Pionniers de la résilience environnementale : une question de tempérament

Nous continuons à feuilleter pour vous le livre « Si on ne le fait pas, qui le fera ? », édité par Tikographie. L’un des thèmes récurrents qui traversent ces entretiens est la position inconfortable que peuvent vivre les acteurs de la transformation de la société.


Retrouvez jusqu’à l’été 2023 nos articles « Bonnes feuilles » proposant quelques extraits de notre livre, thématisés et mis en perspective par un des auteurs – La liste des articles est accessible ici.

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Être pionnier ou leader d’une mise en mouvement ne va pas sans difficultés et nécessite une force de conviction suffisante pour persévérer, lorsqu’on va à contre-courant ou qu’on a le sentiment d’être peu entendu.

Voici le vécu de quelques-uns d’entre eux, tel qu’ils nous l’ont raconté dans le livre « Si on ne le fait pas, qui le fera ? ». Nous le déclinons en cinq traits de caractère assumés par nos interlocuteurs comme autant d’ingrédients précieux pour la réussite de leur engagement.

Ingrédient 1 : la pugnacité

Jean-Pierre Wauquier, président et fondateur de l’association H2O Sans Frontières, a un avantage sur nos autres témoins : celui du temps long. Avec le recul, il estime avoir eu de la chance, mais aussi un tempérament adapté à la construction de ce grand projet fédérateur pour massifier la sensibilisation des scolaires. Voici comment nous résumons ses propos à ce sujet :

Le secret de cette réussite ? « De la patience, de la pugnacité… », sourit-il. Mais aussi la capacité à convaincre. D’abord cette quarantaine d’institutions, collectivités, associations et entreprises partenaires : « Dans chaque structure, on peut trouver des personnes déjà sensibles au sujet, ayant envie d’agir, qui peuvent être une porte d’entrée » ; puis l’institution académique : « Avec le renfort de tous ces partenaires, ça a été plus facile de convaincre ; j’ai eu aussi la chance d’avoir pour interlocuteurs des recteurs très ouverts et intéressés par l’aspect pluridisciplinaire du projet. Aujourd’hui, celui-ci entre dans le cadre de la politique académique et ce soutien officiel est précieux. »

Ingrédient 2 : la frugalité

Quand les moyens sont limités mais que la volonté est forte, on fait avec les moyens du bord, quitte à renoncer à son propre confort de vie. Aude Taddeï a développé un double projet, autour d’un tiers-lieu dans les quartiers nord de Clermont-Ferrand et d’une structure de prestations de médiation scientifique et informatique. Le modèle économique est fragile mais viable, et relève d’une philosophie peu commune. Nous la relatons dans le livre :

Alors que les tiers-lieux ont généralement en commun la difficulté à trouver un modèle économique qui leur assure une pérennité, Aude a réussi à équilibrer bon an mal an un fonctionnement modeste, dont la frugalité lui convient : d’un côté Initiative, qui peut facturer des prestations, notamment à des partenaires, de l’autre, du bénévolat, un peu de salariat quand c’est possible, complété par des indemnités et prestations sociales quand c’est nécessaire. « On se paie quand on peut », reconnaît-elle. Et elle détaille : « Nos prestations sont sur de la formation informatique auprès des personnes âgées notamment, dans le secteur du Puy-en-Velay, et sur des colonies de vacances makerspace avec le CCAS EDF. Enfin, il y a plein de prestations d’animation d’ateliers scientifiques et de formations. Les fonds propres issus de ces bénéfices sont réinvestis dans le projet social. On a cette liberté de choix de ce qu’on fait selon ce qui nous semble pertinent ou répondant à un besoin. On agit d’abord, avec une prise de risque sur nos fonds propres, qu’on assume. Pour y arriver, il y a une vraie sobriété dans notre façon de vivre. »
Le secret de cette motivation – pour ne pas dire cette abnégation – réside dans le sentiment d’œuvrer pour répondre à un réel besoin. Exemple : les difficultés et incertitudes, au début de la crise sanitaire. « On s’est demandé s’il fallait arrêter le Ti’Lieu ou s’il avait une utilité sociale dont on ne pouvait pas se passer. On a décidé de continuer. Les gens nous ont dit qu’on était indispensables : si on n’avait pas été ouverts, il n’y avait personne pour eux. On s’en est sorti grâce à ça. S’il n’y avait pas eu ces retours, on se serait démotivés, car au quotidien c’est dur. »

Ingrédient 3 : la résistance aux vents contraires

Parfois, la difficulté survient lorsque le projet proposé apparaît trop disruptif par rapport au milieu où il s’implante. Pascal Baratoux, animateur du tiers-lieu Connecting Bourbon, et même d’un projet de fédération des projets de tiers-lieux dans le département de l’Allier, a ressenti de fortes pressions du fait qu’il bousculait des habitudes peu adaptées à ces nouvelles formes très ouvertes de collaboration. Pascal a fini par jeter l’éponge, non sans avoir résisté et réussi malgré tout à semer des graines de transformation. Ce passage du récit de notre rencontre résume bien ce qu’il a traversé :

