Un tour aux champs 1/2 : de la conversion bio à l’entraide, Emmanuel Morand cultive ses valeurs

Par

Marie-Pierre Demarty

Le

Emmanuel Morand
En écho au mouvement des agriculteurs, j’ai eu envie de mettre en lumière une association aux premières loges pour témoigner de leurs difficultés : Solidarité Paysans. Premier volet : portrait d’un bénévole, Emmanuel Morand.

Le pourquoi et le comment   [cliquer pour dérouler]

Tikographie n’a pas vocation à traiter l’actualité « à chaud », surtout quand elle est hyper médiatisée et qu’elle dépasse largement le cadre de notre territoire auvergnat.

Mais on ne va pas s’interdire d’y faire écho, si possible en prenant un peu de recul.

Les problèmes liés à l’agriculture nécessitent une analyse fine plutôt que des jugements et formules à l’emporte-pièce. Ils valent cependant la peine qu’on s’en préoccupe (et pas seulement quand les tracteurs nous agacent à bloquer nos autoroutes) si on veut préserver un monde vivable et nourricier.

On pourra s’interroger ce matin sur les réponses apportées nationalement à la va-vite, au moins sur celles qui vont à l’encontre de la santé des agriculteurs, des consommateurs, des sols, des rivières, des insectes et globalement, de la planète.

Mais le lecteur ou la lectrice sont assez grands pour se faire leur opinion tout seuls. Je vais donc plutôt m’attacher à faire mon job de raconter le territoire et à laisser la parole à ceux qui vivent ces réalités. Il s’agit ici d’introduire un peu de nuance et de complexité, en deux portraits – celui d’un paysan aujourd’hui et celui d’une association dans le prochain article.

Où l’on verra que la nécessité de décisions politiques n’empêche pas la solidarité entre individus, que les passerelles entre conventionnel et bio ne sont pas infranchissables, que sortir du système productiviste est tout sauf facile, mais que le modèle céréalier avec intrants chimiques n’est pas toujours le plus payant, et que bien des idées reçues ne reflètent pas la réalité de ce monde agricole disparate qui nous nourrit tant bien que mal – ou faudrait-il dire « autant bien que mal » ?

Bref, Emmanuel Morand n’est pas « l’agriculteur type », mais un cas singulier, comme l’est chaque cultivateur, avec son histoire, ses convictions, sa sensibilité toute personnelle.

Parce que tout n’est pas réglé du fait que les tracteurs quittent l’autoroute, partons faire un petit tour aux champs.

Marie-Pierre

Café et gâteau fait maison : l’accueil est naturellement chaleureux. Avec Laure Gaillard, chargée de communication de Solidarité Paysans Auvergne, Emmanuel nous reçoit dans sa cuisine et malgré l’énorme horloge qui trône au-dessus de la table, il ne compte pas le temps passé à nous raconter son expérience. On sent que cela a du sens pour lui.

Emmanuel Morand est agriculteur à Entraigues, en pleine Limagne céréalière. Récemment passé en bio, il cultive des céréales et des légumes de plein champ sur 25 hectares, répartis en petites parcelles. Et depuis un an, il est bénévole à Solidarité Paysans, volontaire pour accompagner des confrères et consœurs en difficulté.

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Héritage et reconversion

Un engagement assez logique, car il a grandi dans la ferme et a repris par étapes l’activité de sa mère. Et autour de lui, il a eu assez d’occasions d’être témoin des difficultés chroniques ou passagères, de la réticence de certains à s’avouer en souffrance, de logiques de travail peu satisfaisantes dont on ne sait pas toujours comment se sortir.

Emmanuel Morand devnt sa maison
Emmanuel Morand devant la maison de ses grands-parents et arrière-grands-parents, dont il a pris la suite. « J’ai toujours participé aux travaux de l’exploitation », se souvient-il.

De formation agricole, il a pourtant exercé d’abord un tout autre métier. « J’ai fait du sablage dans une serrurerie pendant douze ans. C’était très physique et j’ai décidé de changer. En 2019, j’ai suivi une formation de huit mois de responsable en logistique. Cela m’a permis de réfléchir à ce que je voulais », retrace-t-il.

