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Le pourquoi et le comment [cliquer pour dérouler]
A moins que vous soyez asthmatique ou fragile des bronches, habitant de la vallée de l’Arve ou de celle, bien nommée, de la chimie au sud de Lyon, il y a fort à parier que le sujet de la qualité de l’air ne fait pas partie de vos priorités. Nous avons encore eu ces derniers jours un signe de cette relative indifférence : à part l’ONG Respire, pas grand monde ne s’est ému de la disparition programmée des zones à faibles émissions (ZFE), accusées d’être discriminantes envers les personnes n’ayant pas les moyens de s’offrir une voiture neuve, mais dont on oublie souvent de rappeler qu’elle était une mesure de santé publique. Respirer ou conduire : il faut choisir… de conduire.
Le sujet semble – au choix – aussi invisible que l’air ou aussi opaque qu’un nuage de pollution flottant au-dessus d’une ville industrielle par une belle journée d’anticyclone. A l’abri derrière l’argument de la technicité, il est consciencieusement abandonné aux industriels, aux politiques qui leur prêtent l’oreille et aux spécialistes. Et c’est bien dommage.
Mais ça tombe plutôt bien : nous avons des spécialistes à Clermont. Cela fait un moment que j’avais envie de les rencontrer. Check !
Certes, le sujet est effectivement assez technique. Comme la mer encore un peu fraîche en début d’été, il faut faire un petit effort pour entrer dedans. Mais une fois qu’on y est, on ne le regrette pas. Cette rencontre m’a permis d’apprendre ou de prendre conscience de beaucoup de choses, de mesurer l’importance des enjeux, de découvrir la diversité infinie des substances qu’on inhale, à mettre en regard du nombre très très fini de celles qu’on surveille…
On va parler de substances, de mesures, de calcul numérique et de modélisation. Mais le sujet est en réalité bien moins abstrait : c’est de notre santé à tous qu’il s’agit. Personne ne peut vivre sans respirer. Un territoire vivable est bien en premier lieu un territoire respirable.
Marie-Pierre
Trois infos express [cliquer pour dérouler]
- Numtech est un bureau d’études clermontois créé en 2000 et spécialisé historiquement sur la modélisation de la qualité de l’air. Il s’agit de prévoir par le calcul numérique les concentrations dans l’air de polluants émis par une industrie, un trafic routier et autres activités en projet, pour vérifier s’ils respecteront les normes règlementaires. L’expertise de Numtech va jusqu’à modéliser aussi les conséquences d’émissions de polluants sur la santé humaine, et à préconiser des correctifs si nécessaire.
- Depuis 2021, l’entreprise a intégré un groupe d’ingénierie français et indépendant, dont elle est devenue la branche spécialisée dans l’environnement. Cette sécurisation lui a permis de se diversifier dans une autre expertise : l’analyse de l’empreinte environnementale d’une production de biens ou de services, et l’accompagnement sur le plan d’action pour progresser dans ce domaine. Il s’agit par exemple d’établir un bilan carbone étayé au-delà des seules données financières. Mais aussi d’aller plus loin en procédant à une analyse de cycle de vie, en examinant les impacts y compris sur la santé humaine, en accompagnant les entreprises sur des actions cohérentes et impactantes.
- Les créneaux choisis par Numtech sont des marchés de niche, dépendant de la réglementation ou de la motivation des dirigeants, et qui sont aujourd’hui dans une tendance au recul. Mais l’entreprise clermontoise doit sa robustesse et sa longévité à une stratégie d’innovation, de collaboration avec le monde académique et de recrutement d’ingénieurs informaticiens passés par la recherche. Elle réunit une équipe de 16 personnes fortement motivées par l’action en faveur de l’environnement.
Quand tout le monde ou presque se focalise sur ses émissions de carbone, ça laisse forcément des trous dans la raquette des impacts que nous infligeons à l’environnement. Heureusement, il existe des acteurs qui se préoccupent d’aller explorer ces recoins sombres de nos activités. Dans cette catégorie, l’entreprise Numtech s’est spécialisée d’abord dans la qualité de l’air.
Plus récemment, ce fleuron clermontois de la modélisation a ajouté une deuxième corde à sa raquette : l’empreinte environnementale de tous types de structures ou d’activités. Cette empreinte environnementale est vue ici dans sa globalité : le bilan carbone est une pièce du puzzle, mais autant que possible, on y ajoute d’autres briques, à commencer par une analyse complète du cycle de vie d’une production.