Autres ingrédients de la recette [du projet Connecting Bourbon] : la création d’événements rassembleurs comme des Up’héros, ou les liens établis avec l’écosystème économique de la métropole clermontoise. Le Moulinois s’investit auprès de l’incubateur d’entreprises sociales CoCoShaker avec lequel il monte un partenariat ; il adhère à Digital League et à France Tiers-Lieux, fait découvrir des porteurs de projet en dehors du territoire… Son credo : « Mettre les gens en relation, ouvrir les chakras, ne pas se bloquer sur son propre écosystème… »
Localement, la méthode n’est pas du goût de tous. Il commence à entrevoir le jeu des concurrences, des clans, des frilosités et des prés carrés. Comme les statuts de l’association autorisent les connexions dans le département et même au-delà, Connecting Bourbon entreprend de proposer des événements hors de Moulins. « On m’a fait comprendre qu’il était préférable de rester local… Mais je n’avais pas la même définition du local que certains. C’est une des raisons pour lesquelles j’ai lâché », souligne-t-il.
Pascal Baratoux découvre ainsi que l’Allier est structuré par des clivages politiques et culturels tenaces, alors qu’il souhaitait construire un réseau totalement apolitique. « Dans les Up’Héros de Moulins, j’avais plus de monde venant de Clermont que de Vichy ou Montluçon. » Il résume ainsi la situation vécue dans le chef-lieu de l’Allier : « Un écosystème fermé qui s’accommode de ses propres clivages. »

Ingrédient 4 : l’investissement

Nous avons également rencontré deux des associés de la librairie Les Volcans, structurée en coopérative depuis sa reprise par une partie des salariés en 2013. Une organisation qui ressemble à tout sauf à un long fleuve tranquille. A la question « Malgré la belle réussite de la librairie, votre bilan de l’expérience n’est donc pas complètement positif ? », voici ce qu’ils nous ont relaté avec une grande transparence.

Gaëlle Pradeau : La question de l’investissement est très importante. Le collectif, la gouvernance démocratique, ce n’est pas facile : cela exige un investissement en temps, en énergie, et demande de se renseigner, de sortir de son train-train quotidien, de sa bulle de confort… Si chacun n’a pas cette volonté, c’est problématique. S’y ajoute la question de l’organisation : il faut pouvoir se réunir, mais ici on est pris dans des horaires à rallonge, on court un peu partout… En plus, dans les métiers du livre, les SCOP concernent peu de monde et seulement des petites structures.
Philippe : N’oublions pas qu’une SCOP est une aventure humaine, composée d’individus différents. Cela donne un cadre mais il y a toujours un mouvement à l’intérieur. Acquérir une culture coopérative est compliqué et je revendique le droit à l’erreur. On a quasiment une taille de PME, mais les fondateurs ont créé une coopérative à notre image, avec ses qualités et ses défauts. Malgré tout, l’entreprise marche, cahin-caha. Il y a des crises, des passages en force… C’est son mode de fonctionnement en interne.

Ingrédient 5 : le goût du risque

Enfin, il y a la posture de l’élu. Un maire peut être tétanisé par la perspective de ne pas être réélu, voire d’être trainé en justice pour tel incident ou telle décision. Ou alors il balaie ces craintes d’un revers de main et tient le cap d’un programme ambitieux et visionnaire. Jean-Pierre Buche, maire de Pérignat-ès-Allier, appartient indubitablement à cette deuxième catégorie. Comment conçoit-il le rôle d’un élu ? Sa réponse est décoiffante :

Pour moi, être élu, c’est prendre des risques. On nous rebat les oreilles sur « vous êtes responsable de ça ; en cas de problème vous représenterez la commune, vous pouvez être assigné au tribunal… ». Je ne le vois pas comme ça. Prendre des risques, c’est faire le pari que tel sujet est prioritaire, qu’il faut s’y engager. C’est aussi considérer les différentes échelles : je ne vais pas changer, moi, la consommation d’énergie fossile mondiale, mais je peux contribuer à faire levier à l’échelon communal puis régional ou national. Il y a aussi des risques minimes à prendre, qui peuvent sembler insuffisants mais qui ne le sont pas tant que ça. Par exemple, on a transformé notre bibliothèque l’an dernier, vieux bâtiment amianté voué à la destruction, en le réhabilitant avec du bois, de la terre et de la paille. On s’est fait traiter pis que pendre, mais une fois le résultat concret et visible atteint cela donne à voir. Les habitants en sont curieux, voire assez fiers ensuite. Prendre cette responsabilité de l’expérimentation, c’est donc possible et surtout nécessaire et utile.
De plus, je n’ai pas été élu seulement pour gérer, d’autres le font bien mieux que moi, c’est leur métier. J’ai aussi et surtout été élu pour rêver ! Le rêve peut être une utopie inaccessible, mais aussi un lendemain, une histoire que l’on essaie de faire advenir. Je ne raconte pas des histoires, j’essaie de raconter une histoire, une histoire qu’on fabrique ensuite ensemble, qu’on essaie de faire évoluer et qui change, sinon la vie serait bien triste.
Cette question de gestion et d’histoire me paraît importante. Prendre des risques, c’est risquer de ne pas être dans le fil de l’eau de ceux qui sont fatalistes – même s’ils ont partiellement raison : c’est très difficile de lutter contre la société de consommation, qui est facile et tentante. Proposer parfois des alternatives décalées et audacieuses, c’est cela prendre des risques. Je ne veux pas être dans le ronron habituel.

Pugnacité, résistance, prise de risque, investissement, voire abnégation… Nos interlocuteurs vont finir par ressembler à des super-héros. Ils apparaissent d’autant plus exceptionnels qu’ils ont avancé en pionniers, dans des milieux pas forcément conscients de l’urgence à transformer la société, et encore moins préparés à le faire. Vous pourriez en conclure que l’action est réservée à des personnalités hors normes. Mais on peut en tirer une autre leçon, qui est l’un des credo de Tikographie : plus nous serons nombreux à nous engager et à préparer la résilience de nos territoires, plus ce sera facile et à la portée de tous de s’engager.

Article rédigé par Marie-Pierre Demarty le 15 octobre 2022. Crédit photo de Une : Damien Caillard, Tikographie