« J’ai commencé par acheter une parcelle de 6 hectares, avec le statut de cotisant solidaire, pour aider ma mère. »

Sa reconversion se fait d’abord en double activité. D’un côté, un poste découlant de cette formation, dans une entreprise adaptée de travaux paysagers. De l’autre, la continuité d’un environnement agricole. « Je vis dans la maison de mes grands-parents et arrière-grands-parents qui tenaient déjà la ferme. Depuis tout jeune, j’ai toujours participé aux travaux de l’exploitation, puis de plus en plus. J’ai commencé par acheter une parcelle de 6 hectares, avec le statut de cotisant solidaire, pour aider ma mère. Puis j’ai fini par acheter les terres et le matériel. Aujourd’hui, j’exploite 25 hectares et je dois rembourser 1000 euros de crédit par mois. Je suis exploitant depuis 2018. »

Fracture et conversion

La transmission s’est donc faite de façon assez peu classique mais elle s’est finalement accélérée au gré de changements dans sa vie personnelle et familiale, y compris, pour finir, cet accident du travail qui lui a valu une fracture du coude il y a un an et demi. Celle-ci l’a conduit à une probable déclaration d’inaptitude pour son travail salarié, sans possibilité de reclassement. « Il n’y a pas de poste adapté pour moi dans cette entreprise adaptée », ironise-t-il. Mais il se sent cependant tout-à-fait apte à exercer son métier d’agriculteur, auquel il va donc finir par se consacrer à plein temps.

« En bio, il faut tout le temps réfléchir à ce qu’on fait ; on prend ses responsabilités. »

Et dans des conditions qu’il a choisies et préparées, bien éloignées du modèle dont il a hérité. Sa mère, en effet, cultivait uniquement des céréales et du maïs semence. Comme on le devine, il a connu le temps où tout était livré à la coopérative Limagrain, par l’intermédiaire de laquelle étaient achetés semences, engrais, produits phytosanitaires. « A la fin je récoltais peut-être, mais j’avais à payer tout ça dans tous les cas. Aujourd’hui, je récolte ce que je peux, mais j’ai moins de dettes », expose-t-il.

Car entretemps, Emmanuel a converti sa ferme en bio. « Je ne me sentais pas à ma place à Limagrain, ce n’était pas ma philosophie », dit-il. Attendre le mail qui lui disait quoi faire quasiment heure par heure ne lui convenait pas. « Je l’ai fait pour reprendre la main. En bio, il faut tout le temps réfléchir à ce qu’on fait ; on prend ses responsabilités. C’est ce qui est intéressant ! »

Paysage de la Limagne
La Limagne aux environs d’Entraigues, fief du modèle maïs-céréales et de la coopérative Limagrain. Aujourd’hui sorti de ce modèle, Emmanuel s’attache à replanter des haies dans ses parcelles.

Pas si facile

Pour autant, la conversion n’a pas été une décision si facile à prendre. « Psychologiquement c’est un cap à passer : il y a la pression de l’entourage, les crédits, les collègues qui ne voient pas forcément ça d’un bon œil… J’y suis allé prudemment, en deux fois. »

Mais les bonnes étoiles se sont alignées pour lui envoyer des signes. C’est d’abord un agriculteur bio d’Ennezat, qu’Emmanuel consulte avant de se lancer et à qui il confie ses hésitations. « Il m’a proposé de me prêter son matériel. Ça m’a rassuré car je n’avais pas à investir immédiatement. »

« Psychologiquement c’est un cap à passer : il y a la pression de l’entourage, les crédits, les collègues… »

Ensuite, vient la période des confinements, qui fait grandir son malaise : « Avant, quand on épandait des intrants dans les champs, ça ne se voyait pas. Mais du fait que les gens restaient chez eux, ceux qui vivaient à proximité nous ont regardés d’un drôle d’œil, ont commencé à poser des questions sur la dangerosité des produits. C’était difficile de répondre qu’il n’y en avait pas alors qu’on porte la combinaison et le masque sur le tracteur… »

A la même période, Emmanuel doit effectuer un stage à Auchan dans le cadre de sa formation logistique et rendre un mémoire. Mais le covid ne lui en laisse pas la possibilité et il se rabat sur un autre sujet : « Un ancien copain de lycée était en train de participer à la création d’une nouvelle plateforme de distribution pour les producteurs bio, Auvabio. J’ai suivi le projet pour mon mémoire. Et cela m’a convaincu de partir sur des légumes de plein champ. En céréales, j’étais limité en rotations, car je n’ai pas d’irrigation. En passant en bio et avec les légumes, cela ajoute de la valeur. »

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Aligné avec ses valeurs

Emmanuel a aujourd’hui achevé ce parcours de conversion en bio. Il a commencé à investir dans du matériel. Il a l’opportunité de participer à l’achat d’un gros tracteur de 145 cv, qui s’adapte à toutes les méthodes de culture, dans le cadre d’une coopérative d’utilisation de matériel agricole (CUMA). Et par ailleurs, une CUMA de producteurs bio est en projet pour du matériel plus spécifique. « Mais la difficulté, c’est que nous n’avons pas tous la même taille d’exploitation, donc pas les mêmes besoins », souligne-t-il.

