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Le pourquoi et le comment [cliquer pour dérouler]
Il y a des sujets que je connais bien, que je traite souvent parce qu’ils sont beaucoup travaillés par les acteurs locaux et sur lesquels il n’est pas difficile de trouver des interlocuteurs, spécialistes ou engagés.
Et il y a les sujets qui passent beaucoup plus inaperçus, même quand les enjeux sont importants. Pour peu qu’ils soient en plus un peu techniques et complexes, ou que notre territoire ne soit pas parmi les plus concernés, eh bien… ils me sont moins familiers. Et à la plupart d’entre vous aussi sans doute.
Le sujet de la pollution de l’air fait partie de ceux-là. A priori jamais traité dans Tikographie, faute d’avoir rencontré les bons interlocuteurs ou d’avoir été interpellés d’une façon ou d’une autre sur le sujet. Autrement dit, en allant voir les responsables de Numtech, je découvrais. Ma seule compétence dans ce domaine était… de respirer.
Comme je les avais sous la main, j’ai posé beaucoup de questions. Nous y avons passé beaucoup de temps. Et voilà pourquoi il y avait matière à un deuxième article.
Marie-Pierre
Trois infos express [cliquer pour dérouler]
- En France et en Europe, seuls une quinzaine de polluants sont réglementés en termes de qualité de l’air. Il en existe beaucoup d’autres, mais il serait trop coûteux de les mesurer. Cependant les substances mesurées valent comme « traceurs » de leur famille de composants. L’Europe a une des réglementations les plus contraignantes en la matière, et la France est en pointe sur les technologies de mesure ou de modélisation de la dispersion des polluants.
- Chaque période voit émerger de nouveaux types ou de nouvelles sources d’émissions de polluants, et les problématiques qui leur sont liées : salmonelles, odeurs, dioxines, PFAS, pesticides… On tente aussi de prendre en compte les effets cocktails mélangeant différents composants, avec leurs impacts aggravants possibles sur la santé. Le Puy-de-Dôme est relativement peu exposé aux polluants industriels, malgré quelques usines historiques dispersées sur le territoire. Les industries ayant délocalisé ou beaucoup réduit leurs émissions, d’autres sources de pollution sont mises en évidence, comme le trafic routier, les systèmes de chauffage, l’agriculture.
- Les dirigeants de Numtech déplorent être sollicités plutôt en fin de conception des projets et souhaiteraient plus de collaboration avec les architectes, aménageurs ou urbanistes, pour trouver des solutions moins coûteuses que celles possibles en aval. Et pour éviter des aberrations comme une aération de parking souterrain rejetant ses émissions dans une cour d’école : du vécu !
| Lire l’article précédent : « Dans l’air ou dans les process, Numtech traque les polluants » |
Dans le précédent article, j’ai présenté le travail du bureau d’études Numtech, qui s’attache notamment à modéliser la dispersion des émissions de polluants dans l’atmosphère. Le sujet est fortement lié à la réglementation, et a un impact assez direct sur la santé des gens et des écosystèmes.
Emmanuelle Duthier et Fabien Brocheton ont répondu à quelques questions d’ordre plus général sur le sujet. Histoire de mieux comprendre ce que nous risquons en respirant, voici la suite de nos échanges en huit questions… La première fait suite à la description des études de simulation réalisées par Numtech : elles concernent très majoritairement les 15 substances pour lesquelles les émissions dans l’atmosphère ne doivent pas dépasser un seuil déterminé de concentration.
Tikographie : Comme on l’a vu, seulement une quinzaine de polluants sont réglementés et doivent respecter des normes. Est-ce que ce sont les seules substances dangereuses qui peuvent se retrouver dans l’air ?
Emmanuelle Duthier : Dans la réalité il y en a beaucoup plus, non réglementées. Ça ne veut pas dire qu’elles sont sans risque, mais pour l’instant les connaissances scientifiques ou le lobbying font qu’elles ne sont pas réglementées. On sait quand même étudier leur impact sur la santé dès qu’on connaît leur toxicité. Des organismes référencés, tels que l’Ineris, l’Anses ou l’OMS, établissent des valeurs toxicologiques de référence, c’est-à-dire la concentration, la dose à partir de laquelle il est établi qu’un effet peut se développer. C’est ce qui nourrit les bases de données à partir desquelles on peut évaluer la probabilité de développer telle ou telle pathologie.