En résumé, Numtech est un bureau d’études environnemental, spécialisé sur des sujets peu traités ailleurs. On y pratique du diagnostic, de la modélisation et de l’accompagnement des structures qui ne se satisfont pas des diagnostics posés. On y recrute des personnes très qualifiées. On s’y intéresse aux polluants et à leurs impacts sur la santé. Le sujet est vaste. Détaillons-le.
Une riche histoire
Ça paraît d’autant plus surprenant de découvrir qu’il est couvert par 16 salariés. Mais je ne les rencontrerai pas. Car – pour l’anecdote – l’entreprise a pris ses quartiers dans le Centre des Matériaux Durables, qui accueille diverses entreprises du secteur sur le « territoire » Michelin de Cataroux. Mais des (gros) travaux étant en cours pour accueillir un nouveau locataire, les ingénieurs-informaticiens de Numtech ont été provisoirement délocalisés dans des locaux Michelin, plus difficiles d’accès pour le visiteur.
C’est donc étrangement dans des locaux vides, avec un bruit de fond pas trop dérangeant quand même, qu’Emmanuelle Duthier et Fabien Brocheton me reçoivent. Ils sont respectivement directrice de production et directeur technique : le duo qui a pris les commandes à la suite du départ du dernier des deux fondateurs.

Car l’entreprise a déjà une riche histoire. La retracer nécessite de remonter 25 ans en arrière. En 2000, deux doctorants de l’Université de Clermont, Pierre Béal et Emmanuel Buisson, croisent leurs disciplines respectives – les mathématiques et la physique de l’atmosphère – pour fonder Numtech. Cette origine n’est pas anodine, car elle marque l’ADN du bureau d’études : une forte appétence pour les projets de recherche et développement, un recrutement d’ingénieurs dont beaucoup sont titulaires d’une thèse, et des collaborations avec la recherche académique ou publique : l’Université, mais aussi le CNRS, l’INRIA, Météo France, etc. De quoi forger une structure au profil rare en termes de compétences – du moins dans le secteur privé – et ancrée dans la culture de l’innovation.
« L’activité historique de la qualité de l’air reste un marché de niche, difficile, qui dépend beaucoup de la réglementation. »
Pierre Béal en reste le pilote jusqu’en 2024, mais quelques années auparavant, en 2021, il fait entrer la petite entreprise clermontoise dans un grand groupe dédié à l’ingénierie, Fortil, dont elle deviendra la branche environnementale.
« Pierre avait envie de faire autre chose. De plus l’activité historique de la qualité de l’air reste un marché de niche, difficile, qui dépend beaucoup de la réglementation et où nous sommes en concurrence avec des structures publiques. Et ce n’était pas facile de dépasser les freins seuls. Le choix s’est porté sur ce groupe basé à Toulon et travaillant à l’international, parce qu’il s’agit d’un groupe complètement indépendant, et qui n’avait pas du tout travaillé sur le sujet de l’environnement », explique Fabien Brocheton.
Prédire la qualité de l’air
Pour revenir à l’activité développée durant ces 25 ans, Emmanuelle Duthier explique que « les deux compétences des fondateurs ont fait que l’activité s’est tournée vers la modélisation de la dispersion atmosphérique et de la météo, l’une et l’autre étant très liées. »
Concrètement ? L’entreprise intervient surtout sur des projets, avant qu’ils soient réalisés : la construction d’une usine, la création d’une route, le réaménagement d’un quartier…. À ce stade, impossible évidemment de mesurer comment des polluants peuvent être dispersés par les vents.

C’est là que la modélisation intervient : il s’agit de prédire cette dispersion grâce au calcul numérique. En fonction de l’intensité et de la direction du vent, en fonction de la nature des substances, de leur densité et de leurs caractéristiques, en fonction de la configuration des lieux et autres données, la modélisation peut apporter un diagnostic du projet, notamment par rapport à des normes réglementaires.
Respect des seuils
Car il existe une quinzaine de substances polluantes pour lesquelles il est interdit de dépasser un certain seuil de quantité dans l’atmosphère. Le rôle premier de Numtech est de prévoir si le projet étudié respectera ces normes.