A 48 ans, il a réussi à trouver l’équilibre dans son activité, en parvenant à « vivre plutôt bien mais sans s’obliger à travailler toujours plus. J’ai fait le choix de n’avoir pas trop de surface mais c’est suffisant », dit-il en se comparant, sans envie, à des voisins restés en conventionnel : l’un cultive de grosses pommes de terre en grandes quantités pour la transformation en chips, mais en tire un prix au kilo bien inférieur à celles d’Emmanuel vendues dans le circuit bio ; un autre a un rendement pour le blé à peine supérieur au sien, mais avec la nécessité d’acheter les intrants. « Ça l’a fait réfléchir », commente-t-il.

« Je me sens à ma place dans le monde du bio : j’y ai trouvé des valeurs de solidarité, de non-jugement, d’entraide. »

Il reconnaît aussi avoir eu au départ un frein d’ordre politique – ou peut-être philosophique : « J’avais une réticence dans l’idée que le bio s’adresse plutôt à des catégories sociales aisées », dit-il. Pour compenser cet effet, il a fait le choix de vendre les légumes proposés en vente directe au même prix que ceux qu’il vend en gros via le distributeur Auvabio. Quant aux céréales, elles sont destinées à l’alimentation animale et sont distribuées par BioAgri, marque implantée dans la grande région.

« J’arrive à me faire plaisir », reconnaît-il, ajoutant : « Je me sens à ma place dans le monde du bio : j’y ai trouvé des valeurs de solidarité, de non-jugement, d’entraide. »

Laure Gaillard et Emmanuel Morand, face à face dans la cuisine d'Emmanuel
Laure Gaillard et Emmanuel Morand durant notre entretien, dans un moment de complicité entre salariée et bénévole de Solidarité Paysans.

Le sens de la solidarité

Il lui restait une étape à franchir pour que son activité prenne tout son sens : l’intégration à Solidarité Paysans, suite logique de sa vision humaine de l’agriculture. Il a franchi le pas il y a un an, à la suite d’une assemblée générale de Bio 63 où l’association a été présentée. « Il y a eu un appel à bénévoles, expliquant qu’ils manquaient d’accompagnants paysans », se souvient-il.

Emmanuel y a retrouvé ses valeurs et s’est engagé en toute logique. Accompagner des agriculteurs en difficulté, en binôme avec un salarié de l’association, lui semble naturel. Il sait ce que c’est d’avoir à faire des choix dans un contexte compliqué. Ou de remplir la paperasse administrative à outrance – « Je vais mettre un compteur pour mesurer le temps que j’y passe, mais cela doit faire à peu près autant que celui que je passe sur mon tracteur », se désole-t-il. Et il trouve dans le bénévolat la dimension humaine qu’on ressent de moins en moins dans la vie de village. Pour ces missions-là, il n’éprouve pas le besoin de compter son temps !

« Le temps de paperasserie doit faire à peu près autant que celui que je passe sur mon tracteur. »

Le premier accompagnement qu’il a eu à effectuer était relativement simple : il s’agissait de suivre une agricultrice des Combrailles touchant le RSA, qui a appelé sur la recommandation du Conseil départemental. « J’ai été frappé par le fait qu’elle payait deux salariés mais n’arrivait pas à se rémunérer elle-même. Ça m’a paru aberrant », témoigne-t-il.

Se préserver

La deuxième rencontre est bien plus délicate, car il s’agit d’accompagner la veuve d’un agriculteur ayant mis fin à ses jours. « N’étant pas agricultrice, elle avait besoin d’être aidée pour transmettre l’activité et les biens agricoles », explique Emmanuel, que l’on devine très sensible aux problématiques de ces agriculteurs surendettés qui ne trouvent pas d’issue ou qui, comme une de ses connaissances, ne veulent pas admettre qu’ils ont besoin d’aide. Dans le cas de son accompagnement, il est même allé un peu plus loin que son rôle en proposant d’héberger provisoirement le matériel agricole le temps qu’il soit revendu.

Mais il reste conscient qu’il doit garder une certaine distance pour se préserver. Pour cette raison, il apprécie la façon dont Solidarité Paysans accompagne ses bénévoles. Car l’association a pour cela une organisation très construite et bien rodée. A découvrir dans notre prochain article…


Reportage Marie-Pierre Demarty – texte et photos – réalisé le 31 janvier 2024. Photo de une : Emmanuel Morand

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