« Cela permet d’inclure tous les effets croisés de « cocktails », qui sont cachés si on regarde polluant par polluant. »
Fabien Brocheton : La réglementation est aussi ce qu’elle est car pour réglementer, on doit pouvoir mesurer, idéalement en continu, ce qui est émis. Ce n’est souvent pas possible ou sinon avec des coûts monstrueux. C’est pourquoi les normes portent sur une liste limitée de polluants. Mais ils sont en général des traceurs de leur famille de substances. Par exemple le benzène pour les COV aromatiques ou les COV non méthaniques dans leur ensemble : il y en a une liste énorme, non réglementés, mais le benzène est très connu et c’est le plus toxique.
La France est-elle en avance ou en retard sur ces questions ?
F.B. : De façon générale, la France a une grosse expertise, tant sur la modélisation que sur la mesure de la qualité de l’air. Ce qui fait qu’on commence à travailler sur l’exposome, qui est l’étude d’impact de la qualité de l’air sur la santé à un endroit donné, sans se focaliser sur un composant ou un autre. Cela permet d’inclure tous les effets croisés de « cocktails », qui sont cachés si on regarde polluant par polluant.
Historiquement, dans les années 1960-70, en termes de qualité de l’air, on étudiait plutôt les problématiques d’ozone, à d’autres échelles. Mais certains labos en France ont commencé à s’intéresser à la qualité de l’air dans l’atmosphère la plus basse ; ça semblait pourtant très exotique. C’est ce qui explique l’avance française dans ce domaine.
Est-on aussi en avance sur la réduction des pollutions, du fait de cette avance de la recherche française ?
E.D. : On est en avance sur les diagnostics. On peut dire aussi que les seuils européens font référence et sont parmi les plus contraignants. Mais cette avance vient plutôt d’un historique d’épisodes noirs.
F.B. : La France est « bonne élève » sur des composés comme les monoxydes et dioxydes d’azote, du fait que nous avons des centrales nucléaires, donc moins de centrales à charbon. Par ailleurs, dans les années 1980-90, le focus était sur les gros industriels : c’était bien identifié, facile à repérer. D’ailleurs les réseaux de surveillance de la qualité de l’air ont tous été créés initialement pour surveiller un gros industriel ou un petit bassin industriel. En Rhône-Alpes à l’époque, il y avait une dizaine de réseaux, chacun sur un bassin industriel. Finalement ils se sont agrégés.

E.D. : De ce fait, les industries ont beaucoup réduit leurs émissions et leur impact, car la problématique était plus simple qu’à l’échelle d’une ville où la multiplicité des sources de polluants complexifie les actions à mettre en place : il s’y mêle les émissions des industries, de la circulation, du chauffage…
« En agissant sur ce qui était le plus lisible et simple à réduire, tout le reste a émergé. »
F.B. : Ce qui fait qu’en agissant sur ce qui était le plus lisible et simple à réduire, tout le reste a émergé ; la réduction des polluants devient donc moins simple. D’autant plus que sur ces questions se superposent l’action locale, régionale, nationale et même internationale, avec des préoccupations qui peuvent se contredire. Par ailleurs, il y a eu un gros focus ces dernières années sur la qualité de l’air intérieur, qui a un peu occulté les questions liées à l’air extérieur.
Quels polluants sont les plus couramment surveillés pour la qualité de l’air ?
E.D. : En général ce sont plus ou moins les mêmes qui reviennent, selon l’activité industrielle, notamment les polluants réglementés. Mais dans la réalité il existe plein de cocktails additionnels, qu’on connaît plus ou moins bien. Et de nouveaux sujets émergent. Par exemple dernièrement, on parle du recyclage du plastique, qui va mettre en œuvre des mécanismes nouveaux et des émanations nouvelles. On les maîtrise beaucoup moins bien que l’incinération des ordures ménagères, qui est pratiquée depuis longtemps : c’est un processus qu’on connaît très bien et qu’on sait modéliser.

F.B. : À chaque période de la vie de Numtech, il y a eu des polluants émergents : les légionelles, les odeurs, les dioxines, les particules fines puis les nanoparticules, aujourd’hui les PFAS, éventuellement les amines liées aux process de décarbonation. On doit à chaque fois s’interroger sur la dispersion et sur le risque sanitaire.
E.D. : La modélisation, sur ces nouveaux polluants, est d’autant plus intéressante qu’en général on sait peu les mesurer, alors qu’on sait grosso modo prédire par le calcul comment ils se dispersent.
Quelle est la situation de notre territoire du Puy-de-Dôme du point de vue de la qualité de l’air ?
E.D. : Il reste quelques industries émettrices, historiques, mais pas très nombreuses et pas très grosses, et pas dans la métropole clermontoise. Michelin ne fait plus partie des émetteurs importants car ils ont délocalisé l’essentiel de la production. Ici vont subsister des pollutions plus complexes et multiples. Le trafic routier principalement, le chauffage, l’agriculture.