« On va déterminer jusqu’à quelle distance des voies les polluants se déplacent, si ça vient impacter telle école, tel immeuble d’habitation. »
Emmanuelle Duthier précise : « Par des outils logiciels, on va collecter des données, modéliser la situation et déterminer où sont les émissions, les niveaux de polluants et dans quelles quantités. Si un réaménagement de quartier implique de déplacer le trafic routier, la pollution liée au trafic reste très locale. On va déterminer jusqu’à quelle distance des voies les polluants se déplacent, si ça vient impacter telle école, tel immeuble d’habitation. »
Sur un projet industriel, la problématique sera abordée différemment : « Les émissions sont très concentrées, canalisées et émises par une cheminée à un point précis. Ce sont les panaches qu’on peut voir dans le ciel, provenant de différentes industries. La façon dont ça se disperse est donc différente de ce qui se passe avec le trafic automobile. On va déterminer où se font les retombées et dans quelles quantités. »

À notre santé
Il s’agit donc bien de prévoir si les seuils d’émission seront respectés. Mais, ajoute Fabien Brocheton, « on ajoute une expertise supplémentaire qui est d’estimer l’impact sur la santé des populations. »
À partir de bases de données de la toxicité des substances, établies par des études laboratoire provenant d’organismes tels que l’Inserm ou le CNRS, Numtech modélise toutes les conséquences que peut avoir la dispersion d’un produit dans l’air. Et c’est encore plus complexe que le calcul des seuils, comme le précise le directeur technique : « On doit considérer l’inhalation des substances présentes dans l’air, mais aussi la possibilité d’ingestion à la suite des retombées : ça nécessite de prendre en compte dans nos modèles la pollution des cours d’eau, ou la présence de cultures pour voir comment ça se transmet dans la chaîne alimentaire locale. »

Le rôle de Numtech ne s’arrête pas au diagnostic ; il sera éventuellement d’accompagner le client si l’étude révèle qu’il doit modifier son installation. « Nous n’apportons pas les compétences techniques sur les process, mais on peut dire quel niveau maximum de tel polluant doit être émis pour que ça passe les normes d’impact. Et pour telle correction envisagée, on pourra lui dire si c’est suffisant ou pas », précise la directrice de production.
« Maintenant on procède plutôt en jouant sur les process : les émissions sont captées, filtrées, réduites… Il y a beaucoup plus de possibilités. »
Son collègue illustre : « Avant, pour pallier ces problématiques, il y avait des cheminées de 40 ou 50 mètres de haut pour limiter l’impact au sol, mais ça se fait de moins en moins pour des raisons d’impact visuel. Maintenant on procède plutôt en jouant sur les process : les émissions sont captées, filtrées, réduites… Il y a beaucoup plus de possibilités. »
Cette spécialisation sur la qualité de l’air a caractérisé l’entreprise pendant ses quinze premières années. S’y greffait aussi le développement de logiciels et la distribution de logiciels métier, dans ces thématiques de modélisation de la qualité de l’air.
Diversification
L’idée de se diversifier remonte tout de même assez loin, toujours sur des thématiques environnementales. Mais les premières tentatives se sont révélées peu fructueuses, car la vision Numtech des services à proposer s’est souvent trouvée trop en avance par rapport à la progression des prises de conscience, à la réglementation qui tient souvent lieu de motivation, à la compréhension des impacts et aux sujets monopolisant l’attention. « Dès 2010 par exemple, il y a eu un projet sur le bilan carbone, mais c’était trop tôt. » D’autres sujets ont été tentés, mais c’est récemment qu’une diversification a fini par voir le jour.
L’intégration dans le groupe Fortil, précise Emmanuelle, « a apporté une solidité financière qui a permis de se lancer dans une seconde activité, autour de ce qu’on a appelé l’empreinte environnementale, portée chez nous par des gens très convaincus. »
« Il y a chez Numtech cette volonté d’innover et de pouvoir agir quand on peut, et pas seulement mesurer. »
Il s’agit de proposer à des organisations – entreprises privées principalement, éventuellement publiques aussi – de réaliser bilans carbone, analyses du cycle de vie, accompagnements à l’éco-conception et à la réduction d’impact, formations, sensibilisations sur ces questions.
Au-delà des émissions de carbone, souvent prises en considération par les entreprises, Numtech propose d’ajouter d’autres questionnements, tels que les impacts sur la santé humaine, la dépendance aux ressources, l’éco-conception, et bien sûr la qualité de l’air. « C’était la volonté d’une partie de l’équipe d’aller sur ces questions. Elles sont moins concurrentielles que les études sur l’eau ou la biodiversité, où il existe beaucoup de bureaux d’études spécialisés, et c’était plus près de nos compétences. Il y a aussi l’idée qu’il y a plus de marge de manœuvre pour pouvoir agir et aider une entreprise ou un organisme à aller dans le bon sens. Il y a chez Numtech cette volonté d’innover et de pouvoir agir quand on peut, et pas seulement mesurer », souligne Emmanuelle Duthier.
