phénomènes de radioactivité est d’étudier sous divers angles les socio-écosystèmes, c’est-à-dire les interactions entre les éléments d’un écosystème naturel, mais aussi en intégrant les communautés humaines. »

D’autres sites de sources naturelles radioactives font l’objet d’autres expériences, d’autres questionnements, d’autres rencontres. À Châtel-Guyon. À Joze, où les sources, utilisées en continu depuis l’Antiquité, sont réputées vertueuses, censées protéger même du choléra, même à l’époque où le secteur était entouré de marécages. « On a même rencontré une personne qui y puisait de l’eau pour prendre des bains », raconte la chercheuse.

Au microscope

Où tout cela peut-il mener ? Clarisse explique ce qu’elle étudie précisément : « L’intention est de comprendre à toutes les échelles les effets de la radioactivité. Ça implique de prendre en compte la toxicité propre d’un élément radioactif, mais aussi le rayonnement qu’il peut émettre, comme c’est le cas quand on ‘fait des rayons’ pour se soigner. On étudie aussi quels sont les effets réels de la radioactivité naturelle, notamment quand elle est renforcée par l’activité humaine ; comment elle peut se transformer ou se transférer. On veut essayer de comprendre comment des ‘petites briques’ de micro-organismes libèrent la radioactivité, ou au contraire la retiennent. Par exemple on n’a jamais suivi un élément comme le radon pour voir s’il a des effets sur les organismes. Un des objectifs est de montrer dans quelles conditions la radioactivité est rendue disponible pour interagir avec un écosystème ou se transférer vers des organismes vivants. »

« On veut essayer de comprendre comment des ‘petites briques’ de micro-organismes libèrent la radioactivité, ou au contraire la retiennent. »

Voilà des notions complexes à comprendre pour le profane. Mais on retiendra concrètement que les travaux de Clarisse Mallet et ses collègues visent à observer ce qui se passe, à une échelle microscopique, à l’endroit où les sources répandent une eau radioactive. Autour des sources comme celles de Sainte-Marguerite par exemple, se forme une sorte de film un peu visqueux, où s’épanouissent de très nombreux micro-organismes : algues, bactéries, diatomées… La radioactivité modifie-t-elle quelque chose dans cet écosystème ?

Les échantillons d’eau recueillis par Clarisse seront analysés en laboratoire. Ces prélèvements, effectués régulièrement, doivent contribuer à « apporter des réponses aux questions que posent l’adaptation et l’évolution de la vie dans [ces] environnements », écrit-elle dans le livret remis aux participants.

À Sainte-Marguerite, Châtel-Guyon, Joze et quelques autres, la microbiologiste va régulièrement effectuer des prélèvements qui sont étudiés et analysés en laboratoire. Certains de ces sites, ainsi que celui de Lachaux, sont instrumentés pour mesurer de façon régulière des données multiples telles que la température, la conductivité, la teneur en radon… « Nous avons récemment intégré un projet européen, Terra Forma, qui développe des capteurs low-tech pour suivre différents paramètres de la croûte terrestre sur l’ensemble de la planète. Ça va nous permettre de mesurer quasiment en continu certaines données, par exemple à Rophin sur le gradient de contamination de la zone humide en différents points, sur la quantité de micro-organismes, etc. »

Transférable

À une échelle bien différente, les chercheurs et chercheuses s’intéressent aux effets de la radioactivité sur les humains. Pas sur les corps, car aucun médecin, aujourd’hui, ne participe à la zone atelier. Mais sur la perception de ces phénomènes, notamment d’un point de vue sociologique. « Cette perception peut être positive ou négative selon le contexte local, dit encore Clarisse. Quand on annonce à Joze que les sources sont radioactives, ça n’effraie personne parce que les gens ont dans l’idée qu’elles sont bienfaisantes. À Lachaux, c’est positif aussi, car la mine d’uranium a fait vivre les familles pendant plusieurs décennies. Mais tout près dans l’Allier et la Loire, on bascule dans une autre perception, car il y a eu [et il y a encore, NDLR] de gros problèmes avec le stockage de résidus radioactifs après la fermeture de la mine de Saint-Priest, qui ont généré de fortes tensions. »

In fine, on pourrait se dire que les questionnements de ces quelque 80 chercheurs apparaissent dérisoires. Clarisse Mallet préfère parler de « sujet de niche », mais qui va plus loin qu’il y paraît, parce qu’il peut être utile pour d’autres recherches. « La plupart des chercheurs travaillent déjà sur la radioactivité, mais artificielle, dans le contexte de l’industrie nucléaire. Certains sont associés au Commissariat à l’énergie atomique ou à l’Autorité de Sûreté nucléaire, avec un volet environnemental dans leur travail ; ils souhaitent participer à ce que nous faisons ici car ça peut avoir des liens avec leurs recherches. Par ailleurs, nous avons des sites instrumentés ; nous développons des méthodologies dans le suivi d’éléments à faibles doses ; nous travaillons sur la compréhension des transferts d’un organisme à un autre. Ces approches que nous expérimentons peuvent être transposées dans d’autres domaines, par exemple sur l’étude de pesticides ou d’autres produits toxiques. »

« Nous leur apportons déjà quelque chose à travers notre présence. »

Enfin, l’intérêt des zones ateliers est de pouvoir disposer de temps. Déjà dix ans que ce groupe a lancé ce projet singulier et Clarisse indique qu’il n’y a « pas encore grand-chose à communiquer en termes de résultats. » Mais patiemment, les chercheuses et chercheurs accumulent des données et s’attachent à les gérer, explique mon interlocutrice, de façon à les rendre disponibles et accessibles pour les acteurs locaux.

« En attendant, conclut-elle, nous leur apportons déjà quelque chose à travers notre présence. On s’intéresse à ces communes, on questionne, on fait comprendre qu’il y a matière à recherche. Et nous avons à cœur de coconstruire ces travaux avec eux ; c’est même le projet de ce troisième mandat de développer cette coconstruction. Cela valorise les territoires. Et ce n’est pas rien. »

Plus d’information sur le site de la ZATU ici et plus généralement sur les zones ateliers là.

Article Marie-Pierre Demarty, réalisé en octobre 2024 (atelier à Sainte-Marguerite) et le 12 février 2026 (entretien). Photos Marie-Pierre Demarty, sauf mention contraire. À la une : Clarisse Mallet, devant la source Brissac de Sainte-Marguerite, explique à quoi servent les prélèvements qu’elle s’apprête à effectuer, lors de l’atelier avec les habitants en octobre 2024.

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