Travaillez-vous aussi sur les pollutions agricoles ?
F.B. : On parle beaucoup des pesticides mais paradoxalement, si l’agriculture est très réglementée pour les quantités ou les méthodes d’épandage, la dispersion des substances dans l’atmosphère n’est pas surveillée. Cela s’explique car il s’agit de sources émettrices à impacts complexes, très coûteuses à analyser, et émises par des tout petits acteurs. Ils ont des modes de dispersion complexes, qui seront différents s’il s’agit d’un épandage au sol sur des cultures ou d’une pulvérisation sur des arbres fruitiers. On va parler d’impacts sur des distances de 5 à 10 mètres : c’est très localisé. On est parfois questionnés, mais peu fréquemment, et surtout par des associations qui luttent contre ces émissions.

De manière générale, vous êtes questionnés sur l’étude des émissions de polluants en bout de chaîne d’un projet. En quoi est-ce problématique ?
F.B. : En général, les choix architecturaux ou les choix d’aménagement sont déjà arrêtés, et c’est dommage. Car si notre étude révèle un problème, ça peut être plus compliqué à résoudre en aval. Par exemple avec des canalisations qu’il serait judicieux de déplacer pour éviter des nuisances d’odeurs, ou une crèche d’entreprise au mauvais endroit. Le fait de ne pas avoir pris en compte ces contraintes dès le départ fait augmenter les coûts. Ça peut être la même chose dans le choix du tracé d’un projet routier ou d’un tram, qui va impacter un quartier.
E.D. : Sur des linéaires routiers nouveaux, des pré-études se font très en amont. Mais sur une requalification de quartier, il y a beaucoup de contraintes, donc on arrive là aussi en bout de chaîne. Les marges de manœuvre sont restreintes, le sujet devient très vite politique…
« Ça nous est arrivé de faire une étude où les émissions d’un parking souterrain étaient rejetées dans une cour d’école ! »
On aimerait être davantage questionnés par les architectes ou les urbanistes. Nos modélisations pourraient être utiles pour faire les bons choix architecturaux, en termes de positionnement des ouvrages par rapport aux flux d’air, d’exposition des façades, de positionnement des entrées d’air pour les ventilations… L’enjeu est non seulement la qualité de l’air, mais aussi le changement climatique. Nos outils apportent aussi des informations sur les températures, la circulation de l’air, ou peuvent quantifier l’impact de la végétalisation. Ils peuvent contribuer à faire des choix pour limiter les zones d’accumulation de chaleur ou atténuer l’impact des pics de pollution sur un bâtiment ou un quartier par exemple.
F.B. : Ça paraît relever du bon sens, mais parfois c’est plus complexe et on ne pense pas à tous les paramètres. Ça nous est arrivé de faire une étude où les émissions d’un parking souterrain étaient rejetées dans une cour d’école ! Dans ce cas, il est trop tard pour déplacer la bouche d’aération, et la question devient : comment je dois modifier mon système de ventilation pour limiter l’impact dans la cour de l’école…

De votre point de vue, quels sont les sujets émergents ?
F.B. : On parle beaucoup de l’intelligence artificielle, mais la modélisation repose beaucoup sur la donnée. On va avoir des questions sur la pertinence et la robustesse de certaines études et sur comment gérer cette nouvelle donne. Contrairement à d’autres pays, en France il y a des méthodologies à suivre, par contre il n’y a pas d’outils imposés réglementairement pour travailler sur la qualité de l’air. Avec l’IA, ça va devenir compliqué de conserver une fiabilité des études.
« Avec l’IA, ça va devenir compliqué de conserver une fiabilité des études. »
Sur les problématiques, la tendance est à considérer davantage l’impact global, y compris sur le changement climatique, que seulement la qualité de l’air. En elle-même, la surveillance de la qualité de l’air locale n’a pas beaucoup évolué depuis dix ans, par rapport à d’autres thématiques qui ont pris de l’ampleur, comme les gaz à effet de serre liés au changement climatique. Car il n’y a pas beaucoup d’intérêt à avoir des mesures encore plus précises que ce qu’on sait faire aujourd’hui.
E.D. : Les outils sont là. On sait faire les diagnostics. Le gros problème, ce sont les actions et les outils à mettre en place. On connaît les causes, maintenant le sujet est plutôt comment agir.
Entretien Marie-Pierre Demarty, réalisé mardi 20 janvier 2026. Photos Marie-Pierre Demarty, sauf indication contraire. À la une : borne d’information en continu sur la qualité de l’air, place Delille à Clermont-Ferrand.
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