Couteaux et fauteuils roulants
Fabien Brocheton insiste sur l’intention de partager cet état d’esprit avec les clients accompagnés : « Sur l’empreinte environnementale, on cherche à aller plus loin que le simple cadre réglementaire. Nous proposons à des clients réellement motivés de se poser la question de leurs impacts et de mettre en place des plans d’action qui ont un réel effet : il ne s’agit pas seulement de mettre en place le recyclage du papier ou des ruches autour du bâtiment, ce qui est louable mais pas suffisant. »
« À chaque fois on apprend – c’est ce qu’aiment beaucoup nos ingénieurs – et petit à petit on monte une expertise sur des thématiques en particulier. »
Autant les modélisations de la qualité de l’air peuvent se faire à distance puisqu’il s’agit de mettre en œuvre des calculs de simulation, autant l’activité empreinte environnementale s’est recentrée sur la proche région (et accessoirement celles où sont délocalisés quelques salariés). Car, dit Emmanuelle, « ça n’aurait pas de sens de traverser la France pour mesurer un impact carbone. » Ce service ne s’adresse pas aux plus grosses entreprises, qui ont en général internalisé ces études, mais à des activités de moyenne importance. Ni Michelin, ni la TPE, mais tout le spectre intermédiaire des entreprises, ou même des associations ou des collectivités.

« On va s’intéresser à ce que produit la structure, que ce soit pour des produits ou des services. On réalise un diagnostic et on peut préconiser les éléments sur lesquels jouer. Chaque projet est nouveau. Nous avons fait par exemple l’analyse de bornes de recharge électrique, d’une coutellerie et celle d’un fauteuil roulant : ce n’est pas du tout pareil. À chaque fois on apprend – c’est ce qu’aiment beaucoup nos ingénieurs – et petit à petit on monte une expertise sur des thématiques en particulier », détaille Emmanuelle Duthier.
Analyser, comprendre, agir
Ce en quoi Numtech se démarque, explique la directrice de production : « C’est le niveau d’expertise. Par exemple, un bilan carbone demande de collecter un tas d’informations sur l’activité de l’entreprise. Faute de les connaître, certaines études se rabattent sur des faits monétaires. Mais ce sont des indicateurs grossiers, souvent majorants, qui donnent une image un peu faussée de l’impact de l’entreprise. Si on veut une information plus fine, il faut examiner les facteurs d’émission. Par exemple, quand une entreprise utilise un alliage métallique dans sa fabrication, nous sommes en mesure de nous appuyer sur des données assez précises sur l’impact de ces matériaux ou de ces procédés. Et de même sur l’analyse du cycle de vie. Nous faisons partie de pôles d’expertise qui nous permettent de nous tenir au courant de l’état de l’art des recherches sur tous ces sujets. »
« L’intention est d’éviter le greenwashing et de produire une communication sur des données étayées. »
Fabien Brocheton explique : « Ce sont des données très techniques et nous allons accompagner nos interlocuteurs sur l’analyse de ces chiffres, ce qu’ils signifient, sur quoi il serait intéressant de travailler pour les améliorer, et donc les accompagner sur leur plan d’action et sur leur communication, interne et externe. » Le petit plus amené par l’intégration au groupe Fortil, c’est la possibilité d’aider ces commanditaires à communiquer sur ces sujets, via une autre filiale spécialisée dans la communication. « L’intention est d’éviter le greenwashing et de produire une communication sur des données étayées », soulignent les dirigeants.
Le développement de cette branche empreinte environnementale, comme celle de la qualité de l’air, n’est cependant pas simple en ces temps de recul des réglementations, d’incertitudes politiques, économiques et même géopolitiques. « 2025 a été une année de décélération très nette », reconnaît Emmanuelle Duthier. Mais l’entreprise clermontoise bénéficie de la reconnaissance bien installée de son expertise, de la rareté de son profil, de la solidité du groupe qu’elle a intégré : tous ces atouts lui permettent de perdurer, au bénéfice de l’amélioration de notre environnement… qui en a bien besoin. Car, conclut Emmanuelle : « Les problèmes sont toujours là. »
| Nous poursuivrons l’exploration de ce sujet dans le prochain article : « L’air qu’on respire est-il respirable ? » |
Reportage Marie-Pierre Demarty, réalisé mardi 20 janvier 2026. Photos Marie-Pierre Demarty, sauf indication contraire. À la une : trafic routier et autres émissions de polluants dans la métropole clermontoise.
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